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Benoît Dorémus. Marshall, l’ombre

Benoît Dorémus. Marshall, l’ombre

Marshall, l’ombre

Photo David Desreumaux

Photo David Desreumaux

Il écrit faux et il chante de la main gauche. C’est lui qui le dit et c’est çui qui l’ dit qui y est ! Lui, c’est Benoît Dorémus. Allez, cash, tu peux l’appeler Bénito, c’est son p’tit nom, c’est lui qui le dit aussi, un B avec accent circonflexe que j’arrive même pas à le faire avec mon clavier d’ordinateur. Le garçon a déboulé dans nos chaumières au début des années 2000, haut comme ça et déjà tout d’un grand. Ecoute un peu.

Benoît Dorémus libère sa mère un jour de mai 1980. Le 20 très précisément. Et ça se passe à Besançon parce que Benoît n’a pas toujours habité à sa Porte de Vanves, comme il le chante sur Brassens en pleine poire. Avec sa famille, ils ont un peu vadrouillé durant cette période bénie de l’enfance. Sa famille ? Oui, papa est directeur financier et promène tout son petit monde au gré de ses mutations. Besançon, Avignon où Benoît va kifer grave sa race et Metz où il va apprécier plus modérément. Maman taffe dans un collège, elle est CPE. Accessoirement, elle s’occupe de son élevage de marmots. Cinq loustics à la maison en plus du boulot. Quatre gars et une fille ! Benoît est le quatrième de la fratrie. Madame Dorémus mérite bien des médailles je crois et « fait l’admiration de toute la famille » reconnaît Benoît.

Photo David Desreumaux

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A l’école, Benoît est « un petit turbulent, un petit rigolo qui savait s’arrêter à temps » et dont l’humour plait déjà et lui permet de se mettre le corps enseignant dans la poche. Pas fanatique des études, tu l’auras compris, il va passer entre les gouttes en faisant ce qu’il faut pour gravir le palier annuel mais sans plus. Bac en poche, il prépare une licence en Art du Spectacle dont il fait les deux premières années à Metz avant de s’inscrire en correspondance pour la troisième année, à Paname, où il vient de s’installer et commence à bosser comme documentaliste. « Art du Spectacle parce que je m’intéressais à tous les arts, je savais que je voulais écrire dans la vie. A cette époque-là, à l’âge de 18 / 20 ans, je me voyais réalisateur, dialoguiste » explique Benoît.

La chanson, chez les Dorémus, ce n’est pas quelque chose qui était forcément hyper présent, pourtant, on voit Benoît « passer toute son enfance avec un magnétophone Fisher Price à la main » comme il le raconte avant d’ajouter que « la musique dans le foyer se vivait davantage comme quelque chose d’intime et de personnel. » Si la musique n’est pas en première ligne dans la casbah, ce n’est pas la même chose pour les bouquins ! Il y a une culture du livre à la maison et le petit Dorémus va faire ses armes littéraires à base de BD et de grands classiques. Philippe Djian, Mort à crédit de Céline, Maupassant, etc. Episode qu’il relate avec humour et tendresse sur Lire aux chiottes.

Photo David Desreumaux

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Culture du livre qui pousse Benoît Dorémus dès ses jeunes années vers l’écriture. Déjà. Vers 7 ans. Des poésies, de façon quotidienne, qu’il conserve aujourd’hui encore parce que « mon père a eu le bon goût de m’encourager, de les faire taper par sa secrétaire et de les relier dans un petit bouquin avec mon nom sur la couverture » raconte-t-il. Les premières chansons, quant à elles, sortent du stylo vers 12 ans mais « le vrai moment où je sais que je ne vais faire que ça arrive vers 21 ans » se souvient-il.

« J’ai commencé à chanter en 2003 dans les bars parisiens. A l’été 2004, je me suis dit qu’il me fallait quelque chose à faire écouter parce que je démarchais avec des cassettes à l’époque, il faut le savoir ! » rappelle Benoît pour raconter l’arrivée de son premier disque Pas en parler. Comme il le précise, ce premier exercice discographique est « une maquette qui a dégénéré en album. » Mais quelle maquette ! Permets-moi de prendre la parole Hexagonaute, mais ce disque, que j’ai reçu à l’époque, a tourné en boucle sur ma platine plusieurs mois durant. Impossible de passer à autre chose ! Un truc de dingue. Une écriture sortie de nulle part avec une force fragile et une personnalité hors du commun. Et pourtant, on n’est pas miros toi et moi, on a bien vu qu’il n’avait pas tout inventé et on a bien flairé où il avait trainé ses oreilles le père Benoît, dans quelle rivière il avait trempé. Les origines, elles sont limpides, elles sont assumées et s’il ne s’en détache pas sur ce premier essai, la qualité de son écriture et de ses mélodies interpellent tant qu’il n’est pas possible de classer ce disque sur l’étagère des pâles copies. Pâle copie de qui, au fait ? Ils sont deux à se partager le rôle de mentor. Et le plus important, ce n’est sûrement pas celui auquel on pense en premier. Il y a Renaud, c’est clair, ça te saute à l’oreille parce que ça cause en français comme lui, parce que ça raconte des amours et des amitiés comme lui, parce que la voix est encanaillée comme lui, parce que la poétique est nouvelle et novatrice comme Renaud a fracassé les frontières de la langue chantée il y a 40 ans. Tout ça participe du fait d’avoir la tentation de classer Dorémus comme tête de file des Renaudphiles. Vision un peu courte et c’est le Renaud lui-même qui viendra faire taire les vilaines langues non seulement en produisant Jeunesse se passe, second album de Benoît en 2007 qui reprend pas mal de morceaux de Pas en parler, mais peut-être et surtout en interprétant Rien à te mettre, chanson de Benoît, sur son propre album Rouge Sang.

Photo David Desreumaux

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Renaud donc. Oui, certes, évidence et Dorémus ne s’en défend pas. Mais je disais que la référence la plus marquante, la plus importante pour Benoît n’était certainement pas celle-ci. Non, il convient d’aller la chercher de l’autre côté de l’Atlantique. Du côté de chez Eminem, Marshall Bruce Mathers III. Rappeur américain qui est la véritable ombre de Benoît, celui dans lequel Benoît se reconnaît pleinement. Culturellement, grosses baskets et casquette vissée sur le crâne, Benoît a baigné dans l’univers des States. Que ce soit pour la musique, mais également pour le cinéma qui tient une place importante dans son bagage intellectuel. Une chanson comme J’écris faux, je chante de la main gauche renvoie clairement à l’oeuvre d’Eminem. « Je suis fasciné par la culture américaine et la langue anglaise. Mon Dieu des Dieux, c’est Eminem. J’aime beaucoup parler de lui et je pourrais en parler pendant des heures. Je ne suis pas du tout un rappeur mais voilà un génie absolu que j’écoute depuis 15 ans. Il me donne de la force quasi quotidiennement. Sa personnalité, son incroyable force de travail et son génie me touchent et me motivent. Pour la colère, le jeu, l’affirmation, l’humour, la technique, l’expression de soi, pour toutes ces raisons. » explique-t-il avant de conclure qu’au final « son influence s’entend très peu dans ma musique, je chante de petites ballades en français, entendons-nous bien, mais sans lui, je n’écrirais pas de la même façon, c’est certain. Et je n’aurais pas cette motivation en moi. C’est pour ça que j’en parle autant. »

Suite à cette rencontre avec Renaud qui va avoir pour effet d’accélérer sa carrière, Benoît Dorémus va apprendre le métier et vivre des années 2006 à 2008 pleines professionnellement. Tournée à rallonge, partout en France et en Suisse, puis enregistrement de Jeunesse se passe. Aux yeux de la maison de disque (EMI), l’album ne se vend pas suffisamment bien et Benoît finit l’année 2008 sur les rotules. « Aux yeux du métier, ce n’était pas un succès et ça, ça a été très dur à vivre. Parce qu’avec les moyens qui avaient été mis à ma disposition, une attachée de presse, une grosse maison de disque, etc. ils attendaient que je sois au moins disque d’or. Ca n’a pas marché assez et tout s’est arrêté trop vite. On est fin 2008 et ça fait 5 ans que je mets toute mon énergie dans la musique. Quand on fait de la musique, il ne faut rien attendre en retour, on a beau le savoir, quand on est dans cet engrenage-là et très entouré professionnellement, on a envie que ça marche et le fait que ça ne marche pas suffisamment on se sent con et nul et j’ai mis beaucoup de temps à me relever. » raconte-t-il avec le recul.

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Cependant, Benoît se remet rapidement au boulot pour préparer l’album suivant, 2020, qui sortira en 2010, toujours chez EMI, avec la même équipe, mais sans que Renaud en soit le producteur. L’album, avec des morceaux comme Je sors avec une étudiante ou T’as la loose apparaît plus léger que le précédent qui comportait des titres aux thèmes complexes comme la jalousie (Un poison) notamment. « Je veillais à ne pas trop avoir l’air d’un râleur sur 2020. Certains titres étaient très revendicatifs sur Jeunesse se passe et je ne voulais pas me répéter. Je voulais moins parler directement de moi » se souvient Benoît. La sortie de l’album débouche logiquement sur une tournée qui sera plus courte que la précédente avec cependant quelques belles dates marquantes comme le Café de La Danse, notamment.

A l’automne 2011, Benoît Dorémus se paie une belle récré avec Alexis HK et Renan Luce autour d’une tournée intitulée Seuls à trois. A l’initiative de Julien Soulier, manager d’Alexis à l’époque, ils montent sur scène ensemble pour chanter en solo, duo ou trio, pour s’échanger leurs chansons et donner un spectacle accueilli avec un bel enthousiasme. Benoît présente à cette occasion des chansons neuves telles que La femme de ma vie ou Marque ton stop que je t’embrasse.

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Crise du disque oblige, signé en édition chez BMG mais sans maison de disque, le quatrième album de Benoît Dorémus tarde à venir. Benoît vit des moments compliqués et s’interroge sur son avenir en chanson. Encouragé par ses amis Ben Ricour et Ours, il s’inscrit – sans grande conviction – aux Rencontres d’Astaffort en 2013. Il apprend certes à écrire avec d’autres mais constate que « c’était une sorte de colo de vacances – avec Oldelaf notamment – qui m’a fait du bien. Je me suis rendu compte que c’était dur pour moi mais que c’était pour tout le monde pareil, tout le monde en bave en fait. Ca décomplexe vachement. Astaffort a fait du bien pour tout ça. Ca te refout la pêche et te redonne la foi » confie-t-il.

Cette expérience s’étant fort bien passée pour lui, Benoît va retourner plusieurs fois à Astaffort toujours par le biais de Voix du Sud qui va l’inviter à venir travailler ses propres chansons notamment. « Ils ont vraiment pris soin de moi, notamment en la personne de Pascal Bagnara qui est le directeur. Vraiment une super rencontre, super élan professionnel » confie-t-il. Amené à le voir plusieurs fois sur scène à Astaffort, à l’entendre régulièrement sur son autoradio parce que sa gamine est fan, Francis Cabrel commence à s’intéresser de près à Benoît au point de le faire venir enregistrer ses nouvelles chansons chez lui et de lui proposer les premières parties de sa tournée à l’automne 2015. Après Renaud, c’est la fée Cabrel qui se penche sur le berceau de Dorémus. Nouveau coup d’accélérateur dans la carrière. « J’ai dansé la java le soir où il m’a dit « Benoît, je veux t’aider et puis je te prends en première partie », sous les yeux de mon chat interloqué, j’ai dansé la rumba. J’ai célébré un moment de soulagement. C’est une chance, une opportunité incroyables de faire découvrir mes nouvelles chansons » reconnaît-il.

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Dès lors, ça déconne pas. Ce disque qui traine la patte depuis 5 ans, il va falloir le sortir. Comment ? Plus de maison de disque, le milieu de la chanson n’est pas à la fête en cette période d’explosion numérique… Peu enclin au financement participatif, Benoît finit par s’y soumettre lorsqu’il admet que cette forme n’est rien d’autre qu’une souscription. En gros, t’achètes le disque avant qu’il existe. A peine lancée, cette souscription enregistre en quelques jours le double de la somme demandée pour la réalisation du disque. S’il savait que son public attendait sincèrement son nouvel album, Benoît était loin de s’imaginer que celui-ci lui était dévoué et fidèle à ce point.

A y regarder de plus près, c’est pas franchement étonnant. Longtemps dans les jupes de Renaud, Benoît a forcément récupéré une partie du public du chanteur énervant. Mais ne t’y trompe pas Hexagonaute car passée l’infime partie qui suit Dorémus par fanatisme ridicule et exagéré à l’endroit du renard (oui oui ça existe), c’est surtout la liberté de ton des textes de Benoît, l’exigence, le goût des chansons bien troussées qui animent ce public. Un public qui pour partie retrouve chez Dorémus ce qui lui plaît chez le père Séchan. Une sorte de sincérité, d’écriture libérée dont Renaud a jeté les bases dans les années 70. Depuis lui, on a le droit de parler de soi, de se raconter sans que cela n’ait à voir avec de l’impudeur. C’est dans l’approche du texte que les deux chanteurs sont comparables, à égalité de sensibilité,  et le public ne se plante pas.

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Un chanson digne de ce nom se doit d’être habitée. Sinon, c’est comme un tube, c’est creux. A l’instar de Montaigne qui dans ses Essais lit le monde à partir de son expérience personnelle, Benoît Dorémus habite ses chansons, leur donne de la profondeur. On pourrait presque dire qu’il y trouve refuge. L’écriture pour lui est un acte essentiel « comme pour certains qui aiment s’occuper de leur voiture ou aller au foot trois fois par semaine, tout est louable dans la vie » explique-t-il. Un acte essentiel, une introspection bien souvent comme sur le titre Un existentiel qui pose la question des questions de l’homme sur terre : qu’est-ce que je fous là ? « J’ai un vrai mal de vivre en moi que je combats et j’utilise la chanson pour ça. J’ai une angoisse de la vie, tout ne se passe pas comme je voudrais. Mes grandes histoires d’amour se sont terminées douloureusement, je n’ai pas encore pu construire de famille, or j’en ai envie. Pour ce qui est de mes chansons, j’ai des attentes, des envies, des progrès à faire aussi. Je ne suis pas encore tout à fait un artiste épanoui. Je sens que ce n’est plus loin mais je me retrouve à 35 ans avec beaucoup de questionnements… » relate Benoît pour expliquer son intérêt à propos des matières de l’âme, la psychanalyse et ses domaines connexes.

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« Je ne fais pas de chanson pour le dimanche, je fais des chansons pour toucher les gens et le fait de ne pas pouvoir y arriver, c’est douloureux » confie Benoît au sujet de la difficulté d’être reconnu et entendu comme chanteur lorsque tu pratiques la chanson dite à texte. La chanson avec un cerveau si tu veux. Forme souvent jugée ringarde (ringard signifiant ne rapportant pas suffisamment d’argent…) par des professionnels de la profession comme on dit, des gens en place qui ne jouent pas leur rôle. Ce sont tous les à-côtés du métier, toutes ces difficultés parasites qui ne devraient pas exister qui lui pèsent le plus à Benoît. Lui, il trouve le vrai plaisir de son taf dans l’écriture et sur scène. « La scène, c’est le moment où tu es sans filet. Ce que j’aime, c’est faire marrer les gens bien que mes chansons ne soient pas du tout des chansons marrantes. Faire éclater de rire une salle, c’est mon grand plaisir » explique-t-il avant d’ajouter que c’est le guitare-voix, seul sur scène, qui lui avait permis de beaucoup progresser.

Benoît Dorémus est un personnage à part dans la chanson française. Débarqué jeune sur le circuit et regardé de haut pour des accointances bien trop évidentes aux débuts des années 2000, il s’est retrouvé adoubé par le « maître à écrire » en personne comme il le raconte dans Deux dans mon egotrip. Au regard de son talent, cela aurait dû suffire à lancer sa carrière sans que celle-ci ne souffre jamais de coup d’arrêt. Hélas, les temps sont durs et peut-être le sont-ils davantage encore pour les artistes. Peut-être mieux que quiconque Dorémus est le témoin d’une génération sacrifiée. Sacrifiée sur l’autel de la rentabilité. Une génération talentueuse qui s’est vue fermer la porte au nez en même temps que le numérique explosait. Pour les grosses maisons de disques notamment, les temps ne sont plus à découvrir des talents ni à les accompagner mais plutôt à fabriquer et formater des produits rentables sur une saison. Produits que l’on remplacera la saison suivante. Dorémus en a souffert, lui qui à 12 ans envoyait des lettres à son amoureuse de colo en écrivant en gros « JE SERAI CHANTEUR… JE SERAI CHANTEUR… JE SERAI CHANTEUR… JE SERAI CHANTEUR. » Il en a souffert et en artiste blessé et lassé, il a pensé tout arrêter, jeter l’éponge. Puis, un jour, il a eu droit à un second tour. C’est comme ça la vie, des fois quand t’y crois plus trop, elle te fait un clin d’oeil. Elle te dit qu’elle est folle de toi.


Retrouve le dossier intégral ici

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