HomeReportagesDétours de chant : Madame Raymonde et Monsieur Yanowski

Détours de chant : Madame Raymonde et Monsieur Yanowski

Viens,  on attaque la deuxième semaine de Détours de chant. Lundi : journée de repos, le festival fait relâche. Mardi : tu sais que mon choix c’est de t’évoquer les concerts qui m’ont plu pour te donner envie d’aller les voir. Alors mardi ma plume fait relâche. Te jette pas sur la programmation pour débusquer le spectacle non chroniqué ; quatre ont eu lieu ce jour : tu ne trouveras pas. Mercredi et jeudi, c’est le tour des personnages Madame Raymonde et Monsieur Yanowski. Encore deux spectacles marquants, en marge des concerts « habituels » de chansons. Je te l’avais dit en annonçant le programme du festival :  de l’éclectisme et de la qualité.

Mercredi 3 février – Madame Raymonde dans Lady Raymonde à l’Espace Croix Baragnon (Toulouse)

Photo Michel Gallas

Photo Michel Gallas

Mme Raymonde c’est Denis d’Archangelo. Je l’ai découvert(e) tardivement, il y trois ans, dans une carte blanche à Juliette qui avait invité uniquement des femmes dont … Mme Raymonde. Celle ci n’apparait pas habituellement dans les festivals de chanson. Peut être que les premiers réflexes sont : surement un spectacle ringard, du comique primaire, à la limite du spectacle de travesti, Que nenni ! J’ai apprécié ce soir là une belle performance. Un personnage auquel on croit de suite. Un superbe spectacle de chanson … et de théâtre. On rit, on est ému, on est surpris, on est impressionné. Des moments amusants, certains hilarants et d’autres très émouvants. Dans ce spectacle Lady Raymonde, elle (il) interprète des chansons réalistes avec gouaille ou mélo, quelques titres forts et poignants, des chansons drôles aussi, ainsi que des extraits de comédies musicales. Entre les chansons, elle nous conte son histoire de chanteuse parisienne qui part aux Etats Unis. Mme Raymonde démarre avec une gouaille parisienne Moi je cherche un emploi créée par Arletty. L’air de rien, elle nous annonce le contenu du répertoire à venir : « Nous vous  présentons  une belle collection de chansons : chansons populaires, françaises pour la plupart, très colorées, sur des thèmes variés qui touchent à l’humain, au divin, nous n’avons peur de rien ! » Et pour preuve de ses dires, elle nous offre une superbe version de Le temps de finir la bouteille de Leprest. Dans le répertoire choisi, on trouve des pépites. Comme l’inénarrable Gardien du phare de Joinville de Georgius ou Grand-maman c’est New-York de Trénet. Lady Raymonde nous raconte l’arrivée en bateau,  la statue de la Liberté Ellis Island, « Nouillorque » et Broadway, le rêve américain ! Mais elle nous parle aussi de la difficulté à trouver la célébrité, de ses petits boulots, de ses galères et déconvenues.

Photo Michel Gallas

Photo Michel Gallas

Moments d’émotion notamment avec Les bleus de Serge Gainsbourg créée en son temps par Zizi Jeanmaire. (Mes bleus sont mes seuls bijoux Que j’ai payé un prix fou Tu m’as tellement roué de coups Me voilà millionnaire de partout). Qualité de l’interprétation. Symbiose, accordéon, voix, ambiance. De Gainsbourg aussi, un titre plus léger, Raccrochez c’est une horreur ce qui nous donne un petit moment complice et théâtral avec l’accordéoniste … au piano. Madame Raymonde interprète en anglais des titres de Lou Reed, Dolly Parton ou Mort Shuman ! Je n’avais jamais entendu L’histoire de Ben-Hur, la chanson originale créée par Berthe Sylva. Denis d’Archangelo en fait une scène d’anthologie, comme on dit au cinéma, un sketch « énooorrme » comme on dit maintenant. Il démarre en mode chanson réaliste en exagérant la voix, puis s’interrompt pour décrire, faire des digressions, énoncer des anachronismes, inventer des explications délirantes. Plus de vingt minutes jubilatoires et désopilantes. Dans un autre genre, La Belle Abbesse, du répertoire de Juliette, ouvre et referme ce voyage. En rappel Madame Raymonde laissera la scène à son accordéoniste Le Zèbre (Sébastien Mesnil) pour une agréable et réjouissante À Madagascar chantée par Bourvil (et inconnue par moi). Puis elle réapparaît en robe rouge, chante en Anglais le retour à Paris (Ah Paree !). Elle remercie Juliette, que Madame Raymonde a sollicitée pour « se faire mettre … en scène ».  Avant de partir, ils nous offrent un final “claquetté“ des plus gracieux, sans parole ni musique.

Un acteur qui a rencontré le personnage de sa vie. Et quel sacré personnage. Des qualités d’improvisation et de réactivité pour tourner à son avantage les quelques aléas du « direct ». Un humour imprévisible, parfois absurde, qui fait mouche. Les textes sont incarnés, habités par un superbe interprète, un chanteur hors pair. Et le duo avec son accordéoniste parfois pianiste et toujours complice apporte encore un plus. Un spectacle total d’une heure quarante cinq environ. Un régal. Un public toulousain conquis. Hexagonaute de la région parisienne, je serai toi, j’irai voir Mme Raymonde, par exemple le 21 ou/et 22 avril au théâtre Antoine Vitez à Ivry  !


Jeudi 4 février – Yanowski La passe interdite au Bijou

Photo Michel Gallas

Photo Michel Gallas

On m’a longtemps vanté Yanowski dans Le Cirque des mirages qui l’a fait connaitre. Je l’ai vu l’été dernier au festival d’Avignon pour la tournée … des quinze ans ! La première chanson étant dans la pénombre, j’avais posé mon appareil photo à côté de moi. Puis après le rappel je me suis aperçu que je n’avais pas pris de cliché tellement j’avais été impressionné et embarqué notamment par Yanowski. En fait Yanowski, je l’ai  découvert l’été d’avant, à Avignon aussi, pour La passe interdite créée cette année-là. Scotché par ce personnage singulier, cette voix particulière, et ces histoires surprenantes, abasourdi et sonné, je me souviens ne pas avoir voulu enchaîner avec un autre spectacle (comme c’est pourtant l’habitude au festival d’Avignon) pour rester immergé par les émotions du concert. Ce soir au Bijou, j’ai retrouvé les mêmes émotions, le même dépaysement. Dès le premier titre, La passe interdite, nous sommes immédiatement immergés dans l’ailleurs, happés par la présence physique et la gestuelle de Yanowski. Nous voilà embarqués, sans préliminaire, dans un autre univers, loin de notre quotidien, loin des concerts standard. Un univers d’histoires curieuses et fascinantes, souvent imprégnées de fantastique et non dénuées d’humour.

Nous passons des troquets enfumés de Buenos Aires et du tango argentin aux cabarets slaves. En Russie, un homme est confronté à l’image de son miroir, à son double qui, finalement, va prendre sa place (L’homme au miroir). A Prague, dans un cabaret de curiosités un homme va acheter une étrange femme poupée mécanique. Nous rencontrons un vieux gitan et sa musique endiablée dans Les violons du diable (« Il y avait au coeur de Yérévan Dans une taverne tzigane Un violoniste fabuleux un vieux gitan Qui jouait une musique effroyable Un air à faire prier le diable »). Et aussi un Senor Samuel (« Dans le port de Rosario Accompagné de trois putains D’une crapule et d’un travelo Qui sème l’angoisse et la peur Dans les tripots des bas-quartiers ») qui rêvait de « jouer Mozart ». Nous pénétrons dans une auberge slave dans laquelle les mourants festoient (L’auberge des adieux). Nous visualisons une femme russe (Petrouchka) qui s’interrompt au début ou en plein ébat physique lors d’une chanson éroticomique et épique.

Photo Michel Gallas

Photo Michel Gallas

Le tour de chant prend encore un autre relief avec C’est fragile la vie d’un homme (« Ça ne tient qu’à un rien Ça ne tient qu’à l’amour Et puis ça vous retient De dire à tous ceux là Qu’on aime sans mot dire Qu’on voudrait les étreindre du bout des larmes. ») Des chansons et des histoires qui évoquent l’amour, la folie et la passion. Qui laissent une large place à l’imaginaire et à  la démesure.  Des chansons et des histoires habitées magistralement par Yanowski. Immense, en redingote et chapeau, maquillé, avec un regard sombre et pénétrant, il en impose. Et impose son personnage intrigant, exalté, hors-norme et attachant. Une interprétation intense et passionnée. Une gestuelle théâtrale et appuyée. Une voix forte et envoûtante. Une présence magnétique. Une vraie performance. Deux musiciens impeccables au service des histoires, de l’atmosphère et du spectacle : Hugues Borsarello violoniste et Samuel Parent au piano presque de dos au public. Un spectacle émouvant, fort, captivant, prenant. Le public est sous le charme. C’est pour moi, l’un des deux plus grands moments de ce festival avec Jehan & Suarez. Bien après le concert, pour indiquer l’adresse de son hôtel à celui qui allait le ramener, Yanowski précisait « C’est l’hôtel dans le quartier de la gare, près d’un lieu Table Dance. » Avec un petit sourire, il ajouta « Avec ce que je chante, ils ne pouvaient pas me mettre ailleurs ! »

Hexagonaute parisien, Yanowski va fêter la sortie son album La Passe Interdite au Café de la Danse le lundi 4 avril. Hexagonaute de tous les pays, l’album sorti depuis le 19 février est donc disponible.

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mick.hexagone@gmail.com

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