HomeInterviewsNosfell, « Nous faisons de la musique pour être plus proches des âmes »

Nosfell, « Nous faisons de la musique pour être plus proches des âmes »

Il y a 10 ans que Nosfell est apparu dans le paysage de la chanson. Quel paysage ? Quelle chanson ? Peu d’artistes ont – comme lui – foutu un bazar sans nom dans les codes de la discipline. En inventant une langue personnelle, le klokobetz, rigoureusement construite, Nosfell a vite fait figure d’extraterrestre dans le milieu. Le 4 mars prochain, il fêtera ce dixième anniversaire sur les planches du Trianon, à Paris. Pour l’occasion, le premier album, Pomaïe Klokochazia balek, sera réédité et augmenté de quelques bonus. Mais Nosfell réserve d’autres surprises pour ce concert exceptionnel. Il nous en touche quelques mots et revient sur la genèse du klokobetz.

Photo Manu Wino

Photo Manu Wino

Hexagone : Le 4 mars prochain, tu fêteras les 10 ans de la sortie de ton premier album. Peux-tu rappeler ce que tu as souhaité faire avec Pomaïe Klokochazia balek ? En créant une langue notamment.
Nosfell : Oui ! J’ai hâte et me réjouis d’avance de ce concert! « Pomaïe Klokochazia balek » veut dire « Bienvenue en Klokochazia ». Avec ce disque j’ai voulu planter le décor de mon univers, en levant un coin de voile sur des personnages importants de ce monde. Pour le langage dans lequel certains de mes personnages chantent, qui est la langue de Klokochazia, voici son histoire: mon père me parlait cette langue. Il était  polyglotte. Il avait pris l’habitude de me réveiller en pleine nuit afin que je lui raconte mes rêves. J’ai d’ailleurs appris comme ça à noter mes rêves, et concevoir mes propres histoires plus tard. Il me dictait aussi des listes de mots que je devais retenir. Quand il a disparu, j’ai gardé ces listes comme un fétiche. Plus tard, j’ai entamé des études de langues, et ai cherché le sens de ces mots. Ne leur trouvant aucun lien avec les langues que maîtrisait mon père, je leur ai donné un sens de manière arbitraire, comme pour «me raconter mon propre père». Ces listes de mots sont devenues la base étymologique de mon langage. Et j’en ai créé la syntaxe à partir de la prosodie de mon père. Je me souviens encore très bien de la musicalité avec laquelle il prononçait ces listes de mots inconnus. Les canevas syntaxiques de mon langage se calquent sur cette musique.

Hexagone : A ce moment-là, l’anglais et /ou le français ne suffisaient pas à faire passer ce que tu voulais faire passer ?
Nosfell : J’utilise beaucoup la langue anglaise dans mon premier album. Et ai par ailleurs, toujours pratiqué une forme de « synchrétisme linguistique ». C’est le conteur, celui qui chante avec une voix grave, qui emploie l’anglais comme un guide dans ce premier disque. Les voix plus enfantines, féminines ou de fantômes, sont chantées dans ma langue. Elles illustrent le propos du conteur. Je précise que j’incarne toutes ces voix.

Photo Manu Wino

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Hexagone : Le klokobetz est une langue construite, structurée. Pourtant, elle reste inaudible pour le commun des mortels. Pour toi, les sonorités verbales que tu crées doivent répondre à un ordre, un ordonnancement ?
Nosfell : Oui il y a une syntaxe qui s’apparente à celle de certaines langues agglutinantes. Le vocable et les définitions sont consignés dans mes cahiers, et évoluent au fil du temps. On y trouve des bases étymologiques, des classements de mots de vocabulaire par nature et par périodes de ma vie… Néanmoins il est difficile de transmettre une langue qui n’évolue dans une société palpable. J’y travaille mais c’est long et ça ne doit pas passer la forme de disques à mon avis. Pour l’heure, ce langage représente, au travers de ma musique, la recherche d’une autonomie d’un discours poétique.

Hexagone : Le klokobetz ne serait-il pas une musique dans la musique ?
Nosfell : En quelque sorte. L’idée de mise abyme me convient assez. D’ailleurs le personnage de Nosfell est un personnage qui efface se propre personnalité pour en incarner d’autres. Ce n’est qu’un véhicule.

Hexagone : Que racontent tes chansons en klokobetz ?
Nosfell : Toutes sortes de choses. Principalement liées aux histoires contées parfois dans mes concerts ou dans les livres et livrets que j’ai produits. Je prends le temps de développer cette notion d’abstraction, qui accompagne la forme concrète du conte, dans mon livre Le lac aux vélies (livre-disque).

Photo Manu Wino

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Hexagone : Tu as écrit un opéra, tu as composé pour Decouflé. Te sens-tu avant tout musicien plutôt qu’auteur ?
Nosfell : J’ai écrit l’histoire contée à l’intérieur de l’opéra. Et écrit les paroles des chansons qui suivent les spectacles mis en scène par Philippe Decouflé. Je me sens auteur également, même si cela peut paraître un peu bordélique parfois.

Hexagone : Que t’apportent ces collaborations dans ton quotidien d’artiste ? Dans ta vie d’homme ?
Nosfell : Nous faisons de la musique pour être plus proches des âmes et de sa propre âme. J’ai besoin de collaborer car je trouve mon équilibre dans le travail à travers le partage et l’échange. C’est ce qui me fait évoluer.

Hexagone : Pour toi, le statut d’ACI ne doit pas se réduire à sa seule discipline ? Il faut explorer, voir plus loin ?
Nosfell : J’ai toujours cultivé une forme de transversalité artistique. C’est ma manière de rester en recherche de matières neuves; cela me fragilise aussi, c’est bon pour la musique d’être fragilisé.

Hexagone : Sur ton dernier album, Amour Massif, tu fais presque l’impasse sur le klokobetz. Peux-tu expliquer la raison ?
Nosfell : Avec AMOUR•MASSIF je ressens le besoin  d’une respiration. Et il est temps pour moi de trouver pour ce langage un autre moyen d’expression, si j’ose dire. C’est pourquoi sur cet album il n’est présent qu’à l’ouverture et à la coda. Comme une parenthèse. Cela me permet de peaufiner les approches timides de l’écriture en français déjà présentes sur mon deuxième et troisième album. J’en profite pour enfler mon catalogue de nouvelles chansons en français et en anglais. Je verrai plus tard ce que je ferai de cette matière-là.  Pour l’heure, j’ai envie d’aller au bout de ce désir de faire un pas de côté, édifier une tourelle pour observer un peu mon parcours et embrasser le champ des possibles.

Photo Manu Wino

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Hexagone : Sur cet album, tu as collaboré avec Dominique A et Dick Annegarn. Pourquoi eux précisément ?
Nosfell : Je les aime. Ils ont emprunté des chemins de traverse avec un amour sans faille pour la musique. C’est une chance inouïe pour moi d’avoir bénéficié de leur attention et de leur immense talent.

Hexagone : As-tu prévu de faire un concert particulier pour ce Trianon ? Peux-tu en dévoiler un peu ? A quoi peut s’attendre le public ?
Nosfell : Oui ! Beaucoup de musique, et quelques madeleines de Proust pour les auditeurs qui m’ont découvert avec ce premier album.

Hexagone : La date initialement prévue en novembre dernier a été décalée à mars pour tomber pile avec cet anniversaire. C’est important à tes yeux cette date symbolique ?
Nosfell : Techniquement, cela me laissait du temps pour négocier les droits de mes albums avec Universal. Et puis étant en tournée en parallèle avec la compagnie DCA pour le spectacle « Contact », mars tombait à pic. Je ne me sens pas carriériste, je ne sais même pas ce que je ferai dans six mois. Mais la perspective qui m’a été suggérée, celle de me poser pour regarder en arrière, afin de mieux appréhender l’avenir, me donne beaucoup de force.

Hexagone : Pour la suite, vas-tu creuser le sillon d’Amour Massif ou faire un retour en terre lointaine de Klokochazi ?
Nosfell : Souvent, je quitte pour mieux retrouver. Après avoir eu clos mon triptyque, j’avais besoin de me concentrer sur d’autres éléments de ma musique et de ma personnalité… Pourtant je suis bien incapable de répondre précisément à cette question.

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