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Tomislav : Au fond, un bluesman

Tomislav : Au fond, un bluesman

Au fond, un bluesman

Des comme lui, cherche pas, dans le paysage de la chanson francophone t’en trouveras pas cent. Alors, quand on en tient un de la sorte, on le lâche pas, on le choie. Tomislav, c’est son vrai prénom, n’a pas trempé dans la chanson française de tradition à la base. Idéologiquement et artistiquement, il vient de loin, de bien plus loin, il s’est construit des bagages qui l’ont fait voyager sur les berges de l’autre côté de l’Atlantique. Là où l’Amérique comptait les exilés, les laissés-pour-compte, des sociétés aux parcours et aux histoires aussi fabuleuses que difficiles. Idéologiquement, il vient de là Tomislav, de cette terre où les mains noires inventaient le blues dans le delta du Mississippi, avant de se s’étendre ailleurs et partout à en devenir le rock. Il vient de là, il vient du blues, héritier de tous ces déracinés. Déraciné lui-même. Mais déraciné sédentaire.

Photo David Desreumaux

Photo David Desreumaux

Tomislav Matosin. Avec un blase comme ça, tu te doutes bien qu’il n’est pas berrichon sur douze générations le garçon. C’est en Croatie que ses vraies racines se trouvent. La Croatie, c’est l’ex-Yougoslavie, celle de Tito qui n’avait pas la réputation d’être un enfant de choeur. Dans les années 60, en pleine émergence des régimes communistes après le seconde guerre mondiale, le pater familias Matosin ne voit pas la vie en rose sur la terre des ancêtres et décide de tenter l’exil. « En fait, mon père cherchait plutôt le rêve américain. Une partie de sa famille s’est exilée à New-York, mon père a rencontré ma mère en France qui était fille au pair. Elle ne voulait pas aller aux Etats-Unis, elle voulait retourner en Yougoslavie pour enseigner le Français. Mais ils sont restés là et ont fait leur vie en France finalement. » confie Tomislav pour expliquer sa genèse parisienne.

Le daron, il s’y connaissait en chanson. Ça chantait beaucoup à la maison raconte Tomislav et pour cause, c’est que ce paternel était chanteur-guitariste. En semi-pro en gros.  » Il aurait bien aimé en faire son métier mais ça n’a pas tourné comme il aurait voulu » souligne Tomislav comme pour justifier le fait que si ses parents l’ont toujours poussé dans la musique, ils tenaient néanmoins à ce qu’il ait un « vrai métier ». Du coup, il n’a pas toujours été rockeur genre full-time-job Tomislav et a donné quelques années de sa jeunesse à l’éducation nationale. « J’ai été instit pendant 9 ans (de 2002 à 2011) dont 4 années à mi-temps. Mes parents m’encourageaient dans la musique mais voulaient que j’aie un boulot à côté. J’ai pris l’option de l’enseignement car ça me plaisait et ça me permettait de pouvoir poursuivre dans la musique » se souvient-il aujourd’hui.

Photo David Desreumaux

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Pourtant, la musique, il l’a dans le sang depuis longtemps. Ce n’est pas un petit Mozart du rock qui serait tombé dans un ampli Fender à 4 ans, non pas du tout, mais Tomislav raconte avec enthousiasme l’électrochoc qui va lui faire découvrir, adolescent, la passion dévorante de la musique. « Ma frangine avait acheté un coffret live de Bruce Springsteen, datant de la fin des années 80, retraçant 10 ans de sa vie en live. J’écoutais ce truc-là et je devenais complètement cinglé. Je n’écoutais pas beaucoup de musique à cette époque et là je découvrais quelque chose d’où il sortait des sons incroyables. Je devais avoir 10/11 ans, je prenais alors une raquette de tennis et je mimais. Je sentais qu’il se passait quelque chose. Ce n’est pas pour autant que je me suis mis tout de suite à faire de la guitare. En revanche, c’est à partir de ce moment-là que je me suis mis à écouter beaucoup de musique. »

Je te disais que Tomislav n’était pas né avec un album de Brassens dans la main droite et une partoche de Brel dans la main gauche. Sa culture première est anglo-saxonne, c’est elle qui le fait venir à la musique. A ces figures tutélaires, presque devenues passages obligatoires, que sont les Brassens et autres fortes gloires, Tomislav avoue y être venu mais sur le tard. Mais ce passage par la langue de Molière le mène sur des rives de la chanson française où l’on sent une profonde connaissance de la musique anglo-saxonne, avec des groupes comme les Innocents, l’Affaire Louis Trio et Les Rita Mitsouko pour qui Tomislav a une estime particulière : « Les Rita Mitsouko, je trouve que c’est un groupe incroyable et Catherine Ringer encore aujourd’hui. C’est un groupe français qui a toujours fait des trucs originaux voire barrés mais qui a toujours su se positionner dans l’industrie et dans le business parce qu’il faut pourvoir tenir, et leur longévité m’impressionne. Leurs expérimentations également, quitte à se planter parfois, je trouve que c’est un excellent exemple de parcours atypique, intègre et intéressant. »

Photo David Desreumaux

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Et le sien de parcours à Tomislav ? C’est vers 20 ans, à la fin des années 90, qu’il se met à faire de la musique. Certains commencent très jeunes, lui a laissé mûrir le truc en lui pour le ressortir un peu plus tard. Il débute au sein de groupes de rock où il officie en tant que guitariste avant de bâtir son répertoire personnel à partir de 2005. Les chansons arrivent progressivement et le premier album, Avant le départ, sort en 2012. Près de sept ans après le début de l’aventure en solo, ce qui justifie l’aspect composite de l’album comme l’explique Tomislav : « C’est un premier album typique qui rassemble une collection de chansons que j’avais et avec lesquelles je tournais depuis un petit moment. Il s’est fait à différents endroits, en différentes sessions. Un peu chez moi, un peu chez un copain. Ensuite, j’ai fait la rencontre de Stefane Mellino (ex Négresses Vertes) lors d’un tremplin en Picardie et on a sympathisé. Je lui ai expliqué les problèmes que je rencontrais sur mon album et il m’a proposé de me donner un coup de main. En fait, mon problème était que j’étais seul sur scène, c’était assez minimaliste ma façon de me présenter. A l’époque, je n’avais pas mon contrebassiste, et du coup je ne savais pas comment faire le passage à l’album. Est-ce que je produis, est-ce que je mets plus de choses, etc. Il m’a aidé sur ce plan-là. J’ai bossé aussi avec un gars qui s’appelle Thomas Sadier pour le mixage. Au final, ça s’est fait dans pleins de lieux différents, avec plein de personnes différentes. Ça lui donne un peu un aspect décousu mais j’aime bien. Ça me permet de voir où j’en étais à ce moment précis. »

Début 2015, Tomislav termine et sort un EP homonyme de 6 titres. Réalisé avec JB Pétri. C’est l’occasion pour lui d’expérimenter sur disque une nouvelle formule qu’il souhaite décliner sur scène, avec une MPC et des samples. Jusqu’à présent, Tomislav se montrait en concert dans une panoplie d’homme-orchestre : guitare, harmonica, grosse caisse et charley. Formule certes avantageuse du point de vue économique et spectaculaire mais « ce que je constate aujourd’hui, » souligne Tomislav, « c’est que le côté spectaculaire de l’exercice vient parasiter la réception des chansons pour le public. On me fait souvent remarquer que la façon de me produire est étonnante au point que je me demande parfois si les gens écoutent les chansons et ne se laissent pas perturber par tout ça. Si un mec jongle et qu’il récite une poésie, qu’est-ce que tu retiens ? J’ai l’impression d’être dans cette position-là et c’est pour ça que je suis en train de revoir l’ensemble pour avoir tout le corps au service de la chanson et pas au service de l’instrument. »

Photo David Desreumaux

Photo David Desreumaux

Exit donc la panoplie du bluesman et voici un Tomislav aux membres libérés qui se produit tantôt avec sa vieille folk Ariana (la guitare héritée de son daron ! Symboliquement, c’est pas rien !), tantôt avec sa Fender Jazzmaster. Amateur de couleurs sonores variées, l’ajout des séquences et de l’électrique permet à Tomislav d’explorer des univers et d’apporter diverses touches hip hop, loudes et groovy sur certains morceaux. Autre nouveauté, c’est très régulièrement Garance qui accompagne Tomislav sur scène, aux claviers et aux choeurs. Une Garance que l’on retrouve également en duo sur Montréal, sur l’EP paru en avril 2015. « A force d’inviter régulièrement Garance sur scène à chanter avec moi, je lui ai proposé de me rejoindre sur tout le répertoire, au clavier et aux choeurs. Elle apporte une touche particulière au côté « brut de décoffrage » que je peux avoir sur scène. Un contrepoint assez intéressant. Et, réciproquement, je l’accompagne maintenant sur son répertoire, à la guitare électrique et aux séquences, même s’il nous arrive l’un et l’autre de jouer solo quand les calendriers se télescopent » raconte Tomislav.

Qu’est-ce que ça raconte une chanson de Tomislav ? Quand t’as trempé dans la folk de Woody Guthrie et de Hank Williams, que t’as tétouillé les vieux Dylan, le Nebraska et le Ghost of Tom Joad de Springsteen, forcément t’en ressors pas indemne. Ça imprègne son bonhomme ! Des portraitistes hors pair ces artistes ! Des photographes, des témoins-reporters ou juste des passeurs de parole chez qui la conscience sociale est au cœur du propos. Des chansons comme autant de chroniques racontant des destins de disporas vus par le prisme individuel bien souvent. A sa façon, il vient de là Tomislav. Pas franchement un exilé mais un gars à cheval sur deux cultures. L’une française, l’autre croate. Ses chansons à lui s’appuient sur cette troisième culture, l’anglo-saxonne, pour chanter ses histoires de gars de Montreuil qu’il est. Anglo-saxonne dans la musique forcément, lui qui décrit son univers comme « du folk-blues francophone » avant de poursuivre « Je dis francophone et pas française parce qu’en disant « chanson française » ça évoque de suite Ferré ou Brel et une chanson de tradition, alors que moi par « expression française » je souhaite mettre en avant un univers musical nourri de multiples influences. » Anglo-saxonne toujours, cette culture, dans les textes. Tomislav se considère plutôt comme un mélodiste qu’un auteur et chez lui, c’est le son qui amène le mot. « Les musiques me viennent souvent en premier. J’enregistre d’ailleurs des idées musicales quasiment tous les jours, sans me poser la question de savoir si c’est bien ou non et je réécoute plus tard. Quand il y a une idée musicale que je trouve intéressante et que j’arrive à la structurer, en général elle vient avec une ligne de chant. Je la fais tourner en espérant qu’une phrase, un mot, un thème vienne » explique-t-il.

Photo David Desreumaux

Photo David Desreumaux

Ne rechignant pas confier l’écriture des textes à d’autres auteurs, on voit régulièrement Tomislav travailler avec Benjamin Bouffay. Sur le dernier EP, c’est trois textes (Montréal, NYC Solitaire et Jeanne) que Ben Bouffay a écrits pour Tomislav ! L’alchimie est parfaite entre les 2 garçons. Le regard de Bouffay est subtil et l’on pourrait même se demander parfois s’il ne connaît pas mieux Tomislav que Tomislav ne semble se connaître. Constat évident sur la remarquable Au fond  c’est un Tomislav tout en questionnement que l’on découvre. L’artiste laisse place à l’homme qui se met à nu autour d’une interrogation sur ses propres valeurs et désirs. « Je vis avec une femme à qui j’ai tout promis / Mais plein d’autres crois-moi me font toujours envie / Comment j’me débrouille avec ça ? / La petite voix qui hurle sans fin dans ma tête / Me rappelle toutes mes luttes et surtout mes défaites / Mes renoncements, ma peur du choix » constate-t-il avant de s’interroger au refrain : « Qu’est-ce que j’ai au fond ? / Qu’est-ce que je traine ? / De bon de moins bon ? / Héros flamboyant à la petite semaine / Au fond, Qu’est-ce que je traine ? / Du courage, du bidon ? / Les ailes d’un géant dans un grain de pollen ? »  Tomislav interrogeant là ses pulsions, pulsions de vie, pulsions de mort pour le dire à la Freud, montre certes que l’on peut faire entrer avec brio la psychanalyse en chanson mais surtout que pour faire une chanson qui reste (agréablement) en tête, il n’est pas indispensable d’y coller de niaises paroles.

Photo David Desreumaux

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Je te le disais en préambule, des Tomislav, dans nos contrées, il n’y en a pas cent. Ce garçon est rare donc précieux. Il entre dans la catégorie – oui tu sais c’est la société qui veut que l’on mette des étiquettes partout – de la poignée capable de l’impossible alchimie. De la prétendue impossible alchimie qui consiste à chanter en français des textes écrits pour une musique anglo-saxonne. Cela passe par un travail méticuleux sur le son sans pour autant renvoyer le sens aux oubliettes. Bien ancré à ses influences originelles, Tomislav crée depuis 2005 une oeuvre personnelle et singulière tout en gardant l’œil sur le (micro)sillon des grands noms de la culture folk-blues américaine. De sa voix écorchée, il chronique, dresse des portraits et des situations et porte sur le monde qui nous entoure son regard d’artiste aux cultures mélangées.

« Ce n’est pas une chanson qui change le monde mais en même temps je trouve génial d’essayer de le faire le temps de cette chanson. De le réinventer ce monde » déclare Tomislav. « C’est déjà ça » comme disait l’autre.


Voir l’interview complète ici.

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