HomeReportagesMam’zelle Clio !

Mam’zelle Clio !

Jeudi 28 mai 2015. Il fait bon, l’air est frais et moi je file vers le Forum Léo Ferré à Ivry. Encore une prog à fendiller les cornées ce soir. Anastasia en artiste principale toute yeah groovy Baby avec sa telecaster et James Sindatry à la contrebasse en bois. Tu pourras retrouver très bientôt quelques vidéos d’Anastas’ sur la chaîne YouTube à nous qu’on a. On parlera de son cas intéressant une autre fois à cette chanteuse qui est un peu le pendant féminin de Batlik.

Photo David Desreumaux

Photo David Desreumaux

Là tout de suite je veux te parler d’un coup de cœur que j’ai eu il y a quelques mois déjà à l’écoute de morceaux sur le net, comme ça, tout neufs tout verts. Je voulais voir l’artiste sur scène avant de t’en causer pour de bon. Je parle de Clio qui assurait la première partie hier soir au Forum. A plusieurs reprises je l’avais manquée sur scène et à chaque fois j’enrageais, je pestais, j’en étais presque à invoquer la théorie du complot, tu vois le genre. Mais là ça y est, j’ai voulu voir Clio et j’ai vu Clio.

Si j’avais un humour de chiotte et pour singer une célèbre pub de bagnole, je dirais qu’elle a tout d’une grande parce que finalement c’est pas faux. Mais simpliste et ça n’explique rien. Voilà une artiste, toute jeune (quel âge as-tu au fait Clio ?) qui a fait sa première scène il y a tout juste un an. Et encore, elle a même pas choisi ! C’est un copain à elle qui a envoyé ses chansons aux Trois Baudets. Eux, aussitôt, flairant le talent à plein nez, il te l’ont programmée ! Et bim, c’était parti. Depuis, Clio a fait quelques dates qui comptent et se retrouve également dans le crochet de France Inter, La Relève.

Photo David Desreumaux

Photo David Desreumaux

Clio porte un nom de muse mais elle semble incarner l’inspiration au moins autant qu’elle la transmet. Comme elle le confiait après son concert, elle a déjà un bon paquet de chansons dans sa besace qui n’attendent plus que les bonnes personnes et le bon moment pour se traduire en Ep ou en album. Le nom d’Alain Cluzeau est avancé pour la réal, il y a pire choix, tu l’avoueras ! Ce soir, Clio a joué 6 ou 7 titres, avec guitare et contrebasse. C’est certes peu mais suffisant pour cerner l’artiste. Bien sûr hexagonaute, je ne vais pas te la faire à l’envers et te dire que c’était la maitrise totale et qu’on vient de découvrir une nouvelle Edith Piaf. Non, pas du tout. Clio est une timide, une vraie, pas une qui fait semblant pour faire style et se donner un genre. Je le sais je suis de la maison, on se reconnaît entre nous. Timide donc avec toute sa gêne bien visible sur les planches. Elle se planque encore derrière son micro, elle a le regard et la dégaine mal assurés, on sent qu’elle a le trac et c’est bien naturel. Mais attention mon gars, v’là les chansons qu’elle envoie. Une belle plume bien faite, fraîche pour employer un terme usuel et récurrent qui ne veut rien dire mais dont on comprend l’idée.

Photo David Desreumaux

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Hexagonaute, je ne te fais pas souvent des révélations mais aujourd’hui je me lance. Assieds-toi bien parce que tu risques de tomber à la renverse. J’ai rencontré pas mal de coups de coeur en chanson et c’est tant mieux, dans divers registres, mais Clio se situe ailleurs et me renvoie treize ans en arrière lorsque j’ai découvert Vincent Delerm. Oui, je t’avais dit de rester assis, ça t’aurait au moins éviter de te ramasser. Delerm, avec son premier album incroyablement littéraire et cinématographique, avait gagné toute mon admiration. Admiration jamais démentie au demeurant. Avec Clio, j’ai ressenti la même chose parce qu’elle situe son univers et ses inclinations pile-poil dans la trajectoire de l’auteur de Fanny Ardant et moi, La Vipère du Gabon et autre Baiser Modiano. Ils ont en commun l’élégance de la langue, la mélancolie comme atout, la capacité à donner à voir et créer des mouvements de caméra à partir de leurs mots. C’est très flagrant chez Clio avec un titre comme Eric Rohmer est mort, par exemple, parce qu’il porte en lui comme un acte de naissance mais cela ne se dément pas avec un titre comme Des équilibristes, qui raconte la chevauchée ordinaire de cyclistes de 6 ans qui dévalent les rues en dansant et les remontent en danseuse. Un coup, on regrette un mort, un coup on regrette l’enfance. Mais ça ne pleurniche pas, Clio est entre ces deux âges, elle chante cet instant.

Photo David Desreumaux

Photo David Desreumaux

Photo David Desreumaux

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Dans ses chansons, Clio capte des moments fugaces, zoome sur des détails. Elle écrit pour elle bien sûr, elle fait tout ça pour elle et en son nom mais habile en écriture, elle sait choper le sentiment à la racine, le sentiment presque universel qui embrasse plusieurs générations, le sentiment qui joue sur une forme de nostalgie. Je reviens sur ce titre Eric Rohmer est mort, parce qu’il en est le parfait exemple. « Eric Rohmer est mort et moi j’en veux encore / Des parcs parisiens / Où l’on se tient la main / Des balades au bord de la mer / De la voix de Marie Rivière / Des rendez-vous dans les cafés. » Tout y est pour séduire et presque malgré soi. Le name-dropping toujours redoutable quand il est maîtrisé comme ça et renvoie à la beauté de l’art, le souvenir nostalgique d’évènements personnels ou fantasmés transcendés par les images d’un réalisateur renommé, maître en peinture de l’âme.

Ecriture autour d’images et de sentiments mais pas écriture sentimentale et à l’eau de rose. Chez Clio, on est dans la vie d’aujourd’hui, on n’exclut pas l’humour non plus comme sur Simon riche en allitérations « qui sent si mauvais » mais « si Simon sentait bon ce ne serait plus Simon. » Bel exercice de style. On est dans un regard intérieur aussi, focale sur les sentiments avec Haussmann à l’envers, petit bijou sur les hésitations amoureuses, sur fond de mélodie élégante.

Des mélodies bien fagotées qui servent une voix touchante. Clio n’est pas une chanteuse à voix comme on dit mais son timbre a de la singularité derrière sa fragilité. Tu vois, il y a tout ça chez Clio. De la jeunesse, de l’inexpérience, de la fragilité mais aussi et surtout un talent manifeste qui saute aux yeux comme un pavé dans la gueule d’un flic. Eric Rohmer est mort. C’est dommage mais la chanson renaît de ses cendres.


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