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Dans ses cités toulousaines, la Reine des aveugles

Dans ses cités toulousaines, la Reine des aveugles

Photo Michel Gallas

Photo Michel Gallas

Un de mes coups de cœur 2014. J’ai vu son concert trois fois, dans trois lieux différents à Toulouse. Et j’ai adoré, un peu plus à chaque fois. Elle revient chanter en apéro concert, pour cinq jours d’affilée au Théâtre du Grand Rond. Ce spectacle concert thématique s’adresse « aux astigmates, aux myopes, aux nyctalopes », et finalement à « tous les estropiés de la vie ». La Reine des aveugles nous fait part de ses observations (!) issues de portraits individuels ou de groupe sur des handicapés de la vie, souvent d’ailleurs des histoires de femmes ou de filles. Un concert très réussi : un univers plutôt noir, une belle présence de la chanteuse comédienne, des chansons originales livrées avec une interprétation personnelle et marquante, de petites anecdotes ou citations bienvenues liées à la cécité s’intercalant entre les chansons. Elle arrive, pantalon noir, chemisier rouge avec  un rond noir sur l’œil, un costume qui en impose, qui se voit. La reine des aveugles démarre par son propre portrait avec Je ne me vois pas  «Des aveugles je suis la reine un œil ici un œil ailleurs dans cette vie où je rengaine des chansons contre le malheur » « Je ne me vois pas  … sans miroir … vraiment conforme … ne plus y croire … prendre de l’âge … m’arrêter là ».

Photo Michel Gallas

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Un peu plus tard, avec le portrait de la femme qui ne veut pas d’enfant, elle montre sa gouaille dans Est ce que j’ai une gueule de mammifère ? « Faire la mère faire la mère Mais lâchez moi donc les ovaires » « A chaque fois que je ponds C’est que j’accouche d’une chanson Et quand mon ventre s’arrondit C’est pour excès de sucrerie » et imaginant le futur « quand mon utérus ne sera plus côté à l’argus … j’aguicherai les gérontophiles avec mon périnée de jeune fille ». Les portraits individuels sont sombres. Elle nous dépeint la vie de la gosse (qui se trouve) laide Audrey la pas belle, de L’enfant Éléphant (l’enfant qui mange tout « quand il mange il est content » et il mangera … sa mère).  Pour celui de Marieke la prostituée, avec uniquement des rimes en « ique » elle réussit un exercice de style sur la forme qui rend le fond encore plus insupportable « sous le  joug tyrannique d’un mac machiavélique, elle vend son physique à des vieux pleins de frics » « Et de soirées sadiques en réveils amnésiques … dans ces jeux érotiques où des messieurs lubriques s’astiquent en souillant la plastique de son corps rachitique ». La reine des aveugles c’est Emilie Perrin au chant et, sur quelques titres, au clavier. Elle est accompagnée, depuis plus d’un an, par Jean Mendez qui, avec ses guitares, nous livre de jolis petits solos ; et depuis quelques mois, par Pascal Portejoie à la batterie et avec plein de petites percussions, peut-être inattendues, comme un paquet d’allumettes ou un objet plongé dans l’eau. Le trio dévoile une belle musicalité offrant un écrin différent et adapté à chaque chanson.

Photo Michel Gallas

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Parfois la Reine des aveugles se met au clavier, pour des portraits curieux. Par exemple, pour chanter la mère qui parle à son enfant, avec un grand nombre de recommandations et finit par « Si tu es gentil,  dimanche on ira voir ton père … à l’asile » morceau interprété avec un  chant quasi lyrique. Ou Minou terminus dans laquelle, en se plaçant une fois dans la peau de la femme et une autre dans celle … du chat, elle raconte deux versions de la même histoire. On apprend des anecdotes (inventées mais en lien avec le thème du concert) sur Galilée, Borges et Freud. Elle nous livre aussi des portraits de groupe : le réjouissant Les adolescents puis « une chanson qui parle des femmes : de la femme à poils, de la « femme oiseau qui est volage » et d’elle « la femme  à l’œil cassé » et du lien avec l’homme  » l’homme et ses neurones … l’homme et sa maman « . Le portrait du « pigeon du zoo de Vincennes » qui, en fait, est un portrait générique de beaucoup d’humains, d’anonymes « Je suis un des pigeons du zoo de Vincennes Des pareils que moi on en compte des centaines J’ai le physique ingrat et je manque de classe Ce n’est jamais pour moi que les gens se déplacent »  « Je suis dans l’anonymat J’ai beau exister on ne me remarque pas » « Dis moi c’est à quel prix qu’on est sur la photo ? Que fait il faire de soi pour rentrer dans l’histoire ? »

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Et elle finit par le très beau Ce qui manque en se posant des questions « Crois tu qu’une âme tiendrait dans une clé USB ?, Existe-t-il là haut un oiseau qui chante faux ?», en répétant  les mots «  J’ai peur » puis en égrenant la liste de ce qui lui fait peur. La peinture de « cette terre qui tourne de travers comme constaterait Galilée s’il revenait » est faite avec tendresse, émotion et souvent drôlerie. Emilie Perrin – auteur, comédienne et chanteuse – aime la scène et le jeu. Ce spectacle démontre son talent : dérision, humour, satire, textes ciselés, beau travail sur la voix. A l’aise sur scène elle jouera avec les interventions d’un enfant (qui ne connaissait pas Galilée !) et la réaction du public. Lors de mes deux soirs de présence, le hall du théâtre, où se déroulent les apéros concerts, était plus que rempli avec du monde debout, au fond, et les spectateurs ravis dont certains achètent l’EP  – en fait « la  maquette » – « tout chaud, sorti du studio ».

Photo Michel Gallas

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Quelques dates sont planifiées dans la région. On souhaite à la Reine des aveugles de trouver, hors Toulouse et hors départements limitrophes, le succès professionnel et public que ce spectacle mérite. Et je remercie, pour sa programmation, l’équipe du théâtre du Grand Rond, qui accueille régulièrement Emilie Perrin, et dont je chronique les apéros concerts pour la seconde fois en quelques mois après les Fils de Ta Mère.


La Reine des aveugles les 3 et 5 mars en apéro concert au Théâtre du Grand Rond à Toulouse. 

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mick.hexagone@gmail.com

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