HomeInterviewsLa Demoiselle inconnue : « Mon métier c’est d’aller trifouiller parmi les secrets »

La Demoiselle inconnue : « Mon métier c’est d’aller trifouiller parmi les secrets »

La Demoiselle inconnue : « Mon métier c’est d’aller trifouiller parmi les secrets »

La Demoiselle Inconnue à Hexagone on l’aime bien et on t’a chroniqué plusieurs fois des émotions liées à ses concerts Parisiens ou Toulousains. Elle venait chanter trois jours, au Bijou, à Toulouse (du 9 au 11 septembre). Alors pour t’en parler autrement je me suis dit : une petite interview peut-être … Bonne idée mais insuffisante ! La Demoiselle inconnue, en entretien, c’est comme en concert : du naturel, de l’émotion qui jaillit, ses regards avec parfois de grands yeux ronds, de l’intensité dans la voix. Et puis des rires, des « ppffeu » avec la bouche … En plus là, elle peut utiliser ses mains et ses bras, (sa nouvelle guitare se repose dans son étui appuyée contre le mur) et elle ne s’en prive pas. Et ses gestes viennent compléter et faire danser ses mots, faire corps (corps et graphie !) avec le texte dit. Hé Mick, ce moment aurait mérité de la vidéo et pas uniquement un frustrant enregistrement audio. Bon Hexagonaute, t’auras ni le son, ni les gestes, ni la magie de l’instant, ni la totalité de ce qui a été dit. Mais imagine la salle du Bijou, sans aucun public, en fin d’après-midi, avec un éclairage minimal et intimiste, Camille et moi au fond de la salle sur un banc gradin. Tu y es ?

Photo Michel Gallas

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Hexagone : Depuis mai 2014, tu es venue très souvent, sept fois, à Toulouse et alentours (Alors Chante, Chez ta mère, Bijou, les Mazades, Café Plum, Lavaur). Une raison particulière ?
La Demoiselle inconnue : Un pôle magnétique inconnu crée un tourbillon invisible qui m’attire jusqu’à Toulouse ! En vrai, oui c’est étonnant. Toulouse m’invite souvent à jouer et moi je suis toujours heureuse de me jeter ici pour déverser le plus de chansons possible. C’est super agréable et j’ai toujours un accueil fantastique.

Hexagone : La première fois où je t’ai vue, c’est au Limonaire. Comment la jeune nordiste Camille s’y retrouve un jour avec une guitare ?
La Demoiselle inconnue : Les chemins de vie sont toujours multiples et mystérieux. Mais je crois qu’à partir du moment où j’ai compris qu’on pouvait raconter des histoires c’est devenu la chose qui m’a le plus intéressée. Quand on m’a mis une guitare dans les bras et que j’ai commencé à m’apercevoir qu’avec les doigts comme ça et comme ça alors tu fais des chansons très facilement, cela m’a pris et ne m’a plus quitté. C’est devenu très évident, très quotidien, très simple de passer tout le temps possible à faire des chansons dans tous les contextes et les lieux où j’ai pu. Comment je me suis trouvé au Limonaire ? Un soir après une répétition un copain musicien m’emmène au Limonaire voir le concert. Quand je suis arrivée je me suis dit : « Qu’est que c’est cet endroit ? Mais c’est un lieu magique. C’est un endroit qui n’existe pas. Un endroit où tout est possible. Où des gens travaillent à ce que ce tout soit possible, secret et magique. C’est fantastique. » Je suis vraiment tombée en amour de ce lieu. J’y suis vite revenue en 1ère partie d’une carte blanche, puis en concert puis en surprise puis en coup de cœur tous les mardis d’un mois.

Hexagone : Je suis venu à un de ces mardis coups de cœur où tu avais dessiné le set de table. Sur ton blog tu écris et dessines. Chanter, écrire, dessiner cela vise le même objectif ?
La Demoiselle inconnue : Ce sont des moyens simples pour raconter des histoires. Tout le monde peut dessiner ou chanter. Tu as des crayons de couleur différents dans les mains. Ce qui m’intéresse dans ses médias là, écrire, parler, dessiner, chanter, c’est que c’est très naturel, ça vient comme cadeau avec Vivre.

Photo Michel Gallas

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Bref, ça vient du ventre, passe par la bouche, ça sort, ça se partage. Si tu n’empêches pas les choses de déborder, alors ce qui va venir : c’est dessiner, raconter des histoires, mélanger les mensonges, les rêves et la réalité – comme font beaucoup d’enfants – puis essayer de communiquer ce qu’on ressent avec les autres, essayer de comprendre pourquoi toi et moi c’est pareil et c’est différent, et ce que l’on peut apprendre en parlant ensemble. Je crois que c’est pour cela qu’écrire, dessiner, chanter sont mes instruments préférés.

Hexagone : Au Bijou tu chantes trois soirs d’affilée. C’est différent de jouer plusieurs fois au même endroit plutôt qu’un seul soir ?
La Demoiselle inconnue : Oui bien sûr. Et surtout dans une salle comme le Bijou c’est une ambiance vraiment particulière et fantastique. Je trouve cette salle merveilleuse. Déjà ça suinte de partout, de tout ce qui s’est passé ici, ça parle énormément. Le parquet raconte des histoires, il en raconte plus que moi, enfin limite plus que moi ! Quand je viens trois soirs cela permet de changer, de tester une autre chanson ou à un autre endroit ou d’une autre façon. Je peux aller le plus loin possible dans comment parler à un lieu et aux gens qui y sont à ce moment-là. Cela permet de prendre de l’élan. Et c’est super beau d’avoir l’opportunité d’un premier soir comme cela, tout frais et tout tremblant, un deuxième où l’on essaie des choses et le troisième où on est rempli des deux autres soirs pour dire au revoir. Et c’est un cadeau d’avoir ces trois couleurs, un peu différentes, dans les mains.

Hexagone : Au Zèbre de Belleville, au printemps dernier tu as chanté le lundi soir pendant sept semaines. Peut être un autre type de sensation ?
La Demoiselle inconnue : La différence c’est la pause entre deux lundis. Du coup c’était fascinant parce que chaque fois il s’était passé mille choses entre deux et on revenait toujours un peu différent. En une semaine parfois il se passe une seconde mais parfois il se passe trois vies.

Photo Michel Gallas

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Hexagone : Parlons du concert d’hier. De quelques moments qui m’ont marqué.  D’abord, souvent à la fin d’une chanson tu souris, tu as l’air contente. Que ressens-tu ?
La Demoiselle inconnue : Cela me rend tellement heureuse de jouer de la guitare et de chanter, même des chansons tristes que souvent cela m’échappe : j’éclate de rire à la fin d’une chanson ou je fais un grand sourire, ou parfois je reste juste dans ma tête pendant un assez long moment. Et j’essaie de me rappeler que je fais un concert et que je ne peux pas juste m’asseoir par terre en disant « wouah elle est trop bien cette guitare ! » Je suis vraiment très heureuse quand je chante, quand je sens que les chansons passent, qu’elles rebondissent, qu’elles traversent les gens, qu’elles me reviennent, que moi je leur redonne, que du coup on se mélange un peu, que c’est vraiment une belle chose à faire pendant qu’on est vivants ensemble, d’être dans une salle et de se partager des émotions, de se dire des choses un peu cachées.

Hexagone : En ce qui concerne le public, où en tout cas le groupe de « fans toulousains » que je côtoie, nous avons, à la fin d’une chanson ou à la fin du concert, besoin de temps, vu le flux d’émotions reçues. Tu le perçois ?
La Demoiselle inconnue : J’essaie de deviner et j’ai des signes pour interpréter ça. Et j’essaie de répondre à ce que je ressens. Parfois je me dis que si on a vraiment reçu la chanson d’avant alors on ne va plus rien écouter et on a besoin d’une pause. Pour que les gens puissent accepter ce qui se passe, parfois je fais une grosse chanson de blague. Et puis j’adore chanter des chansons rigolotes aussi.

Photo Michel Gallas

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Hexagone : Et dans ces cas-là tu changes l’ordre, tu enlèves ou ajoutes une chanson ? Tu ne vas pas te couper le bras … (Nota : pour ceux qui ne l’ont jamais vu sur scène elle écrit sa liste de chansons sur son bras gauche, comme le montre la photo ci contre)
La Demoiselle inconnue : En fait, sur certaines chansons, j’ai mis des petites flèches pour que je sente sur le moment s‘il faut mieux faire une chanson un peu calme, si on peut continuer à aller dans l’émotion, si on peut creuser encore un peu ou s’il vaut mieux sortir en surface prendre un bol d’air, faire les idiots dix minutes. J’essaye de construire un petit abri où on peut tous se sentir libres, et en même temps de remuer des choses mais aussi attentivement que possible. Dans une certaine mesure mon métier c’est quand même d’aller trifouiller parmi les secrets des gens ou dans les miens un peu, d’aller mettre les mains dans les émotions et de dire regardez : ce n’est pas sale c’est très beau. Et même quand on croit que ce n’est pas beau du tout c’est parfois carrément renversant. J’essaie d’apprendre, dans quelle mesure tu peux creuser encore à tel moment ou t’arrêter un peu.

Hexagone : Tu vas creuser dans les émotions des autres mais aussi les tiennes ?
La Demoiselle inconnue : Oui, mon matériau c’est d’abord les miennes mais c’est aussi très contagieux, très poreux avec les émotions, les histoires venant des autres. Tu essaies de plonger la tête dans tes émotions, et de regarder les choses en lâchant les jugements, la morale ; en te disant tout est acceptable ou plutôt en fait tout est aimable. Dans la mesure où je suis vivante et où je ne sais pas pour combien de temps, et comme c’est un gros cadeau d’être là et de respirer, de faire des concerts, je trouve cela fantastique.

Photo Michel Gallas

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Hexagone : Parlons des chansons faites dans ce concert. Quand on t’écoute on a l’impression que beaucoup de chansons viennent de toi, de ta vie et de tes émotions. La seule chanson où l’on ne t’identifie pas c’est Bonsoir. Peux tu me dire comment cette chanson t’es venue ?
La Demoiselle inconnue : Et bien elle est venue comme les autres : de manière inattendue, surprenante et incompréhensible. Elle n’est pas plus vraie ou moins vraie que les autres. Elle n’est pas moins autobiographique. Comment elle vient ? Comme à chaque fois, tu écoutes dedans, tu écoutes dehors, tu écoutes ce qui te traverse, et puis la chanson elle vient toute seule. Mystère ! Mon travail c’est de faire qu’elle puisse arriver presque intacte, en me traversant ma bouche ; que je la reçoive le plus fidèlement possible indépendamment de ce que j’aurais envie de dire ou pas sur le sujet. Et au début, j’étais persuadée que cette chanson allait être atrocement rigolote, je chantais comme si je reprenais du Dalida en robe à paillettes. Et au bout d’un moment, cela a commencé à moins me faire rigoler, j’ai commencé à entendre ce qu’elle racontait en fait. Quand je l’ai faite écouter, j’ai essayé de faire la débile deux secondes et demie, mais pas moyen, la chanson elle a dit toute seule « en fait je rigole pas du tout.» Bonsoir, elle me bouleverse quand je la chante, je la fais en rappel car du coup j’ai trente secondes pour souffler, j’ai du mal à enchaîner. Et ce n’est pas parce que c’est une chanson d’une veille dame qui parle à un vieil homme que j’ai besoin d’être une vieille dame.

Hexagone : Tu dis « j’ai été surprise en m’écoutant » comme si la chanson sortait d’ailleurs. Tu confirmes ?
La Demoiselle inconnue : Oui, je ne suis presque pas importante dans le processus. Mes mains elles servent à écrire, ma bouche elle sert à chanter et mon cerveau il cherche à mettre tout cela ensemble. Pour moi, la chanson, c’est plus que ce que j’ai écrit, c’est plus que ce je veux dire. Elle s’incarne quand tu la joues à quelqu’un. Alors tu peux « entendre » sa vraie couleur. C’est un peu comme si la chanson enlève son manteau en faisant « tatan en fait je suis comme cela ! » Pour moi, chanter ou raconter une histoire c’est complet quand tu t’adresses à quelqu’un. Car ce que les gens ressentent fait partie de l’histoire. Tant que tu ne l’as pas racontée l’histoire est encore flottante.

Photo Michel Gallas

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Hexagone : Hier, sur Dormir seule, tu as mis un texte avant, texte que je n’avais jamais entendu. Tu peux nous en dire plus ? 
La Demoiselle inconnue : 
Dormir seule je la fais depuis des années. Au bout d’un moment elle change aussi. Hier j’ai dit un petit texte qui s’appelle Nuit secrète – d’ailleurs beaucoup de petits textes, de petites poésies commencent à passer leur nez dans les concerts -. Je voulais dire ce texte avant car il parle aussi de rêves, de choses étranges, de désirs, de nuit. Les coller ça faisait vraiment sens. Je les ai tellement collés et le texte s’est tellement intégré dedans que cela devient logique de faire Dormir seule de cette manière-là.

Hexagone : Hier, pour moi, en chantant des textes avant puis des poésies à l’intérieur de la chanson, tu as inventé un nouveau concept : le « débordement de reprise » sur La nuit je mens de Bashung ?
La Demoiselle inconnue : 
Ah oui ! Là aussi je suis la première surprise de ce qui s’est passé avec cette reprise, ce n’était absolument pas intentionnel. La nuit je mens pour moi était intouchable. Mais dès que j’ai appris à la jouer, elle est devenue importante dans le sens où je sentais qu’il y avait des choses en moi pour qui c’était nécessaire de chanter cette chanson. A mesure que je l’ai chantée, elle changeait un tout petit peu de couleur pour venir dans ma voix, dans mes mains, dans ma guitare. Et ces textes sont venus sur des statues endormies dans la ville, sur le fait d’être émue de recevoir des secrets, de communiquer avec des inconnus la nuit, vagabondage et poésie mélangés. J’ai mis ces textes à l’intérieur de la chanson. Et dernièrement d’autres choses ont « débordé. » Et je fais carrément toute une chanson avec 4 ou 5 couplets avant d’attaquer La nuit je mens où sont déjà « fourrées » plusieurs poésies. Et pour moi cela ne peut plus se « dés-imbriquer », c’est devenu un gros paysage que je propose, en étant très étonnée mais en même temps très contente.

Photo Michel Gallas

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Hexagone : Quand j’étais venu au Limonaire, tu étais accompagnée d’une fille qui jouait de la clarinette et de l’accordéon. Et depuis je t’ai vu en solo. C’est définitif ? 
La Demoiselle inconnue : 
Ah non ! Je fais de la musique avec des gens fantastiques et j’ai hâte de faire un concert à plusieurs, d’amener cela sur la scène, cette énergie. Venir toute seule m’a appris à faire les choses très frontalement, à ne pas avoir peur de donner, de recevoir, d’être à nu. Et maintenant j’aimerais vraiment bien construire attentivement quelque chose à plusieurs et, oui bien sûr, Louise sera de la partie. Là j’ai vraiment envie, j’ai trop hâte de partager sur scène à trois ou quatre.

Hexagone : Tu me parles un peu du disque, attendu depuis longtemps : il est enregistré ?   
La Demoiselle inconnue : 
Il est très principalement enregistré, depuis quelques mois. J’aimerais passer deux jours de plus au studio, histoire de mettre deux trois choses de maintenant. Pour le saupoudrer et mettre de la chantilly sur la cerise avant de le sortir tout chaud du four. Il a connu deux trois péripéties du style : comment on le sort ? quand est ce qu’on le sort ? Mais voilà, j’ai hâte de le sortir, puis quand il sort, de le regarder avec un peu de distance car tu peux déjà être sur la route d’après. Sur le disque il y a d’autres musiciens, des arrangements que je suis vraiment impatiente de montrer sur scène. Le nombre de chansons n’est pas encore fixé, on en parle encore un peu. Il contiendra des inédits (titres non faits sur scène car ils réclament d’autres instruments) et par contre certaines chansons faites récemment sur scène attendront le second album.

Hexagone : Pour l’avenir en dehors de l’album et des concerts en groupe tu veux faire Le zénith et Chez ta mère ou … 

Photo Michel Gallas

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La Demoiselle inconnue : OUI !!! Les deux !!! Par rapport à Chez ta mère, ou ici au Bijou ou dans d’autres endroits, j’ai une histoire avec le lieu, une histoire affective avec les gens. Tu es reçue là, pas par défaut d’autre chose, mais aussi parce que tu es bien ici. Bien sûr que si un jour je fais un Zénith je reviendrai Chez ta mère ou au Bijou !

Hexagone : Mon habituelle avant dernière question : en chanson française tu écoutes quoi ? 
La Demoiselle inconnue : 
J’écoute souvent maintenant Mansfield.Tya, Arlt. Arlt c’est un trésor, chaque chanson est un secret révélé. La première fois que je les ai vus en concert je leur ai dit «wouah vous venez d’ouvrir une nouvelle case dans mon cerveau, je ne comprends pas encore ce sentiment !» J’écoute Dirk Annegarn, j’écoute Albert Marcoeur énormément, j’écoute plein de vielles chansons, j’écoute Brassens tout le temps, j’écoute Fontaine beaucoup, j’écoute plein de copains qui font de la musique.

Hexagone : Pour finir, qu’as-tu envie de dire, toi ? 
La Demoiselle inconnue : 
Je peux dire une poésie ou chanter Une souris verte.

Hexagone : Alors, c’est parti pour une poésie ! 
La Demoiselle inconnue : 
Je ne m’y attendais pas à ce petit sourire timide / Et peut être qu’il n’y avait rien dans ce petit sourire timide / Mais moi je crois qu’il y avait tout dans ce petit sourire timide / Et peut être que si je l‘avais violenté ce petit sourire timide / Violenté de ma bouche non timide / Mais comment aurais je pu éblouie par le petit sourire timide / faire un seul pas ou un seul geste ou un seul sourire même timide.


La Demoiselle inconnue interviewée le 10 septembre à l’occasion de trois concerts au Bijou du 9 au 11 septembre. Les photos (un clic dessus et elles s’agrandissent) proviennent des concerts des 9 et 10 septembre. Eh oui je n’ai pas pu me contenter d’un seul superbe concert. Et j’en ai profité pour prendre rendez-vous pour un concert de La Demoiselle Inconnue à la Black-room d’Hexagone !

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mick.hexagone@gmail.com

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