HomeInterviewsCéline Caussimon, « J’aime la précision et la suggestion »

Céline Caussimon, « J’aime la précision et la suggestion »

Céline Caussimon, « J’aime la précision et la suggestion »

On avait rencontré Céline Caussimon en 2003 pour la parution de son second album Je marche au bord. Elle expliquait, notamment, vouloir se tenir à l’écart de l’engagement politique dans la chanson. Le petit dernier, Attendue, paru tout récemment, montre le parfait inverse. Rares sont les albums de pareilles dimensions politique et sociale. Avant de présenter cet opus aux Trois Baudets le 27 novembre prochain, Céline est venue nous en parler. Avec toute cette constante humanité qui l’habite. Un moment de partage sans calcul, sans fard. Céline Caussimon, au naturel, comme toujours. Humble et entière. A Hexagone, on aime l’artiste, on adore la profondeur de l’humain.

Photo Flavie Girbal

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Hexagone : Le précédent album remonte à 2007. Pourquoi autant de temps entre les 2 ? C’est l’arrêt du Chant du Monde qui a pesé ?
Céline Caussimon : Oui, c’est sûr que ça a joué. Il y avait quelque chose de confortable d’avoir une structure. Puis, il n’y a pas eu de suite la matière suffisante pour faire un nouveau disque. L’important pour moi, c’était de faire des concerts. Écrire des chansons et les jouer sur scène. Au bout d’un moment, on se rend compte que le concert issu du disque Le Moral des ménages n’intègre plus que la moitié des chansons de l’album original mais a fait la place à beaucoup de nouvelles chansons qui ne sont enregistrées nulle part. Et là, l’idée du nouveau disque s’impose.

Hexagone : Tu écris au fil du temps, tu n’arrêtes pas tout pour dire « maintenant j’écris un album » ?
Céline Caussimon : C’est ça. C’est long d’écrire une chanson. Je ne sais pas comment les autres artistes fonctionnent, mais chez moi, c’est un long cheminement.

Hexagone : Ça reste important de faire un disque pour toi ou est-ce juste un passage obligé ?
Céline Caussimon : Ce n’est pas un passage obligé mais lorsque à la fin des concerts les gens me demandent « elle est sur quel disque celle-là ? » et que je réponds « sur aucun, » ça m’ennuie. S’ils souhaitent garder la chanson, j’ai envie qu’ils puissent le faire. Le disque permet ça.

Photo Flavie Girbal

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Hexagone : Quand tu envisages un disque, ça ne correspond pas une envie artistique particulière. Une couleur, une thématique, un concept ?
Céline Caussimon : Non. Ça a été le cas sur Le Moral des Ménages mais pas pour Attendue qui est davantage un reflet de ce qui est joué sur scène.

Hexagone : Du coup, les chansons de l’album existent depuis combien de temps ?
Céline Caussimon : C’est très variable. Certaines, comme Parisienne qui était sur Je marche au bord, sont anciennes. Je l’ai reprise parce que je la chante régulièrement sur scène et l’arrangement initial ne me plaisait plus. J’avais envie de chanter cette chanson différemment. Tout ça fait que, pour moi, cette chanson est comme une nouvelle chanson et j’ai souhaité la faire figurer sur ce disque. Elle est recréée.

Hexagone : De qui vient l’idée, la décision de faire l’album Attendue ? Merlin Prod ?
Céline Caussimon : Non, c’est moi qui suis allée trouver Etienne Champollion et j’ai eu envie de travailler avec lui. Il m’avait accompagnée sur scène quelque fois et j’aime beaucoup son travail.

Photo Flavie Girbal

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Hexagone : Cet album, c’est une grande histoire de réseau et d’amitiés. Tu peux raconter comment est née cette aventure avec Etienne Champollion  ?
Céline Caussimon : Dans cet album, quels sont les dénominateurs communs ? Ça fait longtemps que je n’ai pas fait de disque et on « l’attend » et je vais réunir les gens que j’aime artistiquement. Que j’aime et qui m’ont accompagnée. Des gens qui ont partagé l’aventure. Il y a Etienne, Cécile Girard (Violoncelle), Thierry Bretonnet (Accordéon). Etienne, je l’ai connu au Festival de Concèze, la première fois que j’y suis allée, en 2010. Etienne est le pianiste du festival. Il est là pour accompagner les artistes qui ne peuvent pas venir avec leurs musiciens. C’est un garçon très étonnant, un boulimique de musique. Il est autant dans le classique que dans la chanson. Ensuite, il m’a accompagnée sur une tournée. Ce que j’apprécie chez lui, c’est qu’outre le fait d’être excessivement cultivé en musique, il est très ouvert. Toujours à l’écoute. Quand on n’est pas musicien, le rapport avec le musicien est quelque chose de complexe. Certains vous le font sentir, Etienne est tout l’inverse.

Hexagone : Qu’est-ce qu’il a apporté sur cet album Etienne selon toi ?
Céline Caussimon : Il a apporté la musicalité. Une beauté de la musique, une présence. C’est quelqu’un qui a le sens de la phrase mélodique notamment.

Photo Flavie Girbal

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Hexagone : En 2003, tu disais « marcher au bord » de l’engagement, la politique. T’en tenir à distance. En 2014, Attendue est certainement le disque le plus politique que j’ai entendu depuis pas mal de temps. Explique-toi !
Céline Caussimon : Oui je sais, c’est ce que tout le monde me dit. Quelque part, je n’aime pas que l’on me dise ça parce que pour moi, ce disque, il est surtout humain. La société actuelle, dans laquelle nous vivons, nous confronte au quotidien avec tous les problèmes politiques et sociaux. On n’y est confrontés en permanence, on ne les laisse pas à la porte quand on rentre chez soi.

Hexagone : Attendue est dense et présente un florilège de chroniques sociales. Chez toi, les chansons sont toujours subtilement tissées d’un canevas social qui intègre une part personnelle. Tu ressens cela ?
Céline Caussimon : Oui, c’est ça mais la part personnelle, c’est très difficile à exprimer. La moindre chose que tu achètes, la façon dont tu dépenses ton argent, ça a des répercussions sur la marche du monde, on le sait, on ne peut pas faire semblant d’ignorer. On sait qu’on est dans un système mondialisé et que la liberté individuelle est fondue dans le monde. Elle est mélangée au monde et le monde marche avec nous.

Photo Flavie Girbal

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Hexagone : Tu sembles questionner ton époque dans tes chansons.
Céline Caussimon : Ce n’est pas questionner. Je pense que l’ignorance est la pire des choses. Ne pas savoir les choses et ne pas avoir envie de savoir, c’est encore plus terrible. C’est ça qui me donne envie de chanter. Je n’ai pas la prétention de révéler quelque chose mais plutôt d’inviter à faire attention aux choses, à rester en éveil. Raconter une histoire qui soit complètement détachée de la société dans laquelle on est, je ne vois pas comment on peut. J’ai bien conscience que c’est dérisoire, je ne vais pas changer le monde. Mais déjà si ça touche, si ça provoque une émotion…

Hexagone : On retrouve toujours l’humour dans tes chansons pour faire passer la pilule. Chanson amicale par exemple, que raconte-t-elle ?
Céline Caussimon : C’est une chanson au second degré. Je me suis amusée. C’est le paradoxe du monde complètement libre d’Internet, cette planète où l’on est tous citoyens, tous égaux face à notre écran, tous copains. Si ce n’est que dans ce « tous copains », on peut faire des sous-catégories où l’on est plus copain avec le copain de l’autre copain, etc. Mais si l’on recrée une communauté en opérant des sélections comme ça, et bien on recrée des frontières et on marche avec les mêmes lois, etc. Dans la chanson, je me suis amusée à faire le parallèle « ne pas accueillir toute la misère du monde » / « ne pas accueillir tous les amis du monde ». Pourquoi dans ce monde ouvert, on remet des sous-catégories ? Et puis, c’est un lieu où l’on ne sait plus ce que les mots veulent dire. « Ami », on ne sait plus ce que ça veut dire. On « supprime » des amis !

Hexagone : Parmi les thèmes abordés sur Attendue, l’immigration revient trois fois (Exit, La Camisole, Shiva).  C’est un thème qui semble te toucher particulièrement ?
Céline Caussimon : Oui, ça me touche. Parfois je me dis que c’est la chance d’être à Paris. Quand je rentre à Pantin, que je vois tous les continents dans le même métro, sur la même banquette, ça me bouleverse. Je trouve ça magnifique. Pourquoi les gens partent de chez eux, pourquoi on ne les accepte pas, pourquoi on ne peut pas les accepter, je n’ai pas de réponse. On ne peut pas être indifférent à ça.

Photo Flavie Girbal

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Hexagone : La Ménagère de moins de 50 ans. Tu peux raconter comment est arrivée cette chanson ?
Céline Caussimon : Parce que j’ai dépassé mes 50 ans ! (rires) J’ai constaté que si le monde est si terrible c’est parce que l’on veut plaire à la ménagère de moins de 50 ans. Et qu’à partir du moment où je n’ai plus 50 ans, je ne suis plus responsable de ce qui arrive sur cette planète. Ce terme « ménagère de moins de 50 ans », je ne le comprends pas. Comment peut-on parler comme ça ? Être une ménagère, c’est une fonction et quand on va la quitter, ça va faire bizarre… Dans mes chansons, j’aime interroger les expressions qu’on nous impose. La « ménagère de moins de 50 ans » comme ici, « le seuil de la pauvreté » que j’ai également traité sur l’album précédent.

Hexagone : On en a déjà dit 2 mots mais pourquoi reprendre précisément Parisienne sur ce disque plutôt qu’une autre ?
Céline Caussimon : C’est un texte qui me tient particulièrement à cœur. Je parle de moi, je parle de Paris, je ne connais que Paris, j’y suis né. Mais c’est une ville où l’on ne peut pas se fixer, avoir des souvenirs, des liens avec les lieux parce que les lieux changent, parce qu’on les fout en l’air. Le Paris des années 60 n’a rien à voir avec ce que c’est devenu. Donc mon passé, je ne peux pas aller le chercher dans Paris, il n’y est plus. Il a disparu. Pour moi, « ce n’est pas un pays et je ne suis que de là » comme dit la chanson.

Hexagone : Je trouve que sur ce disque tu chantes plus que d’habitude, tu es moins dans le jeu de comédienne. C’était un souhait ?
Céline Caussimon : Oui, c’est une chose dont j’avais envie et je pense que c’est également lié au travail avec Etienne. La musicalité et les arrangements qu’il a amenés ont conduit à ça justement. A un ensemble plus musical qui me plaît bien.

Photo Flavie Girbal

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Hexagone : Comment décrirais-tu ton écriture, ton esthétique, ta poétique ?
Céline Caussimon : J’aime la précision et la suggestion. C’est à dire que parfois je peux rester longtemps à chercher, à buter pour choisir le bon mot et parfois placer un mot qui relève purement du ressenti. Laisser un flou, quelque chose qui est plus de l’ordre de l’évocation et de la suggestion aux côtés de choses très précises.

Hexagone : Comment travailles-tu ? Tu t’y colles tous les jours ?
Céline Caussimon : Non, je ne travaille pas tous les jours. Je fonctionne avec le principe du cahier. J’ai mon cahier toujours à portée de main où je vais écrire des débuts, des phrases, des idées, des refrains, etc. Il y en a qui vont connaître comme un développement de cellules et qui feront des chansons, et d’autres qui ne resteront jamais que deux lignes perdues dans un carnet. Il n’y a pas de « je veux écrire là-dessus », ce n’est pas dans cet esprit-là.

Hexagone : Les textes d’Attendue sortent du standard en chanson qui privilégie les octosyllabes ou hexasyllabes. C’est un choix poétique ?
Céline Caussimon : Alors, l’octosyllabe, je ne peux plus l’encadrer. C’est un peu une contrainte que je me donne de ne pas tomber dans la simplicité. Avec l’octosyllabe, ça donne forcément quelque chose que l’on a déjà entendu. Il faut des surprises.

Hexagone : Qui apprécies-tu parmi les auteurs contemporains ?
Céline Caussimon : Je ne suis pas forcément un bon public, mais j’aime bien Nicolas Jules par exemple. J’aime bien ce que Clémence de Mèche écrit. Beaucoup Emilie Marsh, aussi.

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Hexagone : Finalement, est-ce que tu ne te considères toujours pas davantage comme une comédienne que comme une chanteuse ?
Céline Caussimon : Oui, je crois. Je ne suis pas franchement dans le réseau chanson en fin de compte. Pour moi, la chanson, c’est quelque chose de très indépendant et personnel et je ne me verrais pas être copin-copine avec machin, écrire avec untel ou untel. Je ne suis pas dans cette approche de la chanson.

Hexagone : Tu as écrit tous les textes de l’album. Mais pour les musiques : Emilie Marsh (2), Gabriel Levasseur (2), Jean-Luc Priano (2), Gérard Pierron, Mickaël Guillaume, Jean-Yves Lacombe, Pierre-Michel Sivadier. Comment se fait le choix du compositeur ?
Céline Caussimon : Je fais la demande en fonction de l’atmosphère, l’ambiance qui se dégage du texte. C’est assez empirique comme démarche finalement.

Hexagone : Quand tu écris ton texte, même si tu n’as pas la musique, est-ce que tu sais déjà comment tu vas l’interpréter sur scène ?
Céline Caussimon : Oui. Par exemple, quand j’écris Chanson amicale, je sais que je vais m’amuser à la jouer.

Hexagone : Tu mets combien de temps en moyenne à écrire une chanson ?
Céline Caussimon : Longtemps. Parce que je l’écris, je la laisse reposer un peu, parce que je ne suis pas sûr que ça me plaise vraiment, après il faut que je trouve à qui je vais demander de composer la musique.

Hexagone : T’es plutôt slow food du coup. ?
Céline Caussimon : Oui, carrément. Mais carrément.


Céline Caussimon présentera son nouvel album, Attendue, le 27 novembre 2014, aux Trois Baudets.


Ci-dessous en vidéo, Céline Caussimon interprète La Camisole, accompagnée au piano par Flavie Girbal, lors de l’interview pour Hexagone. N’oublie pas de passer la qualité en HD.


 

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