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Festival Jacques Brel : Jack Simard se met à Nu

« Je m’appelle Jack Simard et je fais des chansons ». Ce dix octobre, le 2ème Prix du concours Jeunes Talents 2019 est venu jouer une cinquantaine de minutes au théâtre Edwige Feuillère. Intense et explosif, impressionnant d’énergie, il interprète, vit et vibre ses textes rendant la puissance de ses mots avec force et expressivité. Cet artisan de la chanson nous émeut en exposant un univers noir qui pourtant nous apporte de la lumière. Superbement accompagné par ses deux acolytes habituels au piano et à la batterie, et lui, prenant de temps en temps sa guitare effectue une remarquable performance scénique, vocale et physique (sautant en l’air, se jetant par terre).

Tard dans la soirée, après le concert de Bertrand Belin avec l’ensemble des Percussions Claviers de Lyon, après une nouvelle vente de disques, Jack est venu échanger, quatre ans après son portrait dans le n°1 d’Hexagone en septembre 2016, pour évoquer son parcours depuis et son nouvel album Nu.

 

Jack Simard à Astaffort (septembre 2019)
©David Desreumaux – Reproduction & utilisation interdites sans autorisation de l’auteur

Hexagone : Tu avais déjà cinq albums à ton compteur en 2016, depuis tu en as enregistré deux autres ? 
Jack Simard : Le sixième Sauvage était un ‘live’, non prévu au départ. Mon ingénieur-son, quand on peut l’inviter avec nous, enregistre toujours le concert. En écoutant ce qu’il m’avait envoyé j’y ai trouvé « ce truc » que je veux défendre : cet aspect brut non retouché, cette musique vraie, tout l’esprit sauvage de ce que j’écrivais à cette période-là. Oui, il y a des « pains », c’est brut. Mais j’assume. Et pour Sauvage nous avons gardé seulement les nouvelles chansons, dans leur version « concert » plutôt que d’aller les enregistrer en studio.

Cela semblait logique, pour un artiste de scène comme toi, d’enregistrer un live après cinq albums studio ?
Les gens qui nous aiment bien c’est parce qu’ils nous ont vus et entendus sur scène, ils ne nous découvrent pas sur album.

Et pour le petit dernier, tu te mets à Nu ?
Oui, c’est un piano-voix. C’est un solo ! Je me suis mis au piano, à la sauvette, à l’arrache. J’avais des textes. Avec ce contexte du confinement au printemps, du « on va tous crever, ça va peut-être s’arrêter demain », j’avais envie d’y aller, un peu dans la précipitation, dans l’urgence.

Hexagone :  Comment s’est passé l’enregistrement ?
C’était du brut ! Encore plus que pour Sauvage. Je l’ai enregistré ici. Pendant une semaine de résidence en juin, le théâtre Edwige Feuillère m’a mis à disposition un piano et sa scène. Avec deux micros, on a appuyé sur « enregistrer », on a fait trois versions de chaque chanson et j’ai gardé la moins nulle. Je ne sais pas faire de piano, je me suis mis en danger. T’as une chanson, hop hop tu enregistres, tu y vas et sans retouche. Je voulais ça. Cela frise le ridicule. Un peu comme lors d’un repas de famille, quand ta nièce de cinq ans qui vient de s’inscrire au violon et ne sait faire que trois notes, joue au dessert, c’est faux et vraiment pas bon, mais tu pleures car tu trouves ça trop beau, trop émouvant. J’ai pris seul la décision de le faire car si j’avais demandé aux gens ils m’auraient dit non.

Hexagone : Tu as chanté ce soir des nouvelles chansons de l’album ?
Ce soir j’ai chanté deux chansons nouvelles mais… qui ne sont pas dans l’album. Nu c’est un projet parallèle. Je ne me souviens jamais du concert est le seul titre de l’album que j’ai interprété ce soir. Mais la version sur scène est complètement différente de celle enregistrée, la chanson a changé d’âme mais j’aime les deux versions.

L’intérêt du piano-voix c’est la mise en avant des paroles. Je ne suis pas pianiste, je mets juste deux trois notes en soutien, en accompagnement pour que cela ressemble à une chanson et que ce ne soit pas seulement un récit.

Peux-tu nous en dire un peu plus sur le titre Je ne me souviens jamais du concert ?
C’est vrai, je ne m’en souviens jamais. Cela m’angoissait à l’époque, maintenant je sais que c’est un fait. Je suis incapable de chanter devant des gens. Au lycée, j’avais zéro de moyenne en musique car il fallait chanter devant toute la classe. Je rougissais, je pleurais. Je n’y allais pas. C’était impossible.

Cela parait vraiment surprenant, car sur scène tu es à l’aise et tu débordes d’énergie…
Je balance une personne à ma place car moi, je ne pourrais pas. En fait, c’est « Vas-y, balance-tout, lâche tout ». Je ne maîtrise pas ce qui se passe. C’est jouissif mais inquiétant. C’est comme si c’était une vie parallèle.  Je n’ai aucun souvenir. Je me vois vraiment du dehors. C’est effrayant, angoissant, je ne sais pas ce que cela veut dire.

 

Jack Simard
©Brigitte Faivre Chalon – Reproduction & utilisation interdites sans autorisation de l’auteur

Comment fabriques-tu tes chansons ?
Je n’ai pas envie de réfléchir au « comment », impalpable et dur à expliquer. Ce n’est pas « Tiens je suis malheureux, je vais écrire une chanson » Il y a des périodes où il se passe des choses, ça remue, et d’autres où il ne se passe rien, on accumule, on lit, on discute, on regarde. Un temps important peut se dérouler sans écrire et quand ça vient, ça vient, tout et d’un coup. J’ai un pote qui disait « J’écris comme j’éjacule, en saccade », et pour moi c’est ça. Quand ça vient, ça vient. Et là, à la limite, il faudrait être plusieurs à ce moment-là pour écrire toutes les chansons que tu as dans la tête en même temps et qui viennent toutes d’un coup.

Dans ton répertoire actuel, il n’existe pas de chanson « à histoire », ce qui est décrit reste flou, non défini ?
J’essaie juste de figer des émotions reçues à un moment. Par exemple ce soir en discutant une idée m’est venue. Je me suis forcé à la retenir. C’est une émotion, un instant. Cela fera une chanson, j’en suis quasiment sûr. Après à tête reposée, tu essaies de retranscrire cette émotion en mots, tu n’y arrives pas mais tu essaies de tendre vers ce que tu as ressenti.

Oui, j’aime bien les chansons qui sont juste des ambiances, et que tu puisses revivre cette ambiance, revisiter ta chanson tous les soirs comme tu veux. Je regarde la set-list et je me dis « waouh je vais me régaler ».

En 2016, tu disais que tu aimerais avoir un tourneur ?
Personne ne m’a appelé. Le jour où on m’appellera je dirais oui. Je n’ai jamais appelé personne.

Et pour trouver les dates ?
On m’appelle, je n’ose pas appeler. C’est un peu comme s’inviter à manger chez les gens : « J’ai vraiment envie de venir manger / jouer chez vous, je vous jure : ce que je fais c’est trop bien ! » Je trouve cela très malpoli.

Jack Simard à Astaffort (septembre 2019)
©David Desreumaux – Reproduction & utilisation interdites sans autorisation de l’auteur

Connu dans ta région où tu joues régulièrement, le fait de ne pas chercher de dates explique peut-être que tu fasses peu de concerts dans les autres régions ?
Et c’est grave ?

Pour les gens qui ont envie de voir Jack Simard sur scène, peut-être…
Et ben alors invitez-moi ! Cela fait dix ans que l’on me dit « je ne comprends pas que tu ne tournes pas plus, que tu ne sois pas connu, que tu ne passes pas à la radio ni à la télé ». Je fais de la musique, je vis – ou je survis – de ma musique, mes musiciens aussi et nous sommes contents. Le boulanger du coin, il vend des baguettes et il vit de ça. Je n’ai pas envie de vendre mes baguettes-chansons à l’autre bout de la France si là-bas, ils n’en ont pas besoin.

Je suis nul en « poussage de porte » et je n’ai pas envie de cela. Si un jour un tourneur me dit : « Tes chansons sont trop belles, j’ai vraiment envie qu’elles soient chantées partout », je lui dirai : « On y va ! ». Mais personne ne me l’a jamais proposé.

Ta formule en trio sur scène semble bien installée  
A l’époque, nous étions de deux à neuf sur scène. On a eu cette idée avec Yannick (le pianiste) de jouer à neuf, on a loué une salle, on a fait un spectacle avec cuivre, violoncelle, accordéon. C’était génial. Et cela coûtait trop cher, c’était invendable. Mais on l’a fait, j’aime bien aller au bout de mes idées même si elles sont saugrenues. Quand un programmateur m’appelait, je lui proposais plusieurs formules à neuf, sept, cinq, trois, deux ou un et il voulait Simard au moins cher. Du coup, j’ai tranché : ce sera trois sur scène avec piano et batterie, seule formule à prendre ou à laisser. Je suis content, cela fait six ans que l’on tourne en trio. Et je ne désespère pas de retrouver la bonne vieille bande de neuf, pour le plaisir.


Entretien avec Jack Simard, réalisé après le concert, le samedi 10 octobre au Festival Jacques Brel à Vesoul. Pour lire les autres articles publiés sur le festival 2020 : les 20 ans du festival, la première de Radio Bistan et le concours Jeunes Talents.


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