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Alexis HK, « un chanteur ça reste un baladin »

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Entre deux parties de tennis de table, à quelques heures de sa prestation dans le cadre du festival du Marne, Alexis HK se raconte. Il porte un regard éclairé sur la chanson, sur la nouvelle scène française et la suite de sa carrière.

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Photo Flavie Girbal

Hexagone : Qu’y a-t-il dans la chanson que tu n’as trouvé ni dans la philo ni dans ta première expérience professionnelle ?
Alexis HK :
Il y a peu de choses que je n’ai pas trouvées dans la philosophie. Par contre, le fait de se donner en représentation est quelque chose d’assez singulier qu’on retrouve dans peu de disciplines : chanson, théâtre. Il y a un but un peu thérapeutique dans le fait de faire de la scène dans la mesure où il s’agit d’expulser ses émotions, ses démons mais aussi ses anges. Ça suggère un contact avec le public et c’est pour ça que c’est un beau métier.

Hexagone : Donc, tu n’avais pas d’ambition de carrière avec la philosophie ?
Alexis HK :
Je n’envisageais pas d’être philosophe. C’était plus par enrichissement personnel que j’ai fait ces études. Je savais que la philosophie pourrait me mettre un peu de plomb dans la cervelle et pouvait me donner des directions de vie intéressantes. Ce qui m’intéressait surtout dans la philosophie, c’était cet espèce de deuxième regard sur la vie, le fait de penser la vie. De se regarder soi-même comme un objet de pensée, ça rend vraiment les choses très singulières et étonnantes. Ça fait qu’on essaie de ne pas se lever le matin dans l’habitude mais on essaie de fonctionner davantage dans l’étonnement que dans l’habitude.

Hexagone : L’étonnement, n’est-ce pas finalement ce que tu essaies d’injecter dans tes chansons ?
Alexis HK :
Effectivement, pour moi, une bonne chanson part d’un étonnement. On va faire sortir une émotion, on va raconter une histoire mais c’est sur la base d’un étonnement qui doit se constituer sur la base de plein de petites surprises et qui doit être le nœud d’un mystère. Dans toutes les chansons, il y a un mystère, une question qui est posée.

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Photo Flavie Girbal

Hexagone : Si tu devais décrire en quelques mots ce qu’est pour toi l’alchimie d’une chanson réussie, tu l’exprimerais comment ?
Alexis HK :
Une chanson réussie, c’est une chanson qui va au bout de ce qu’on a pu vouloir dire au départ. Ca doit être quelque chose de sincère aussi car pour faire passer une chanson, il faut être convaincu par ce qu’on chante et pour être convaincu par ce qu’on chante, il faut être repassé 100 fois sur le métier pour finir par se dire : « là, c’est bon, je peux le chanter, je peux l’assumer comme il faut parce que je suis allé au cœur de ce que je voulais dire ». C’est une espèce de cuisine où on y met tous les ingrédients, où on essaie de réunir un maximum d’émotions qui sont parfois contradictoires, où on essaie de faire sonner les mots, de faire sonner la musique, le tout pour essayer d’obtenir une harmonie, une espèce de tableau assez compact. Un ensemble pas trop long dans le temps où l’on projette un personnage, où on va le faire avancer, le faire vivre et peut-être le faire mourir. C’est un bel exercice.

Hexagone : Derrière cet exercice qui te conduit à fabriquer et mettre en situation des personnages, quand on gratte le vernis on découvre une seconde couche, d’autres sens. On n’est pas forcément loin de la philo ou de la sociologie à ce moment-là non ?
Alexis HK :
Derrière chaque histoire se cache des fondements éthiques, etc. Il se passe quelque chose au-delà de l’existence d’un personnage. Aussi bien le personnage lui-même que son environnement vont évoluer au milieu d’un univers qui est à la fois un univers d’objets mais aussi un univers d’idées. Je pense qu’un bon personnage, c’est l’incarnation d’une émotion. Que ce soit un personnage très timide et renfermé ou un personnage truculent et grandiloquent, derrière eux il y a une émotion, une origine, une histoire et réussir à concilier l’histoire et les émotions mais aussi les idées et les positions qu’on pourrait prendre sur tel ou tel sujet, effectivement ça fait partie de la construction d’une histoire.

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Photo Flavie Girbal

Hexagone : Il y a une autre dimension surprenante chez toi, c’est la dimension scénique. Tu te sens à l’aise visiblement sur scène ?
Alexis HK :
On doit aller devant un public. Il est évident que lorsque l’on écrit ses propres chansons et que personne ne vous connaît, on n’a pas le choix. C’est un parcours qui est donné, si l’on veut vraiment faire ça, il faut à mon avis ne pas trop sauter les étapes et c’est ce que j’ai fait. C’est à dire que seul ou avec des musiciens, j’ai commencé par jouer dans les plus petits endroits de la terre avec le moins de monde possible. Il y avait 4/5 personnes dans la salle dont 2 parlaient entre elles. J’ai appris comme ça, par expérience, par empirisme. On y va et on avance comme ça, on apprend des choses et après on se les garde et on les réutilise pour la fois d’après.

Hexagone : Ça forme une espèce d’armure ?
Alexis HK :
Ça forme une espèce de blindage, oui. Être sur scène, c’est comme être en voiture, il y a des codes à connaître pour que les contacts passent bien, que les signaux s’échangent bien. Ce sont des choses qui ne s’improvisent pas, il faut les connaître un minimum. C’est une fois qu’on les connaît qu’on peut commencer à improviser.

Hexagone : Ton énergie sur scène contraste résolument avec le calme relatif du disque. Comment expliques-tu cela ?
Alexis HK :
Je pars du principe qu’un studio d’enregistrement et une scène, ce n’est pas le même endroit. Il ne s’y passe pas les mêmes choses. Quand on termine un album, on se demande toujours à qui il va s’adresser et dans quelles conditions on va pouvoir l’écouter. Ce que je voulais pour Belle ville, c’était un disque que l’on puisse écouter en faisant sa vaisselle. Par contre, sur scène, il y a des personnalités qui sont là devant un public donc il y a une énergie immédiate qui s’installe et l’on doit prouver qu’une chanson peut vivre différemment et se chanter différemment en fonction de l’endroit où l’on se trouve. La mise en scène du spectacle a été pensée dans le sens de l’énergie, déjà pour ne pas s’ennuyer, et puis parce que les gens qui composent ce groupe sur scène sont des gens énergiques. On n’allait pas rester calmes gratuitement.(rires)

Hexagone : Il y a un autre contraste marquant. Tu t’inscris – malgré un attachement à certaine chanson traditionnelle – dans un registre moderne et sur scène, tu te présentes en costume, dans un look un peu rétro. C’est un brouillage de pistes, de la provoc’ goguenarde, c’est quoi le concept ?
Alexis HK :
J’ai envie de faire sur scène des choses que je ne fais jamais dans la vie. Il y a un truc que je ne fais pas trop dans la vie, c’est de mettre un costard. Ça ne m’arrive quasiment jamais. Puis, le costume a – à la fois – l’avantage d’être élégant et l’inconvénient de faire que l’on est un peu étriqué dedans. On a peur de se tâcher, on n’est pas toujours à l’aise, on a chaud très vite, etc. Ça rentre dans le cadre d’un personnage qui est une espèce de grand timide qui se met en costume pour un peu se protéger. C’est un grand pantin timide qui s’est bien habillé pour l’occasion parce qu’il a une soirée de gala. Chanter des chansons de nain qui vole et de type qui agresse les vieilles dans les trains en ayant un petit sourire en coin avec de la gomina sur les cheveux, je trouve ça amusant. Le faire avec un jean troué et un vieux t-shirt, ça pourrait être bien mais ce n’est pas pareil.

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Photo Flavie Girbal

Hexagone : On parle beaucoup de la « nouvelle scène française ». Comment vois-tu ça ? Est-ce que tu penses que c’est un terme fourre-tout ou bien est-ce révélateur d’une véritable pépinière de talents ?
Alexis HK :
Je pense aujourd’hui, que ce soit sur la scène française ou ailleurs, on n’a jamais dû être à une époque aussi créative que ça. C’est à dire qu’il y a aujourd’hui autant de chanteurs qu’il y avait d’ouvriers en 36. Tout le monde est chanteur aujourd’hui, c’est une nouvelle donnée. Après, quand une nouvelle vague se crée, elle est à la fois un peu fourre-tout et en même temps elle correspond à un phénomène qui a eu lieu à partir de 2002 – avec Bénabar, Delerm – qui se sont mis à vendre des disques. Parce que c’est ça quand on parle de « nouvelle scène », c’est qu’ils vendent des disques. Comment se fait-il que Delerm et Bénabar vendent 300 000 disques et Carla Bruni 1 million ? A partir de là, on crée des phénomènes de courants musicaux et on dit « il y a une nouvelle scène française ». Je suis arrivé dans ce train-là, j’aurais pu arriver dans un autre et je ne me suis pas trop posé la question. J’avais le pressentiment qu’un jour ou l’autre ça fonctionnerait, qu’il fallait prendre son temps et qu’on verrait où on arriverait. C’est vrai que là, je suis arrivé au milieu de circonstances assez propices.

Hexagone : D’ailleurs, le parallèle entre Bénabar et toi est fait assez régulièrement. C’est quelque chose qui te convient ?
Alexis HK :
Ça ne choque pas. Je l’aime bien, je l’ai beaucoup écouté. J’aime bien ses observations, sa perception. Je n’ai pas trop aimé son dernier disque mais ça, ça arrive. Un album sur deux est moins bon mais Bénabar est quelqu’un que j’écoute depuis longtemps, depuis son premier album, La p’tite monnaie.

Hexagone : Un an après la sortie de ton album Belle ville, quel bilan peux-tu dresser ? Il s’est bien vendu je crois ?
Alexis HK :
En terme de ventes, c’est pas mal oui. On avoisine les 20 000 exemplaires, ce qui est plutôt bien surtout en période de crise du disque comme c’est le cas actuellement. Ca fait 3 fois qu’il est réédité, c’est très bon signe.

Hexagone : Entre temps, tu as signé chez Labels. Ca a changé des choses pour toi ?
Alexis HK :
L’avantage avec Labels, c’est que c’est un gros distributeur et que s’il bosse sur un projet, il va y avoir des disques partout dans les magasins. Et c’est ce qu’on attend d’un distributeur. Avec Labels, on a signé un contrat de licence avec eux et leur boulot est là, c’est de faire de la promotion, de la distribution. Donc, c’est un accélérateur, un relais. Ce sont des gens intelligents qui ne font pas de différences entre les musiques mais qui ont un catalogue qui tape assez large, qui est vraiment de qualité.

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Photo Flavie Girbal

Hexagone : Le deuxième album, tu y penses déjà ?
Alexis HK :
J’aimerais bien qu’il sorte l’année prochaine, en septembre prochain. Pour la rentrée 2004. J’y travaille. J’essaie d’avoir un maximum de chansons pour pouvoir éliminer les moins bonnes et en même temps faire attention de ne pas tomber dans un système de productivité à outrance. Une bonne chanson, ça ne s’écrit pas comme ça, il faut vraiment que ça mûrisse bien, ça demande du recul.

Hexagone : Tu souhaites reconduire la même formule musicale que Belle ville ou bien vas-tu explorer d’autres horizons comme l’électro par exemple ?
Alexis HK :
Il y a deux choses. Il y a l’outil électronique puis la musique électronique. L’outil, c’est à dire ce dont on peut se servir pour aller dans le sens d’une idée, c’est une chose à laquelle on ne peut pas se fermer aujourd’hui parce que c’est extraordinaire ce qu’on peut faire techniquement. Mais je pense qu’il faut que ce soit justifié et il faut faire des choix esthétiques réels. C’est à dire quand l’outil devient la musique elle-même, ce n’est pas pareil que dire « on peut utiliser l’électronique pour soulever la musique, pour la relever un petit peu ». Il y a donc la question de savoir ce qu’on va utiliser comme ingrédients de base et ce qu’on va utiliser comme condiments. Pour ma part, la musique électronique restera en condiments. Par contre, en ce qui concerne la couleur des sons, la façons dont doivent sonner les rythmiques, c’est sûr que ce sera différent de Belle ville. Ça va sonner à mon avis beaucoup plus large et beaucoup plus affirmé parce qu’on aura un peu plus de moyens pour le faire, ce sera moins avec des bouts de ficelles. Ce ne sont pas non plus les gros moyens qui suffisent et remplacent les idées originales mais ça permet d’obtenir une chaleur de son que l’on n’a pas pu obtenir sur Belle ville.

Hexagone  : Tu as des exemples de disques récents réussis à tes yeux ? De ce dont vers quoi tu aimerais tendre ?
Alexis HK :
En termes d’arrangements simples, j’ai beaucoup aimé le dernier album de Salvador. On était volontairement revenu vers quelque chose de rétro mais avec la qualité des chansons et la renommée du bonhomme on pouvait commencer à entendre à la radio des chansons avec juste des petites guitares acoustiques derrière, avec des petits cuivres très discrets, des choses qui ne sont pas là pour racoler mais pour te faire respirer. Ça, c’est un bon exemple d’album sorti en 2001 et qui sonnait moderne avec des recettes à l’ancienne finalement. J’avais beaucoup aimé aussi l’album de Franck Monnet, Les embellies. Il y a juste une basse, une guitare et des percussions. C’est ultra-léger, il n’y a pas un poil de reverb, c’est très minimaliste. L’album n’a pas marché mais pour moi c’est un des plus beaux albums que j’ai entendus par son grain.

Céline Caussimon marche au bord

En février 2003 paraissait Je marche au bord*, le second album de Céline Caussimon. Un album bourré de délices et délires verbaux en tous genres. Entre cruelle tendresse et tendre cruauté, Céline Caussimon déborde de poésie. Une poésie sensible, drôle, raffinée où l’univers théâtral n’est jamais bien loin.

Photo Flavie Girbal
Photo Flavie Girbal

Hexagone : Comédienne de théâtre, de télé, de cinéma, chanteuse. Y a-t-il une raison particulière à cet éclectisme ?
Céline Caussimon :
La raison c’est que j’ai envie d’être sur scène par tous les moyens. J’ai fait de la chanson parce que lorsque je n’avais pas de boulot en tant que comédienne, je me suis demandé ce que je pourrais faire qui soit assez rapide à monter, qui soit efficace tout de suite et avec lequel on puisse aller partout. Je me suis dit : « chanter. » Si je chante, je peux aller dans les cafés par exemple. C’est un spectacle qui se monte avec trois fois rien. « Trois fois rien » ça n’est pas très gentil pour la personne qui m’accompagne au piano… Mais c’est vrai que trouver quelqu’un qui t’accompagne au piano ou à l’accordéon, c’est plus léger que de réunir 5 ou 6 comédiens, une scène, un lieu de répétition. L’autre raison qui m’a fait me tourner vers la chanson est qu’en 1986, j’avais fait un spectacle de chansons réalistes autour de Frehel et Damia où j’étais seule en scène, mais je faisais un travail de comédienne. C’était vachement plaisant pour moi de chanter et d’être sur scène.

Hexagone : Tu as en partie répondu à la question que je voulais te poser, à savoir comment conjugues-tu ces différentes activités ? En réalité, ça n’est pas une conjugaison, c’est plutôt un besoin d’avoir une activité à tout moment…
Céline Caussimon :
Oui c’est ça. Le théâtre nous laisse plein de moments où on n’a pas de boulot. Une fois qu’un spectacle est répété, dans le meilleur des cas, il tourne, mais il ne tourne pas tout le temps. Il y a des périodes de creux où on n’a plus besoin de répéter et où on ne joue pas. Et concernant les tournages, je n’ai pas des tournages qui durent un mois et demi à l’autre bout de la planète. Par conséquent, ça laisse du temps libre. Le temps d’écrire et de chanter.

Hexagone : Existe-t-il une Céline différente dans chacune de ces activités ou envisages-tu plutôt tes expériences artistiques comme quelque chose de global ?
Céline Caussimon :
C’est plutôt une globalité. Je n’irais pas jusqu’à parler d’art de mon point de vue. C’est davantage une envie d’être sur scène, de raconter et de montrer aux autres des histoires. Si demain je ne chantais plus, je ferais autres chose, des marionnettes par exemple…

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Photo Flavie Girbal

Hexagone : Pour toi peu importe la forme, tu ne te sens pas plus comédienne que chanteuse ou actrice de cinéma ?
Céline Caussimon :
Pour moi, tout va ensemble. Mais la vie n’est pas faite exactement comme ça, c’est à dire que les gens ont besoin qu’on se positionne plus. Parfois, lorsque je suis sur un spectacle je m’aperçois que ça n’est pas évident de ne pas être seule sur scène. J’ai oublié ce que c’était, qu’il y a des partenaires, un metteur en scène, qu’il y a un texte qu’on n’aime pas forcément mais qu’il faut dire quand même parce qu’on est payé pour ça, etc. Il y a donc des moments où je me rends compte que ça n’est pas exactement le même métier. Que ça n’est pas la même trouille avant d’entrer en scène par exemple. Mais pourtant pour moi ça fait partie de la même chose.

Hexagone : C’est de la même famille…
Céline Caussimon :
… Enfin je le voudrais. Je ne sais pas si ça l’est mais je le voudrais. Mon idéal, c’est ça. C’est une espèce de polyvalence du spectacle. Après la réalité est un peu différente…

Hexagone : J’ai lu que tu avais commencé la chanson en 96, tu nous as parlé de ton spectacle de chansons réalistes qui date 86. Débuts en 96, premier album en 99 mais depuis quand écris-tu ?
Céline Caussimon :
En fait c’est un spectacle qui a tourné beaucoup de temps. Je le reprenais quand je n’avais pas d’autres activités, c’est pour cela que ça a pris du temps avant que je fasse un spectacle avec mes propres chansons.

Hexagone : Pourquoi y es-tu venu si tard. Bien souvent la chanson est pour beaucoup d’artistes une sorte de vocation. Il n’est pas rare de voir des gens qui à 20 ans sont déjà plongés dans le circuit. Ce qui n’a pas été le cas pour toi…
Céline Caussimon :
Oui, parce que moi je me suis d’abord intéressé au théâtre. A vingt ans, je faisais partie de compagnies de théâtre. Mis à part que j’écrivais des chansons comme ça dans mon petit cahier, et que je me disais que ça serait rigolo un jour de les chanter, ça n’allait pas plus loin.

Photo Flavie Girbal
Photo Flavie Girbal

Hexagone : Quel a été le déclic ? Qu’est-ce qui t’a donné l’envie de chanter, et comment cela s’est-il concrétisé ?
Céline Caussimon :
Le déclic a été ce spectacle de chansons réalistes que j’ai eu envie de monter parce que la chanson réaliste est proche du numéro de comédie. Il y a une petite histoire que tu joues autant que tu la chantes. Et j’ai pris du plaisir à chanter. Mais en fait, c’est un peu à cause de tout ce que je t’ai dit avant : la facilité et l’expression d’une chanson. C’est fascinant. Quelqu’un qui se lève et qui se met à chanter, même a cappella, on l’écoute… En tant que comédienne, ça m’épatait. Et puis cet espèce de mythe dans lequel j’ai été élevé : « Ouais, le cabaret, c’est ça qui forme vraiment au public, on devient une bête de scène quand on affronte le public des cabarets et des cafés… »

Hexagone : Il y a une certaine tradition familiale, malgré tout ?
Céline Caussimon :
Ecoute, « tradition », la famille ne remonte pas très très loin mis à part mon papa. Mon père non plus n’était pas chanteur avant tout, il était comédien. Je ne peux pas dire que ça ne m’ait pas influencée… Quoi que, je ne sais pas.

Hexagone : Qu’attends-tu de la chanson, que t’apporte-t-elle de plus ou de différent que le théâtre et le cinéma ?
Céline Caussimon :
Pour faire écouter ce que j’écris, s’il fallait que je rédige une pièce de théâtre, ça me prendrait beaucoup de temps. Un roman, pareil. Un chanson, ça va déjà plus vite ! Autrement, ce que ça apporte, c’est une proximité avec le public et une immédiateté. C’est aussi le plaisir de la musique. De pouvoir être en scène, de se taire… Et il reste la musique. Quelque chose d’impalpable se crée de manière auditive et pas cérébrale. On est dans un autre domaine d’expression que le théâtre. On n’est pas uniquement dans les mots.

Hexagone : Tu disais qu’à l’époque où tu chantais Damia et Frehel, tu écrivais déjà un peu. Depuis quand écris-tu et que recherches-tu dans l’écriture ? En outre, pourquoi avoir attendu avant de mettre en musique tes propres textes ? Y avait-il une retenue ?
Céline Caussimon :
Oui, il y a quand même l’ombre paternelle. (rires) La chanson permet un travail sur les mots, sur le vocabulaire. C’est-à-dire qu’une phrase insignifiante banale, parce qu’elle va être répétée dans une chanson, elle va prendre un sens, un écho. C’est tout ça qui me sidère et me passionne.

Hexagone : Tu penses pouvoir y trouver un espace de liberté par rapport au théâtre où tu dois t’en tenir à un texte ?
Céline Caussimon :
Oui. Et l’écriture théâtrale demande une construction. Elle doit intéresser le spectateur, raconter une histoire etc. Il y a des contraintes.

Photo Flavie Girbal
Photo Flavie Girbal

Hexagone : Un peu à la manière de Prévert, tu joues sur les mots, tu utilises des expressions dans leur sens littéral pour créer des situations parfois absurdes comme sur Fred Ackenborn : « On a pris des gants pour l’aider à tenir sa langue / on ne peut plus rien faire sans gants / il y a trop de mauvaises langues », « Un jour il dit je passe la main / le lendemain il s’en mord les doigts / personne alors lui prend la main / puisqu’il n’y a plus un seul doigt ». Ce que je voulais souligner n’est pas une filiation avec Prévert en particulier, mais ce don que tu as de créer des climats absurdes et insolites à partir d’expressions ordinaires. Est-ce que c’est ça les « Folies Ordinaires » que l’on retrouve sur tes deux albums ?
Céline Caussimon :
Oui, j’aime beaucoup ça. J’aime bien les mots et ça mène à ça. Peut-être qu’effectivement ça s’apparente à Prévert. Mais je trouve que chez Prévert ça tourne un peu court. Lorsque ça pourrait être rentre dedans, il y a toujours une « mièvrerie » à la fin qui retourne la situation.

Hexagone : Sur beaucoup de tes chansons, à ta façon, tu y vas sec. Tu manies beaucoup l’humour, une forme de cynisme, la moquerie. Est-ce que c’est une arme l’humour ?
Céline Caussimon :
Je ne sais pas… Je ne sais pas comment ce que j’écris peut résonner. Je sais juste ce que j’y mets. Le spectacle que j’avais fait sur les chansons réalistes s’appelait Chansons Sanglantes. Les chansons ne racontaient que des crimes passionnels, c’est pour cela que le spectacle se terminait avec un seau d’hémoglobine par terre. Ce qui m’amusait, c’est ce climat où on se sait pas s’il faut en rire ou pas. Par exemple sur Les enfants des autres, en fait, ce qui m’amuse est de pouvoir dire que les enfants des autres m’énervent et qu’à la fois ils ne m’énervent pas du tout. Il n’y a pas de camps. Les choses sont ambivalentes. On peut être autant ridicules dans sa hargne que légitime. J’aime bien ça, j’aime bien me balader dans cette zone. Il n’y a pas de chansons d’amour dans mes albums par exemple. Moi, la chanson d’amour « t’es beau, j’suis heureuse de t’avoir à côté de moi, de voir tes yeux quand je me réveille le matin » ça ne m’intéresse pas du tout. (rires)

Photo Flavie Girbal
Photo Flavie Girbal

Hexagone : Tu cherches à transporter l’auditeur en quelque sorte, tu cherches à l’inviter à regarder ailleurs, à se questionner… C’est quelque chose de subtil la chanson, ça n’est pas binaire ?
Céline Caussimon :
Ca peut l’être aussi, mais a priori je n’y tiens pas. Je trouve que la vie n’est pas comme ça. Il y a des questions où on ne peut répondre ni « oui » ni « non ». On ne peut pas répondre, « point ». Le seul intérêt est de se poser la question et non d’y répondre. Effectivement, on a l’impression d’avoir à choisir comme s’il n’y avait que blanc ou noir. Comme s’il fallait prendre position… Nous avons actuellement le problème des intermittents du spectacle. C’est un problème impossible parce que dès qu’on croit trouver une solution en disant : oui il y a trop d’abus, il y a des privilèges etc. On pénalise une autre catégorie de gens. C’est un problème où il faudrait – on n’est pas partis pour – qu’il y ait une malléabilité. Il faudrait qu’on considère les individus comme des individus. Pas comme des choses « enquête SOFRES oui/non. » Des fois on a la possibilité de dire « ne sait pas » mais c’est quand on a de la chance. Sinon ce sont des questions fermées. Ou bien « ne se prononce pas », peut-être parce ce qu’il voulait dire autre chose, mais ça on lui demandera jamais. Alors si les œuvres des uns et des autres permettent de faire un peu gamberger, tant mieux.
Maintenant que j’écris depuis quelque temps, j’arrive plus à savoir ce que je ne veux pas écrire que ce que je voudrais écrire… Par exemple, pour moi la chanson n’est pas un pamphlet, n’est pas une revendication. Ou alors il y a Ferré qui fait ça très bien, mais pour moi il n’est plus dans la chanson à ce moment-là.

Hexagone : Ton second album paru en février 2003 s’appelle Je marche au bord. Tu marches au bord de quoi ? Ce titre a-t-il une signification particulière ?
Céline Caussimon :
Je marche au bord de l’histoire, de la société. Pour moi c’est une définition. On peut se sentir tellement au bord de l’histoire, au bord de ce qui se fait et ne pas dire « là j’aurais du dire « non » et je n’ai pas dit « non » parce que je n’osais pas, et après tout ça ne me concerne pas, j’évite le problème. » Par exemple, dans cette chanson je dis « C’est pas moi qui mettrai une bombe dans une poubelle / ou alors c’est parce qu’elle traîne / j’aime pas les choses qui traînent ». Mais « J’aime pas les choses qui traînent » ça n’est pas très bien non plus. On ne sait pas trop positionner ce personnage. En même temps elle voudrait de l’ordre et en même temps elle en crève d’être dans ce passéisme total et de ne pas se sentir acteur de la société. Je ne suis pas une militante. Je regrette parce que j’aurais aimé. Et en même temps je me demande si je n’aurais pas été déçue. (rires)

Photo Flavie Girbal
Photo Flavie Girbal

Hexagone : C’est marrant tu dis ne pas être une militante, et dans La pile de papiers tu écris : « La désobéissance civile tient dans la pile de papier », « moi je préfère les indociles, les impatients, les révoltés qui vont dans la rue et empilent des barricades improvisées ». Il y a quand même quelque chose de militant. J’ai lu que tu avais fait un spectacle – Est-ce ainsi que les hommes vivent ? – autour de chants de contestation. Sans être militante, peut-on dire que tu es une artiste engagée ? Il y a un propos qui existe.
Céline Caussimon :
Je pense que quand on prend la parole, c’est qu’on s’engage… Mais entre parler et aller sur le terrain, il y a tout le doute… Parce quand tu t’engages dans une action, jusqu’où tu t’y sens bien ? A quel moment elle te dépasse ? Alors, il y a la solution de dire « bon, je ne fais rien. »

Hexagone : Ce frein est lié à quelque chose en particulier ?
Céline Caussimon :
Je ne sais pas… A mon éducation ! (rires) Tu vois, dans Je marche au bord, la fin c’est « le sort triste à mourir / Des enfants bien élevés / Qui regardent sans rien dire. » Parfois on se dit : « Ouais, je suis bien élevée, mais est-ce que c’est bien d’être bien élevée ? » Ensuite, dans la pile de papier, effectivement, il y a toujours cette ambivalence. C’est à dire que c’est bien un désordre, ou une absence de normes, mais c’est aussi le risque de tout noyer dans une espèce de généralité.
Pourtant, c’est Ferré qui toujours dans Préface dit que « les plus beaux chants sont des chants de revendications ». Je crois que les chansons de la Commune sont quelque chose qui n’arrêtera jamais de m’émouvoir. C’est magnifique, il nous reste au moins ça de la Commune. Le spectacle autour des chants de contestation était lui aussi une commande, mais là il y a eu un vrai plaisir d’aller piocher là-dedans. Il y a des chansons qui sont d’une force incroyable. Elles sont souvent mal fichues ou mal écrites, mais ça a une puissance émotionnelle formidable. C’est vraiment un très beau trésor dont on a hérité.

Hexagone : En quelque sorte, pour ce qui est de l’engagement et du militantisme, là aussi tu marches au bord…
Céline Caussimon :
Oui !

Hexagone : Pourtant c’est quelque chose qui existe chez toi. Cela ne va pas au-delà par crainte de récupération ?
Céline Caussimon :
Tout à fait.

Photo Flavie Girbal
Photo Flavie Girbal

Hexagone : Quelle place donnes-tu à la musique dans tes chansons ?
Céline Caussimon :
C’est très important et en même temps, je ne suis pas très musicienne. Donc, je suis un peu face à une chose mystérieuse. Alors ça marche beaucoup à l’intuition. Je sais que je veux quelque chose et pas autre chose. Lorsque j’écris un texte que je vais confier à un compositeur, je me demande pourquoi j’ai écrit ce texte sous forme de chanson. Parce que c’est mon moyen d’expression ou parce que ce texte a besoin d’une musique et qu’il va y trouver une réponse ou un écho… J’ai toujours le souci de ça. Par exemple, Le Seuil de la Pauvreté, je voulais que ça soit latino, que ça sonne comme ça… Comme Viviane Arnoux joue dans ce genre de groupes, c’est à elle que j’ai demandé la musique. Moi, j’avais juste une intuition. Je ne suis pas allée la voir en fredonnant…

Hexagone : Tu composes quelques musiques toi-même. Tu ne t’imagines pas en tant que A.C.I. à part entière ?
Céline Caussimon :
Non. Je trouve qu’en tant qu’A.C.I., on a un peu tendance à tourner en rond je trouve. C’est vachement dur de se renouveler et moi j’aime beaucoup mélanger les univers.

Hexagone : C’est pour ça que tu fais appel à plusieurs compositeurs. Comment les choisis-tu ?
Céline Caussimon :
Soit ce sont des copains, soit ce sont des gens qui m’accompagnent. Des fois, avec les trois accords que je connais au piano, j’ai écrit une musique. Et pour moi c’est évident que c’est cette musique et pas une autre pour mon texte, alors je m’y tiens. Puis, il y en a d’autres où je fais appel à un compositeur. Mais ça marche à double sens, pour certaines de mes chansons, j’ai réécrit le texte par rapport à la musique. Je réalise que j’ai mal découpé mon texte et je retravaille.

Photo Flavie Girbal
Photo Flavie Girbal

Hexagone : J’ai lu ceci dans ton dossier de presse : « Dans le sillage des confessions de Lynda Lemay, son timbre sûr pique, son ton classique charme ». Comment prends-tu la comparaison ?
Céline Caussimon :
Je la prends très bien. C’est un article de presse qui doit donner aux gens l’envie d’écouter. Les gens ont envie d’écouter quand ils savent un peu où ils vont. Donc si tu leur mets des balises en leur disant « ça ressemble à ça, c’est dans le genre de, etc. », ils sont contents parce qu’il savent où ils mettent les pieds. C’est malheureux mais c’est comme ça. Alors qu’on me compare à quelqu’un comme Lynda Lemay qui remplit les salles, tant mieux.

Hexagone : Dans la presse, systématiquement tes prestations scéniques sont applaudies et commentées de façon dithyrambique. Alors premièrement, qu’est-ce que cela t’inspire ?
Céline Caussimon :
Je suis très contente, ça flatte mon ego… (rires) C’est mon goût pour le théâtre qui est conforté. J’aime bien le spectacle et en scène je m’amuse comme une comédienne et peut-être que ça attire les gens. Mais les choses se sont faites à force d’être en scène. Les gens sont contents tant mieux.(rires) Seulement le spectacle c’est éphémère, mais il reste le disque. J’espère que les gens ont le même plaisir lorsqu’ils écoutent le disque.

Hexagone : Puis, quand allons-nous avoir la chance de te voir sur scène ?
Céline Caussimon :
Du 30 septembre au 4 octobre 2003, on fait le théâtre des Déchargeurs à Paris à 20h00, le 21 novembre l’espace Daniel TRUC à Vincennes, les 10 et 11 octobre à Lyon, le 19 novembre à Rouen et on partagera en novembre un récital au Sous-Sol à Paris avec Xavier Lacouture.

* Céline Caussimon : Je marche au bord – Le Chant du Monde / Harmonia Mundi – 2003

Nicolas Jules : « J’essaie de me surprendre »

Tendrement déjanté, tignasse en bataille, Nicolas Jules chante des charmes désopilants où le réalisme se réfugie et s’excuse derrière le surréalisme. A Paris, au café littéraire de La Maroquinerie où il a établi son siège tous les vendredis de mars, il se raconte sans se la raconter.


Hexagone : Peux-tu raconter en quelques mots le chemin qui t’a conduit à la chanson ?
Nicolas Jules :
J’ai commencé à chanter dans un groupe de rock à l’âge de 18 ans. Des amis cherchaient un chanteur. Je me suis mis à écrire des textes. J’ai monté 2 groupes qui ont pas mal tourné, puis, est arrivé un moment où j’avais envie de dire des choses plus personnelles, j’avais envie de composer aussi, de chanter sous mon nom. Donc, voilà, j’ai pris goût à ça.

Hexagone : L’envie d’écrire et de chanter sont des choses qui ont toujours existé chez toi ?
Nicolas Jules :
Ce n’est pas du tout un rêve d’enfant. C’est venu en le faisant. J’avais vachement envie de m’exprimer artistiquement. Alors ça passait par le dessin, par le théâtre, par la peinture et un peu par l’écriture. La chanson c’était le moyen de combiner toutes ces choses.

Hexagone : C’était une période de recherche ?
Nicolas Jules :
Oui. J’aime beaucoup la chanson. En tant qu’auditeur, j’en écoutais beaucoup. Ensuite, ça permet de combiner le dessin et de faire mes affiches, la scène, le théâtre où je peux parler, je peux chanter. Aussi, comme je dirige un peu ma barque, je peux faire ce que je veux. C’est une certaine liberté qui est plutôt agréable.

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Photo Flavie Girbal

Hexagone : Quel a été ou qui a été ton déclic ?
Nicolas Jules :
Comme je disais, ce n’est quelque chose qui m’a pris dès l’enfance. C’est un brassage d’influences – qui allaient de Brassens à Higelin, à Trenet – qui a fait que la chanson est vraiment la forme artistique qui m’intéresse le plus. On peut ajouter à ça mon expérience rock de la scène.

Hexagone: Des influences rock aussi ?
Nicolas Jules :
Oui, beaucoup d’influences rock. J’adore Chuck Berry, les Rolling Stones, Iggy Pop, etc.

Hexagone : Auteur/compositeur/interprète : c’est pour toi un postulat, quelque chose d’immuable ?
Nicolas Jules :
Oui plutôt. Je prends tellement de plaisir à écrire une chanson. J’ai vraiment envie de trouver la cohérence en faisant ça moi-même.

Hexagone : J’ai lu que tu avais écrit des centaines de textes. Est-ce une boulimie incontrôlable ou bien une règle de travail que tu te fixes ?
Nicolas Jules :
J’ai écrit des centaines de textes au début surtout. C’était une sorte de boulimie pour essayer de trouver quelque chose mais plus le temps passe moins j’écris. Mais j’essaie d’aller plus loin. Je suis beaucoup plus satisfait des chansons que je fais aujourd’hui mais j’en écris beaucoup moins.

Hexagone : Tu es plus exigeant avec toi-même ?
Nicolas Jules :
Oui peut-être. Je ne sais pas si c’est vraiment de l’exigence. J’essaie de me surprendre et de ne pas aller dans des facilités d’écriture que j’ai pu avoir avant.

Hexagone : Ton univers textuel est pour le moins décalé, à deux pas du surréalisme. Tu joues sur les mots, le sens, les images, l’humour. Quel rapport entretiens-tu avec la langue, la poésie, la littérature ?
Nicolas Jules :
Ca, je ne sais pas trop. Quand on écrit, on a toujours des passages où l’on s’amuse, où c’est assez ludique. On joue avec les mots, on s’amuse avec les sons. Après, la difficulté, l’intérêt, c’est d’essayer de dépasser ça en essayant de dire des choses. Je ne lis pas énormément mais je lis essentiellement des poètes. J’aime les formes courtes.

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Photo Flavie Girbal

Hexagone : Une certaine catégorie de poètes j’imagine ?
Nicolas Jules :
Oui, des auteurs tels que Raymond Queneau, Henri Michaux qui sont peut-être un peu décalés justement.

Hexagone : Il y a une constante dans tes textes, c’est l’humour. Comme un fil conducteur de ton univers. Est-ce un cautère pour cacher une certaine timidité, notamment sur scène ?
Nicolas Jules :
Ah ! oui certainement. L’humour m’est devenu indispensable au fil du temps. Je ne me sentirais pas de chanter littéralement dans le premier degré. J’ai besoin de ce décalage. La scène c’est un espace où l’on retrouve beaucoup de conventions et j’aime bien tourner autour justement.

Hexagone: Cette réelle timidité n’en joues-tu pas sur scène pour arriver à la vaincre ?
Nicolas Jules :
Oui, oui. J’ai parfois bien conscience d’être dans la caricature, voire le cabotinage poussé à l’extrême. (rires) C’est certainement une forme de timidité mais l’originalité d’un spectacle vient de ce qu’on est, alors j’essaie de mettre le plus possible de ce que je suis, y compris en exagérant mes défauts ou en me moquant un petit peu de tout le monde et de moi en particulier.

Hexagone : Sur scène donc, tu joues beaucoup avec un humour sur le fil. Tu courtises presque le public. Cet échange, cette complicité est-elle nécessaire pour entrer dans tes chansons ou bien n’est-ce qu’un jeu théâtral ?
Nicolas Jules :
C’est un peu des deux. Je trouve que le public en général – et je m’inclus dedans – a tendance à être un peu passif surtout par rapport aux textes, à ce qui est dit dans les chansons puisque lorsque l’on entend une chanson pour la première fois, c’est difficile de rentrer dans le texte. Donc, j’anticipe en donnant un peu un axe à la chanson en racontant un peu à l’avance ce que je vais dire, en essayant d’attirer l’attention sur un mot. C’est un moyen de rentrer un peu plus fort dans les chansons. Et puis, c’est aussi un moyen de s’amuser et d’échanger avec le public. J’essaie de faire en sorte qu’un concert ne soit pas un spectacle de cinéma.

Hexagone: Tu séduis tout le monde, garçons, filles, des jeunes aux cheveux bleus. Comment expliques-tu cela ? Est-ce que ça s’explique déjà ?
Nicolas Jules :
Non, ça ne s’explique pas, je ne me rends pas compte. Dans le lot, il y a certainement des gens qui sont un peu hermétiques à ça, qui n’aiment pas. Evidemment les gens qui aiment s’expriment plus que ceux qui n’aiment pas. Heureusement, ça serait déprimant sinon. J’essaie d’être assez sincère même si je déconne, même si je ne suis pas toujours dans le premier degré et que je raconte un peu n’importe quoi quelque fois, j’essaie de le faire avec sincérité quand même.

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Photo Flavie Girbal

Hexagone : J’ai l’impression que c’est une formule qui te tient à cœur : « du n’importe quoi » ?
Nicolas Jules :
Oui oui. (rires) J’aime assez une certaine forme de surréalisme et la logique des choses. C’est à dire que si l’on essaie de décortiquer les mots, les images en les expliquant de façon très logique, on finit par aboutir à quelque chose de complètement surréaliste parce que tout ne peut pas s’expliquer de façon logique en fait.

Hexagone : C’est de la chanson à la limite de la pataphysique.
Nicolas Jules :
Un peu, mais je ne considère pas que je suis complètement dans le surréalisme parce que je n’intègre pas du tout les notions d’écriture automatique. Au contraire, j’ai plutôt une écriture très classique dans la forme. Avec des vers réguliers, des vraies rimes.

Hexagone : Dans la presse, on peut lire de façon récurrente : « gueule d’amour, le fort mignon Nicolas Jules », « Gueule d’ange », « on lui donnerait le bon dieu sans confession », « belle gueule lunaire », « sa voix de séducteur », etc. » C’est facile à assumer cette étiquette de beau gosse ?
Nicolas Jules :
Euh… pfffff. Non, c’est ni facile ni difficile. Tu sais bien comment ça marche. Il suffit que quelqu’un écrive ça pour que les autres le reprennent. C’est dans le dossier de presse et voilà… Je crois que ça ne veut pas dire grand chose. Les étiquettes sont toujours gênantes et réductrices mais en même temps je suis optimiste par rapport à ça parce que je me dis que ça peut se décoller.

Hexagone : Sur scène, tu dis que tu ne chantes que tes tubes. A qui s’adresse tes chansons, ce qu’on pourrait appeler ta « Métaphysique des tubes » ? S’adresse-t-elle à un public particulier ?
Nicolas Jules :
Non, mes chansons ne s’adressent pas du tout à un public particulier. Je déconne beaucoup avec tout ça mais évidemment, je ne sais pas du tout comment on fait un tube.

Hexagone: Tu as fait la première partie de nombre d’artistes que l’on a coutume de dire « engagés ». (Tachan, Higelin, Chelon, Sanseverino, Sarclo, etc.) Peut-on en conclure que tu te sens proche de ces artistes-là ou bien c’est un hasard ?
Nicolas Jules :
Ce sont des hasards parce que les premières parties, je ne les choisis pas forcément. C’est sûr que si l’on me propose demain la première partie de Michel Sardou, je vais refuser. Les gens que tu as cités, c’est des gens que j’aime bien. C’est sûr que parmi les artistes dont j’ai fait les premières parties, il y en a que je préfère à d’autres. Je me sens plus d’affinités par exemple avec Sarclo qu’avec Henri Tachan.

Hexagone : Donc, ce n’est pas du tout une question d’engagement ?
Nicolas Jules :
Non. D’ailleurs, qu’est-ce qu’un chanteur engagé ? Je ne sais pas. Il y a des chanteurs lourdement engagés et des chanteurs légèrement engagés. Ce qui est important, c’est surtout le style, la façon de dire les choses. C’est un devoir moral d’être plutôt contre les injustices, après, il y a mille façons d’en parler. Il y a des chanteurs qui en parle bien comme Sarclo par exemple, ou comme Brassens en son temps, et il y a des gens qui en parlent mal. J’ai du mal avec les chanteurs dont le discours essentiel des chansons est une lutte très affichée contre le capitalisme et qui s’habillent des pieds à la tête en Nike par exemple.

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Photo Flavie Girbal

Hexagone: On disait tout à l’heure que tu as rédigé des centaines de textes. Tu as sorti seulement 3 mini-albums ? (De l’oreillette au ventricule – 6 titres, Doigts dans les doigts – 5 titres, Tête à cloaque – 5 titres) Ce n’est pas paradoxal ?
Nicolas Jules :
Non, autant je fais de la scène depuis assez longtemps et je m’y sens bien, autant faire un disque est quelque chose qui me paraît difficile. Après, effectivement j’ai écrit des centaines de chansons mais ça ne veut rien dire. Je préfère écrire dix bonnes chansons que cent mauvaises. Ce n’est pas une prouesse d’écrire une centaine de chansons.

Hexagone : La suite du parcours de Nicolas Jules ? Que va-t-il se passer ?
Nicolas Jules :
La suite, c’est des concerts, toujours des concerts et encore plus de concerts j’espère. C’est la chose qui me tient le plus à cœur depuis toujours. Ensuite, c’est un disque sur lequel je commence à travailler, aidé par un arrangeur qui s’appelle Mathieu Ballet. Ce disque devrait – je l’espère – sortir en février 2004.

Hexagone : Ce serait quel type de disque ? Un studio, un live ?
Nicolas Jules :
Ce serait un disque complètement en studio. Un vrai disque avec une douzaine de chansons. (rires)

Propos recueillis par David Desreumaux
Photo ©Thomas

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Nicolas Bacchus vitupère au Point

Hexagone : A l’automne dernier, tu es parti de Toulouse où tu devenais une figure locale pour venir t’installer à Paris. Pour quelles raisons ? Ca répond à des ambitions artistiques ?
Ca répond surtout à des ambitions commerciales ! (rires) Pour être à contre-pied de ce que je chante d’habitude… Ca répond à des besoins dans la mesure où à Toulouse, les endroits où je devais jouer, j’y ai joué. Les gens qui devaient me voir m’ont vu. Ensuite, Paris est peuplé de gens qui pensent qu’il n’y a que Paris qui existe et qui n’en sortent jamais leur cul. Donc comme ils ne viendront pas me chercher et comme j’ai quand même envie qu’ils voient ce que je fais, c’est moi qui viens les chercher. J’ai besoin de presse d’une part, et j’ai besoin aussi de partenaires – parce que pour l’instant je suis producteur, attaché de presse, secrétaire, tourneur etc. Et musicien un petit peu aussi quand j’ai le temps… J’arrive donc au moment crucial où je tourne trop pour m’en occuper bien seul, et pas assez pour que quelqu’un d’autre que moi puisse en vivre.

Hexagone : Le passage parisien est-il vraiment indispensable, ce n’est pas un lieu commun ?
N. Bacchus : Dans l’état actuel des choses, effectivement. Mais c’est moins dû à la « magie de Paris » qu’aux parisiens qui pensent qu’il n’y a que Paris qui existe et qui s’étonnent d’entendre qu’on arrive de Toulouse ou de Nantes et que nous aussi on fait des chansons. Ceci dit ça a son petit charme d’être étranger… Ca n’est pas forcément le meilleur critère mais il se fait, entre autres, entre ceux qui font l’effort de venir à Paris, là où les professionnels sont, et ceux qui restent dans leur cabane plus ou moins « du pécheur » et qui sont en train de la repeindre en écrivant des chansons.

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Photo Flavie Girbal

Hexagone : Justement, tu en es sorti de ta « cabane »… A Toulouse, tu as débuté dans des cafés, aux terrasses de cafés, dans la rue. C’est formateur comme expérience ?
N. Bacchus : Quand j’ai quitté définitivement mon boulot d’éducateur pour la musique, j’ai décidé de commencer à zéro. La première année, je n’avais pas d’autres revenus que chanter, alors je faisais la manche dans la rue, puis je suis passé aux bistros. Des bistros aux petites salles, puis des petites salles à des salles un peu plus importantes… Pour ce qui est de tourner en province, que je prenne mon billet de train depuis Toulouse ou depuis Paris, ça ne change pas grand chose pour ceux qui m’accueillent à Nantes, à Rennes, à Lyon ou ailleurs. Ce qui change, c’est mon implication dans la vie quotidienne de Toulouse, mais je commence à m’impliquer dans la vie parisienne de tous les jours.

Hexagone : Et jouer dans des conditions difficiles, avec le recul professionnel que tu as, tu considères que c’est une expérience formatrice ?
N. Bacchus : Oui, depuis le début je pense que c’est la bonne école. C’est vrai que j’ai débuté il y a 4 ans à chanter mes propres chansons dans des conditions pas toujours faciles, mais il a 10 ans que je fais le con dans les bistros… Et de toute façon, mon répertoire est adapté à ça : aller, à coups d’épaule, chercher les gens, même ceux qui n’écoutent pas, lancer des vannes etc. Et c’est l’école cafés-concert/café-théâtre. Sur scène, la façon d’être que je recherche, c’est celle des gens que j’ai toujours écoutés. Ça va de Font et Val à Juliette maintenant. Les café-concerts apprennent à être à l’aise en toute situation, et prendre le dessus quelque soit la réaction des gens. Parce que le sud-ouest, ça n’est pas qu’une légende. Dans le sud-ouest, plus qu’en Bretagne, si les gens ne sont pas d’accord avec quelque chose dans une chanson ou dans un baratin, ça gueule, les gens répondent. C’est du tac au tac. Soit tu te défends et tu t’en sors, soit tu coules et tu retournes faire des chansons dans ta chambre et quand t’as fini tu reviens.

Hexagone : Question bateau : La scène, est-ce l’essence de la chanson pour toi ?
N. Bacchus : Ma réponse va être bateau. Plein de gens disent que la scène est leur univers, et quand tu les vois sur scène, ils sont plantés derrière leur micro. Alors je ne sais pas comment répondre sans répéter les banalités que d’autres disent. Pourtant, il est vrai que la scène comme je l’ai apprise et je la conçois, est indispensable.

Hexagone : C’est important pour toi de faire passer un message ?
N. Bacchus : Ca devient psychanalytique, mais on est forcément amené à se demander pourquoi on chante. Il y a un besoin énorme d’être reconnu pour ce qu’on est et ce qu’on fait. Ensuite, il faut avoir une certaine mégalomanie et un certain narcissisme pour se dire qu’on a des choses plus intéressantes que les autres à dire aux gens.

Hexagone : Tu assumes pleinement ton côté revendicateur, vindicatif… D’ailleurs ton album Balades pour enfants louches est un live. Ca n’est vraiment pas un hasard ?
N. Bacchus : Effectivement. Une partie du propos avait disparu des chansons qu’on avait sélectionnées sur mon premier album – enregistré en studio. Entre autres, le côté homo n’était présent que dans une chanson ou une chanson et demi… Or dans mon second album, mon baratin sur Christine Boutin, n’est pas dissociable des propos tendres sur des relations entre mecs que l’on retrouve dans Ton Fils par exemple. En revanche, le propos politique était plus présent dans mes dernières chansons que dans celles du premier album. Mais j’avais écrit plus de baratins politiques ou sur l’engagement social. Au fil du temps, j’ai construit de plus en plus mes spectacles comme ça ; alternant chansons et baratins.

Hexagone : Depuis que tu as débuté la tournée de Balades pour enfants louches, tu as pas mal de dates (+ de 100 pas an je crois). La connaissance de l’artiste voire sa reconnaissance passe-t-elle par ce « dur labeur pour les épinards » pour reprendre une expression de Sarclo ?
N. Bacchus : Je sors de chez moi avec ma guitare à peu près 100 fois pas an. Après, ça va de dates officielles, déclarées, payées correctement et reconnue en tant que musicien, à des soirées de soutien, des émissions de radio, des bistros, des squats où quand tu es payé avec un cornet de frites tu es content. Sur 100 dates, il y en a 45 déclarées et payées au SMIC. Sachant qu’il en faut 43 pour être intermittent, et c’est juste tous les ans. Ça a été juste l’année dernière, mais si je continue comme ça avec ce qu’ils nous préparent, c’est RMI comme 60 à 70 % des futurs ex-intermittents comme cela est prévu… Profitons en pour faire passer un petit message. (rires)

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Photo Flavie Girbal

Hexagone : Pour revenir sur le nombre impressionnant de tes dates, on peut dire, comme tu l’as dit toi-même, que tu arrives à une période charnière de ta carrière. N’y a-t-il pas une question de survie derrière, voire d’obligation ?
N. Bacchus : On revient au côté pécuniaire d’une part… Et psychologique d’autre part. Mais je ne verrai pas ça comme un obligation. Je suis obligé de m’arrêter de temps en temps car comme je fais tout tout seul, les périodes où je tourne, je ne cherche pas de concerts. Donc après, les concerts s’arrêtent et il n’y a plus de dates pendant un mois et demi ou deux mois. Puis je redémarre pour les 3/6 mois d’après. Il y a certes une nécessité vitale à se produire – faut que ça rentre – en même temps, je suis intermittent du spectacle, il n’y a pas de privilégiés chez les intermittents – sauf une minorité qui n’ont pas leur statuts menacés par quoi que ce soit – mais c’est quand même un confort qui permet de s’arrêter un mois ou deux pour chercher d’autres dates sans jouer, de survivre et de payer son loyer.

Hexagone : Tu es actuellement, comme tu l’as dit à une période charnière de ta carrière, dans le sens où tu es de plus en plus sollicité. Tu es ton propre manager, tu fais toi-même ta promo, tu te déplaces partout en France. Ça fait une belle occupation. Ca laisse peu de temps pour la création ça ?
N. Bacchus : Pour ce qui est de la création, il est certain qu’on ne peut pas tout faire en même temps. Ça fait un an et demi que je n’ai pas écrit de chanson, et visiblement, c’est parti pareil pour les 6 mois à venir parce qu’il y a la promo et une série de concerts très serrés. J’ai préparé le disque, puis le festival d’Avignon, puis mon déménagement à Paris, puis la remise en route à partir de zéro… Je risque de faire en plus le prochain festival d’Avignon etc. Pendant ce temps, je n’écris pas. En même temps, ce que je viens vendre ici pour l’instant, pour parler marchandise, c’est une spectacle qui est fait et rodé avec des musiciens et dont je suis content. Et il ne faut pas être trop mégalo non plus, ça fait deux ans que je tourne avec, mais il y a peu de personne ici qui l’ont vu en fin de compte. Dont ce spectacle peut tourner encore un peu, parce qu’un minimum de gens le connaissent déjà, d’autre part, je n’ai pas l’inquiétude de la page blanche ou du trou parce que j’ai des réserves, je continue à prendre des notes.

Hexagone : Pour le moment tu n’envisages pas d’avoir recours à un manager ?
N. Bacchus : Si, c’est une des raisons de ma venue à Paris. La presse et les partenaires. Manager ça recouvre beaucoup de choses. Il n’y en a pas deux qui se ressemblent et ils ne prennent pas tous les même responsabilités. Ce que je cherche à rencontrer, c’est quelqu’un qui me décharge d’une partie du travail administratif que je fais et qui me bouffe le temps de création entre autres. Je ne cherche pas cette personne à tout prix. A force de le faire, j’ai acquis un niveau de compétence. Il y a des gens qui s’intéressent à mon travail mais qui n’ont pas encore mis de billes dans l’affaire. Ce qu’il me faudrait, ça serait des gens qui s’investissent et qu’on fonctionne ensemble.

Hexagone : Tous les samedis de mars tu joues au Point Virgule à Paris à 17 heures. C’est ta première vraie scène parisienne ?
N. Bacchus : Non, mais c’est ma première en tant que parisien. Donc le premier endroit où je puisse être avec une permanence. Je suis déjà passé à Paris, tout comme je suis passé dans d’autres villes, en passant. Le Point Virgule, c’est la première scène où je vais être régulièrement. Pourquoi en mars ? Parce qu’il y a 5 samedis et donc c’était un bon choix… (rires)

Hexagone : Comment cette programmation est-elle arrivée ?
N. Bacchus : Le Point Virgule est un café-théâtre qui est mythique. Il est plus accès sur l’humour mais des gens qui appartiennent à la famille de chanteur dont je me revendique y sont passés : Les Blues Jean Society qui sont les anciens élèves de la compagnie du Chalet de Patrick Font, Sarclo… Des gens qui ne sont pas uniquement dans le burlesque-comique, mais qui ont des chansons dans différents styles. Les programmateurs sur Point-Virgule sont venus me voir à Avignon et m’ont retenu pour le créneau chanson tous les samedis à 17 heures. Pour donner toutes les raisons de cette programmation, ça n’est pas « j’ai eu la chance qu’ils viennent me voir à Avignon. » ça fait 4 ans que je leur envoie des dates de concert, des invitations, des disques.

Hexagone : On va t’y voir seul avec tes guitares ou bien en formation avec violoncelle et harmonica comme sur Balades ?
N. Bacchus : Je ne serai pas tout seul, c’est sûr. Trois fois sur cinq en duo avec une nouvelle violoncelliste, et une première présence féminine dans mon orchestre. L’harmoniciste viendra une fois ou deux et semble-t-il un des deux violoncellistes originaux.

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Photo Flavie Girbal

Hexagone : Cette forme acoustique, c’est un choix essentiellement pratique et économique de n’avoir que sa guitare à balader pour se produire ou bien est-ce aussi un choix esthétique ? Dans la grande tradition des chansonniers ?
N. Bacchus : Quand j’ai commencé à chanter il y a 12 ans dans les bars avec mon frère à la trompette, c’était comme ça parce que je n’avais pas de matos.  Il est nécessaire d’amplifier quand il y a des disparités de son – si on met une batterie par exemple. Le spectacle a été amplifié il y a un an quand on a fait appel à des musiciens. Et l’acoustique est devenu un choix à ce moment là. Je préférais avoir des percus plutôt qu’une batterie, je préférais le violoncelle à la basse… J’aimais l’idée de décaler les instruments de leur utilisation originelle. C’est une chose que fait William Sheller, il fait jouer des parties de blues à des violons, des parties de violon à des guitares etc. J’aime ça chez lui, même si on ne participe pas du même univers. Ça donne un son acoustique, qui n’est pas forcément économique car dans une grande salle on ne peut se passer d’une sono et d’un ingénieur du son et d’un éclairagiste. Après un synthétiseur ne revient pas plus cher qu’un violoncelle.

Hexagone : Qu’attends-tu de ton passage au Point Virgule en terme de retombées ?
N. Bacchus : J’en attends beaucoup dans la mesure où c’est ma première scène en tant que parisien. J’arrive ici avec un nouvel album. C’est une des premières fois que des gens qui savent que j’existe de loin – parce qu’ils reçoivent des dates, des infos, des CD – auront la possibilité de me voir sur scène. J’espère que les gens « de la profession » viendront voir ce que c’est en pied. D’autant plus que les invitations sont soutenues pas Mysiane Ales, qui a fait un parcours sans faute de productrice indépendante avec Juliette et qui m’a gentiment prêté son nom pour ces invitations.

Hexagone : Balades va tourner combien de temps encore ?
N. Bacchus : Ca dépend des retombées qui vont arriver maintenant. Il y a quand même pas mal de chose qui se déclenchent, des gens s’y intéressent, que ce soit en presse ou en professionnels de la musique. Je peux continuer comme je l’ai fait jusque là, sortir un autre album dans 2 ans etc. Mais je n’ai pas envie de finir en chanteur aigris au bal des pompier de rinquinquin-mes-burnes. Je sais faire d’autres choses que chanter, j’en ai fait avant, j’en ferai d’autres. Même si ça reste dans le domaine de la musique, et que je fasse des chansons juste pour me marrer ou pour d’autres. Ce dont j’ai envie, c’est de me retourner chaque année et de me dire que quelque chose a évolué soit dans la qualité directe de ce que je fais, soit dans la reconnaissance que j’ai pu acquérir – qui est bien souvent très indépendante de cette qualité.

Hexagone : Comment envisages-tu la suite ? As-tu des projets, des envies particulières ? Un nouvel album, signer sur un label, etc. ?
N. Bacchus : Signer sur un label ne veut pas dire grand chose. Ça peut être distribué par un label, et j’ai déjà signé chez Mosaîc. Pour ce qui est de la production, c’est soit pour les concerts, soit pour les disques. L’auto-production des albums, j’y ai pris goût. Parce que tu est libre de ce que tu mets dessus, et dès que tu as le stock de disques, il t’appartient. Alors que quand tu as un producteur, c’est lui qui fabrique l’objet, c’est à dire qu’il passe commande à une usine de tant d’objets – ça reste des objets. Et ça lui appartient à lui. C’est à dire que toi, en tant qu’artiste, quand tu veux le filer à un copain ou à un amant ou à quelqu’un que tu rencontres dans un train, tu achètes ton disque au producteur. Et je peux vivre ça très mal si ça ne se passe pas très bien avec mon producteur.

Hexagone : Pour finir et mettre en bouche les lecteurs, tu as une guitare à disposition, nous ferais-tu le plaisir de nous offrir Intro, la chanson inédite qui ouvre ton spectacle ?
N. Bacchus : Elle a un statut un peu bizarre. Cette le premier texte que j’ai écrit en tant que vrai chanson à moi. J’avais toujours écrit des poèmes quand j’étais ado, des demi-chansons pleurnichardes etc. Et la première chose que j’ai écrite lorsque j’ai commencé à chanter sérieusement dans les restos à Toulouse, c’est cette chanson d’intro qui est un peu dans l’esprit du Steak de Maxime Leforestier, et de La Gibson de Sarclo. En fait, j’ai vraiment écrit ce texte en pensant à une chanson de Philippe Val qui s’appelle Le Sport. J’ai donc écrit cette chanson sur cet air là, en me disant qu’il serait toujours temps de trouver un autre air le moment venu. Mais la mélodie de Val était tellement adaptée que je l’ai gardée.

Propos recueillis par David Desreumaux
Photos : Flavie Girbal

Nicolas Bacchus : les 1, 8, 15, 22 et 29 mars 2003 au Point Virgule :
7, Rue Sainte Croix de la Bretonnerie
75004 PARIS
Réservations au : 01.42.78.67.0

Juliette Gréco, chanson exigeante et populaire

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Pour faire une parodie fâcheuse des propos de Pascal au sujet de Cléopâtre dans les Pensées, on pourrait dire que si le nez de Juliette Gréco avait été plus long, la face de la chanson française en aurait été changée… Car, hormis le scandale anecdotique qu’a provoqué le façonnement de son profil, comment nier l’omniprésence singulière de la Gréco dans la chanson que nous connaissons depuis les années 50. On ne lui sait aucun mentor, on ne lui connaît aucun disciple. Celle qui, sans interruption depuis 1949, arbore fièrement la qualité d’interprète, est et reste unique dans le paysage musical français. Une série de rencontres avec les plus grands auteurs et des représentations qui forcent le respect ont accompagné la transformation cette jeune fille un brin mutine de Saint-Germain-des-Prés en personnalité « classieuse » et talentueuse du music-hall. La télévision l’a faite connaître d’un large public à qui elle sert du Prévert, du Queneau, du Brel, Du Gainsbourg, du Dimey, du Ferré, du Desnos, du Béart et du Aznavour. D’abord au Brésil et aux Etat-Unis, puis en Allemagne et au Japon, elle devient l’ambassadrice de la culture française. Enfin, sa beauté et son insolence finissent de l’ériger en mythe vivant.

A Saint… Germain… Des-Prés…
Juliette Gréco est d’une beauté incontestable, de celle qui vous fait tomber à la renverse. Largement commentée, largement photographiée. Ses cheveux noirs, ses yeux de biche et sa silhouette sombre ont fait parler d’eux et ont fait chavirer les cœurs. Ses opérations esthétiques ont largement alimenté les conversations mondaines et la presse à sensation. Non pas qu’il soit exceptionnel de se faire refaire le nez, mais il semble incroyable de l’assumer au grand jour. En 1956, à l’occasion de sa seconde opération, le Franc-Tireur s’interrogeait : « Comment sera le troisième nez de Gréco ? » On pouvait y voir les photos de ses deux premiers nez et un troisième cliché masqué d’un point d’interrogation. Elle écrira non sans ironie dans ses mémoires : « Ce nez il en aura fait couler de l’encre d’imprimerie, il en aura soulevé des polémiques. » Jujube, autobiographie éditée en 1982, œuvre témoignant d’une force d’écriture et d’une vraie plume chez l’interprète dont on connaissait uniquement le sens de la répartie : lâcher un « la femme est faible » malicieux quand sur scène elle se mélange dans son texte.
Aujourd’hui, Juliette Gréco est forte de 53 ans de carrière durant lesquels elle n’a pas abandonné la scène plus de huit à dix mois. Mais 53 ans de chansons ne sont pas concomitants avec la célébrité. Évidement non, car s’imposer dans son art prend du temps pensez-vous… Pourtant déjà en octobre 1947, France Dimanche se demande « mais qu’est-ce qu’elles ont qui plait aux hommes ? » Et les charmes de Juliette Gréco, jeune fille de 20 ans, fraîche et rebelle en vadrouille de nuit à Saint-Germain-des-Prés, partagent les palmaires avec ceux de Lauren Bacall et d’Edith Piaf entre autres. Dans la distribution, elle est la seule qui n’avait pas encore chanté une seule note sur scène et n’était jamais apparue sur un écran de sa vie… Elle n’envisageait même pas encore d’être chanteuse, mais son mode d’être germanopratin lui apporte alors la renommée et elle s’en contente.

Le rose noir des nuits blanche

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Le Saint-Germain-des-Prés dans l’après-guerre connaît une effervescence jamais encore égalée. Autour des Deux Magots et du Café Flore, des grands noms se côtoient quotidiennement : Jean-Paul Sartre, bien sûr, Beauvoir, Camus, Merleau-Ponty, Vian…
Juliette a été emprisonnée à Fresnes en 1943. Avec sa sœur, elle est suspectée de faire circuler des informations pour la résistance comme le fait sa mère. Ce qui est vrai. Mais alors que sa sœur et sa mère sont déportées, elle, trop jeune, est libérée. Elle restera sans nouvelles de sa famille durant un an et demi, et c’est seule qu’elle vivra la libération. Lâchée aux portes de la prison, elle a alors 16 ans et un billet aller simple dans la poche. Sa destination sera la seule adresse qu’elle connaisse, l’adresse de son professeur de français, la comédienne Hélène Duc. A Saint-Germain-des-Prés bien entendu.
Et la silhouette de Gréco marque le quartier. Pendant les années de guerre, tout le monde manque de tout et Juliette use les toiles de ses habits. Elle porte aussi les vêtements qu’un ami veut bien lui donner. Pantalons trop larges, mais surtout « pantalons » ! Si les années d’occupation offrent assez souvent à voir ce genre d’accoutrement, à la libération, Juliette fait scandale à garder ses nippes d’avant 1945 : Col roulé noir et pantalon d’homme. Une hérésie. On la connaît dans Saint-Germain-des-Prés et on l’accepte, mais elle se garde bien de sortir du village dans son accoutrement sous peine de se faire insulter… Ces années de dèche ont peut-être eu le mérite de nourrir une seule chose : son interprétation de la Bohème d’Aznavour. Enregistrée il y quelques années, elle surpasse les interprétations précédentes, rarement la reprise d’un classique a été aussi poignante et surprenante.
A la fin des années 40, la Gréco s’est fait un nom avant de se choisir une carrière. Ses amis veulent qu’elle soit chanteuse et l’idée arrive aux oreilles de Jean-Paul Sartre. Il l’invite alors dès le lendemain matin chez lui pour qu’elle se choisisse des textes pour ses chansons. Il lui présentera ensuite à Joseph Kosma qui les mettra en musique. Les textes de son premier disque sont signés Desnos, Queneau et Sartre… Je suis comme je suis, une de ses premières chansons, écrite à l’origine pour Arletty mais que Prévert lui a demandé de chanter, devient alors l’apophtegme de cette femme qui en impose.

Spectaculaire

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A titre d’exemple, la première représentation à Bobino, le 9 mars 61, réunissait dans l’assistance : Brel, Brassens, Béart, Joseph Kosma, les frères Jacques, Georges Guétary, Raymond Queneau, François Mauriac, Eugène Ionesco, Marcel Carné, Jean-Claude Brialy entre autres… A ce même concert, elle interprète sur scène : Brassens, Brel, Ferré, Béart, Gainsbourg, Desnos, Dimey, Dréjac et Manouchka (future femme de Boby Lapointe et auteur du Gros Lulu chanson aïeule du sublime L’Amour en poudre d’Agnès Bihl)
Aussi, outre la fascination qu’il est compréhensible d’éprouver face aux charmes de Juliette Gréco, on conçoit aisément pourquoi Miossec chante à son sujet dans Madame « J’ai rien su dire devant cette femme ». En effet, cette phrase est parlante pour qui a un jour croisé le chemin de Juliette Gréco. Gainsbourg lui-même lors de sa première rencontre avec celle qui fut trop souvent appelée « la muse de Saint-Germain-des-Prés » avoue « j’ai été intimidé par cette femme très belle, j’aimais son arrogance. » Il lui offre un des rares tableaux de sa main – qu’il n’a pas décrit – et la chanson L’accordéon qu’elle continue d’interpréter sur scène. En été 62, alors qu’ils passent la soirée chez elle à boire du champagne et à écouter des disques, Juliette Gréco se met à danser une bonne partie de la nuit. Le lendemain, Gainsbourg lui adressera La Javanaise… Toujours à son répertoire.
Sa rencontre avec Jacques Brel est, elle aussi, restée dans les annales. Personne n’avait encore accepté de lui prendre une chanson lorsqu’un jour de l’hiver 1953/1954 Brel arrive chez elle. Il a déjà beaucoup chanté, mais il demeure pratiquement inconnu. Longtemps après, Juliette Gréco racontera dans un documentaire consacré à Brel : « Il était maigre, ardent, avec des yeux comme du charbon de bois derrière lequel il y avait des braises. Il avait l’air d’un loup, d’un animal un peu sauvage, avec une guitare au bout d’un bras… très long. Il a commencé à chanter et moi j’ai commencé à fondre, à me dissoudre. J’étais éblouie, émerveillée. J’ai dit :  » je ne veux pas chanter ce que vous chantez. Vous allez les chanter tout seul. J’en prends une qui est difficile à défendre ; c’est un combat – moi j’aime bien ça. C’est Ca va (Le Diable)’’ »
Sans réelle obligation extérieure à sa propre volonté, Juliette Gréco a toujours choisi elle-même ses chansons. La petite princesse a demandé et demande autour d’elle de façon répétée : « écris-moi une chanson. » Et elle semble s’être spécialisée dans les couplets qui dérangent. Un bon nombre de ses titres ont été interdits à la radiodiffusion. Parmi eux, un air où le texte se limite en tout et pour tout à la répétition 34 fois du mot « si »… Sulfureuse, gémissante, ses sous-entendus étaient manifestes et donc intolérables sur les ondes françaises.

Explication de texte

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Si tu t’imagines, Il n’y a plus d’après, Trois petites notes de musique, Le Bal perdu, Déshabillez-moi, Les Feuilles mortes, La Chanson des vieux amants, Madame, Un petit poisson un petit oiseau, Le Temps des cerises, Nos chères maisons… Juliette Gréco, non contente d’avoir choisi parmi les plus belles chansons du répertoire, leur donne les intentions qui lui chantent et il n’y a pas chez elle une once de naïveté. Aussi, si Gainsbourg avait fait chanter Les Sucettes à Gréco et non pas à France Gall, le traitement de la chanson eut été sensiblement différent.
Ainsi en 1960, lorsqu’elle a dit adieu à sa carrière hollywoodienne, lorsqu’elle décide de faire son retour définitif en chanson (« je m’ennuyais tellement à ne plus chanter » déclarerait-t-elle dans les journaux de l’époque), Juliette Gréco va chercher chez Ferré, dans son appartement du boulevard Pershing, ce qui deviendra un de ses plus grands succès de scène, Jolie Môme. Elle n’est pas sans ignorer les inclinaisons de cette chanson, mais plus que tout, elle sait ce qu’elle compte en faire : « c’est une chanson misogyne, avoue-t-elle, et je fais en sorte qu’elle ne le soit pas » En effet, sur scène elle évoque le corps féminin d’une façon plus provocante et plus explicite que Ferré ne le fera jamais, mais avec une gourmandise prévenante. Elle interprète Jolie Môme aujourd’hui comme elle le faisait il y a 40 ans, à tel point qu’on en vient à se demander comment une chanson aussi scandaleuse a pu si facilement passer pour un classique parmi d’autres (« T’as qu’un’ source/Au milieu/Qu’éclabousse/Du bon dieu/Jolie môme »).
Il est plus que légitime de voir écrit dans les journaux de 1964 – et plus précisément dans Paris-Presse – lorsque la « reine du music-hall » selon les termes du journaliste passe à Bobino : « Ce n’est pas un tour de chant, c’est une explication de texte. Dès l’instant où Juliette Gréco entre sur scène, on quitte le music-hall pour la faculté de lettres » Servir les auteurs qui ont écrit pour elle, c’est son idée fixe. Elle reste une des seules à citer systématiquement auteur-compositeur avant de commencer à chanter. Elle sera d’autant plus heureuse en 1966 quand le succès populaire de Belphégor la propulsera au TNP aux côtés de Brassens devant une salle comble : « C’est le meilleur public que j’ai jamais eu » déclarera-t-elle. En 1951 elle avait imposé Prévert à Montmartre à la stupéfaction de la presse qui saluait l’initiative de chanter de la poésie de qualité à un public qui n’y a pas habituellement accès. En 1966, elle chante au TNP les bijoux de la chanson française juste avant un des plus grands chansonniers du 20e siècle et devant un public qui paye moitié prix.
A Saint-Germain-des-Prés, elle était passée de jeune fille bohême à objet de luxe avant même d’avoir de quoi vivre correctement. En 1966, elle se félicitait d’être une chanteuse « populaire. » C’est peut-être pour ces raisons qu’elle a souhaité crever la bulle dans laquelle l’image de « muse existentialiste » l’avait enfermée. En effet, en 1960 elle se coupe les cheveux comme pour dire qu’elle n’est plus la jeune fille de la terrasse du café Flore – 12 centimètres en moins qui font scandale et lui valent de recevoir des lettres d’insultes. Elle chante alors un adieu à Saint-Germain-des-Prés Il n’y a plus d’après de Guy Béart : « Même les cafés-crème/N’ont plus le goût qu’tu aimes/C’est que tu es un autre/C’est que je suis une autre/Nous sommes étrangers/A Saint-Germain-des-Prés/Il n’y a plus d’après/A Saint-Germain-des-Prés »

La femme

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Juliette Gréco va de concert en concert, en France comme à l’étranger, aujourd’hui comme en 1950. Elle connaît le succès actuellement en Allemagne, au Japon et bien sûr dans son pays natal. Au milieu de ses classiques, elle se plait à défendre des chansons aussi nouvelles que belles. Comme celle écrites par Jean-Claude Carrière et composées par Gérard Jouannest pour son dernier album en date Un jour d’été et quelques nuits…
Elle était le 19 novembre dernier au Palais des Congrès du Mans, une date parmi d’autres dans l’hexagone. Toutes sortes de personnes étaient de la fête. Des asiatiques non francophone vous demandaient de leur céder le passage, et des dames plus âgées lui faisaient barrage à la sortie de la salle : « Vous devez être fatiguée… Deux heures de concert debout, quand même… » Conversation provoquée et futile, séance d’autographes avec celle qui est une des plus grandes dames de la chanson comme elle venait d’en faire la démonstration une fois de plus sur scène. Quand elle y a posé les pieds. Quand elle a ouvert la bouche. Et quand elle a enflammé les yeux de plusieurs centaines de spectateurs. Mais Juliette Gréco ne semble pas s’offusquer de l’attitude de ces dames et elle témoigne d’une patience infinie, elle est comme elle sait qu’on veut la voir, sans se compromettre. Elle lance des flopées de baisers à la fin de son concert comme repue d’émotion et ne se laisse pourtant pas aller à des élans d’affection aveugle. La figure mythique de la chanson est une personne et ne semble pas vouloir y renoncer.
Sur scène, comme à son habitude, sa robe en velours noir ne laisse voir que ses mains, très mobiles, et son visage, troublant et vif. C’est très peu à montrer et beaucoup à déshabiller. Car celle qui est appétissante, séduisante et scandaleuse l’a toujours été avec retenue. Sa provocation peut se résumer à un geste, celui de remonter sensiblement son col jusqu’au haut de son cou lorsqu’elle entame le sulfureux Déshabillez-moi et habille les silences – Chanson qu’elle chante encore pour nous prouver qu’il lui reste de l’humour, dit-elle. Audace qu’une Brigitte Bardot en petit short de sky sur une Harley Davidson n’a jamais eu l’intelligence d’égaler…
Sirène aux yeux d’égyptienne, elle entonne ses hymnes accompagnée par Gérard Jouannest, son pianiste et compagnon. C’est pour elle et elle seule que Jacques Brel a écrit Je suis bien d’une mauvaise foi insoutenable. Elle a été la seule à qui Brassens a donné un de ses titres avant même de l’avoir enregistré (Le Temps passé.) C’est à elle que le même Brassens a griffonné les paroles de L’Auvergnat dans les loges de L’Olympia en 1954 afin qu’elle puisse les chanter. C’est elle qui se refusait à Marlon Brando de passage à Paris en 1949 alors qu’il la raccompagnait chez elle. C’est elle qui a rencontré par hasard Picasso et Prévert la même année (1948) à Saint-Paul-De-Vence et ce dernier lui a demandé : « Tiens ! C’est toi, Gréco ? » C’est elle encore qui a fait découvrir l’amour et la liberté à l’américain Miles Davis lorsqu’elle se promenait à son bras dans les rues de Paris ou encore lorsqu’elle a craché dans la main du serveur qui ne voulait pas offrir une table à ce couple inattendu. Miles Davis qui quelques années avant sa mort – bien des années après son idylle avec Gréco – a dit à Jean-Pierre Foucault lors d’un show français qu’il avait consenti à faire un détour dans sa tournée européenne « because I love her. She’s my first love * » C’est elle qui a inspiré une phrase délicieuse de délicatesse au doux-amer Christophe Miossec : « Elle était de ces femmes qu’on embrasse sur les yeux » Elle qui défend sur scène une chanson déjà vieille, « une chanson d’amour, donc une chanson révolutionnaire… Une chanson révolutionnaire, donc une chanson d’amour » ainsi qu’elle annonce Le Temps des cerises. Et lorsqu’elle le fait à la fête de l’Humanité comme en 1999 ou sur la scène surplombée de verdure à l’occasion de la fête de Lutte Ouvrière en 2001, elle touche une fibre qui vous décroche des larmes. Et elle ne quittera plus jamais ceux qui trop jeunes ou trop distraits étaient passés jusque-là à côté de Juliette Gréco.

Flavie Girbal

*  » Parce que je l’aime. Elle est mon premier amour.  »


Vincent Delerm, je suis un besogneux

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Je suis un besogneux
Kremlin-Bicêtre – FestiVal de Marne – 08/10/2002

Vincent Delerm était programmé dans le cadre du FestiVal de Marne lors de la session de 2002. Il était à l’orée de sa carrière, venait de sortir son premier album qui cartonnait dans les ventes, venait également de terminer un mois de concert à L’Européen, en plateau partagé avec Jeanne Cherhal. On l’a rencontré à ce moment-là et on a découvert un garçon d’une gentillesse et d’une détermination remarquables. Il se raconte sans fard.

Photo Flavie Girbal
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Hexagone : Comment s’est fait le passage entre tes études de Lettres et la chanson ?
Vincent Delerm : Ça a été simultané pendant un bon moment, j’ai commencé à faire des chansons vers la fin du lycée.  J’en ai fait beaucoup en arrivant à la fac – et bizarrement – je faisais partie d’un groupe d’amis qui faisait du théâtre et je mettais un point d’honneur à ne jamais leur montrer ce que je faisais. Je ne chantais jamais dans les soirées quand il y avait un piano, j’ai vraiment bossé mon truc dans mon coin. Mes potes savaient que je faisais de la chanson, mais ils ne connaissaient pas ce que je faisais, jusqu’à que je fasse un spectacle.
Mon but était d’arriver un jour à faire un spectacle d’une heure trente avec uniquement des chansons à moi et qu’il y ait un univers cohérent. Ce spectacle là, je l’ai monté, je devais être en licence. Après j’ai encore fait une année de fac derrière où j’ai fait très peu de dates. Là s’est fait sentir le besoin d’aller jouer à Paris. Parce qu’il n’était pas facile de trouver des salles à Rouen, et bizarrement, il a été plus simple pour moi de trouver des petits lieux à Paris. Après la maîtrise, j’ai bloqué mes études en me disant que je m’accordais deux ans pour essayer d’y arriver dans la chanson et si ça ne marchait pas, je pouvais toujours repasser le CAPES derrière et être prof comme c’était prévu au départ…

Hexagone : Donc c’est une envie qui est assez ancienne. Ce n’est peut-être pas une idée fixe, mais c’est quelque chose qui te travaillait depuis un moment déjà ?
Vincent Delerm : La chanson m’a toujours beaucoup attiré. Quand j’étais petit je prenais les vinyles chez mes parents, je restais scotché sur la pochette pendant toute la durée du disque, je voulais comprendre le rapport entre le visage du chanteur et ce qu’il chantait sur scène. C’était un truc qui me travaillait vraiment beaucoup. Et aussi, comme mes parents m’ont emmené tout petit voir des spectacles, j’avais vu des gens sur scène et ça me fascinait beaucoup.
Et peut-être même que dans un premier temps, l’aspect scénique était ce qui me plaisait. Je ne savais pas trop pendant un moment si j’avais envie de faire plutôt du théâtre ou de la chanson. Et puis petit à petit, la chanson s’est mise à regrouper tout ce que j’avais envie de faire, c’est-à-dire de l’écriture, de la scène, de la musique et aussi un côté esthétique pas loin du cinématographique.
Donc la forme de la chanson, c’est quelque chose autour duquel j’ai tourné. J’ai commencé à en faire en première. Mais en même temps, après j’ai fait d’autres choses, j’ai tournicoté un peu, je n’étais pas fan de l’idée de toucher à tout donc quand je faisais les choses, je les faisais une par une. Les moments où je faisais du théâtre, je ne faisais que ça. Quand j’ai joué un peu dans des courts métrages, je ne faisais que ça. Et puis après la chanson s’est imposée assez clairement.

Photo Flavie Girbal
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Hexagone : Au départ la chanson pour toi est un héritage familial en partie comme tu l’as dis, mais qui t’a donné envie de fabriquer des chansons toi-même ?
Vincent Delerm : Il y avait pas mal de gens… C’est un mélange. C’est toujours un peu compliqué d’évaluer ça. Il y avait beaucoup cette génération de la fin des années 70 qu’il y avait chez RCA. Il y avait Souchon, Yves Simon, les premiers albums de Chatel aussi, qui est connu surtout pour Émilie Jolie, mais ses premiers albums ont un super bon son avec Michel Aumont.
C’est une génération tournée vers l’intimiste dans la chanson. Qui avait des ambitions revues un peu à la baisse par rapport aux mastodontes Brel-Brassens-Ferré. Et qui avait un côté un peu : « Bon nous on fait des chansons, on n’est pas des supers bêtes de scène, on fait une sorte de « chanson de proximité » et ça se passe dans les cuisines». Cette idée-là m’attirait beaucoup. Et pour moi, la génération marquante ça a plus été celle-là que la précédente qui les a marqués eux-mêmes. A part Barbara qui est probablement la personne qui m’a fait choisir le piano comme accompagnement.

Hexagone : Et aujourd’hui, tes préférences dans la chanson se tournent vers qui ?
Vincent Delerm : 
Aujourd’hui les gens que j’aime bien m’influencent moins… J’aime beaucoup l’album de Jean-François Coen, avec La tour de Pise – Le clip était très connu, c’était des petits bouts d’enseignes qui faisaient le texte de la chanson. Mais il n’a pas fait grand chose après… – J’aime bien Stéphane Blok. Puis dans les gens dont on parle un peu plus, j’aime beaucoup ce que fait Keren Ann. Thomas Fersen aussi sur scène m’a impressionné, parce que ce que j’aimais bien chez lui, c’était la revendication de faire vraiment de la chanson, purement de la chanson, pas du rock, mais en même temps de créer quelque chose d’assez électrique sur scène. C’est-à-dire que les gens sont assis mais en même temps il passe vraiment une grosse énergie.

Hexagone : … On sent une culture Anglo-saxone chez toi aussi ?
Vincent Delerm : J’ai beaucoup été marqué par Morrissey et ses textes… D’une manière générale, dans l’écriture des textes, les anglo-saxons ont un truc qui me plait. Après musicalement, Promenade de Divine Comedy, par exemple, est un album qui m’a vraiment fortement marqué.

Hexagone : Aujourd’hui, auteur-compositeur-interprète, c’est quelque chose d’immuable ? C’est impensable de faire autrement pour toi ?
Vincent Delerm : Je me suis toujours d’avantage identifié, et j’ai été plus séduit, par les gens qui font eux-mêmes leurs textes. Pas forcément leur musique, parce que Souchon qui est une personne très importante pour moi, n’écrit pas sa musique. Mais à part Souchon, c’est vrai que c’est toujours des auteurs-compositeurs-interprètes. La chanson est un domaine où c’est un art du jeu, de l’égo… J’aime bien les gens qui parlent d’eux-mêmes, qui disent quelque chose sur eux. Donc fatalement, c’est vrai plutôt des auteurs-compositeurs-interprètes, en même temps, c’est vrai qu’il y a des trucs de Chamfort que j’aime bien, alors qu’il ne fait pas ses textes lui-même. Mais même chez Chamfort, on sent que Duval, qui écrit ses textes, connaît bien Chamfort. Et ce n’est pas juste une pure interprétation.

Hexagone : Comment se passe pour toi l’écriture ? Est-ce que tu es un besogneux ?
Vincent Delerm : Oui je suis un gros besogneux. C’est vraiment très laborieux. Je ne suis pas quelqu’un de rapide. Je suis très scolaire comme type.

Photo Flavie Girbal
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Hexagone : Tu t’attèles au travail difficilement ?
Vincent Delerm : Non, simplement… Par contre, j’ai moins de difficultés à écrire qu’à composer. Je ne suis pas un musicien au départ, j’ai appris le piano tard. Donc je passe beaucoup plus de temps à faire de la musique qu’à écrire, paradoxalement. Du coup je fais beaucoup de piano. Je suis souvent le soir chez moi à faire du piano. Pendant longtemps, ce n’est pas que ça m’a coupé du monde, mais dans la vie de groupe, dans ma vie étudiante j’étais le mec qui rentrait le premier parce que je voulais bosser. Mais j’ai toujours été plutôt un bosseur donc je ne me suis pas trop forcé.

Hexagone : Et comment se passe ton processus de création ?
Vincent Delerm : Ça vient généralement d’abord de la musique… Mais ce qui est marrant, c’est qu’on me colle parfois une image – que je cultive aussi – de dilettante, même de flemmard, de type qui ne force pas, qui se pose là… Et j’aime bien cette idée là. Cette impression de simplicité. Que les choses sont faciles… Et c’est un paradoxe chez moi, parce que même en classe où j’étais quelqu’un qui bossait, je donnais l’impression de ne rien foutre. J’ai même eu un article récemment qui disait que j’étais un paresseux… Mais ça me va… Une fois aussi à la sortie d’un spectacle quelqu’un est venu me voir et m’a dit : « Mais dans la vie, vous faites aussi du piano un peu ? » Genre je ne fais du piano que quand je viens sur scène. Ou une fois quelqu’un m’a dit : « Ah oui c’est bien des textes comme ça, écrits en un quart d’heure… »

Hexagone : Parlant de toi, on m’a dit , Delerm, « il tire sur la ficelle ». Qu’est-ce que tu répondrais à ça ?
Vincent Delerm : « Tirer sur la ficelle » dans le sens de ne pas se renouveler ? Rester toujours dans le même registre ? Alors j’ai eu du mal à tirer sur la ficelle si c’est ça… Parce que pendant un temps, je faisais des choses qui étaient trop variés. Pour moi ce qui a été le plus délicat c’est d’avoir un univers très cohérent. Que ce soit toujours le même univers et qu’en même temps, ça soit diversifié… A un moment donné je faisais des trucs qui « partaient » mélodiquement… Il y avait une chanson dans un registre, une autre dans un autre et ça ne me satisfaisait pas du tout. J’ai mis du temps. Quand je parlais du premier spectacle d’une heure et demie où j’ai été content, justement c’était la première fois où il y avait une ligne de conduite très précise. Alors c’est marrant que ça soit considéré comme un truc, qui est plutôt un truc de flemmard parce que moi ça m’a pris du temps…
En plus, dans un premier temps le piano-voix pour moi était lié à une chanson traditionnelle justement, un peu rive gauche sur les bords. Puis d’un autre côté quelque chose qui était plus désenchanté, plus sur des climats de manoir anglais… Et c’était réservé au rock. Et du jour où j’ai arrêté le groupe, ça m’a permis de rassembler un peu tout ça. Mais dans un premier temps, je faisais des trucs vraiment assez éclatés et qui n’avaient aucun rapport. Et vraiment, l’éclatement des genres, c’est quelque chose que je connais bien et que je redoute.

Photo Flavie Girbal
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Hexagone : Comment s’est passée ta rencontre avec Tôt ou Tard ?
Vincent Delerm : Quand tu es provincial, tu vois les choses assez bizarrement parce que tu as l’impression que telle maison de disques est liée à tel son. Alors que tu peux créer un son chez une maison de disques qui ne l’a pas encore développé jusque-là. Et pour moi, si j’avais une chance de faire orchestrer les choses comme j’en avais envie il fallait que ça soit chez Tôt ou Tard parce qu’il y avait le premier album de Racaille là-bas, il y avait le troisième de Thomas Fersen arrangé pas Racaille. Et justement par rapport à cette culture un peu Divine Comedy, des cordes assez dynamiques… Je trouvais que c’était une bonne alternative. A la fois dans un schéma très chanson, avec des textes, et en même temps un soin apporté aux arrangements, ce qui n’est pas toujours le cas dans la chanson lorsqu’il y a des textes. Car souvent lorsqu’il y a des textes l’attitude c’est plutôt : « Mes textes sont géniaux alors je vais y aller avec une guitare et une contrebasse et point barre ». C’est un truc qu’on m’a dit quand il était question de me signer. Il y a des maisons de disques qui m’ont dit : « Ouais mais c’est bon rajoute une clarinette et ça va ». Et c’est un syndrome qui est embêtant.
C’est pour éviter ça que je voulais être chez Tôt ou Tard. Et assez tôt, j’ai rencontré Vincent Frèrebeau du label. Et la première fois que je lui ai fait écouter des maquettes, il a trouvé ça pas mal mais ça a pris deux ans avant de concrétiser.

Hexagone : Mais la démarche au départ vient de toi ?
Vincent Delerm : Oui, je lui ai dit que si je pouvais être chez lui, je ne serais pas ailleurs.

Hexagone : Et depuis, cette signature chez tôt ou tard, qu’est-ce que ça a changé dans ta vie ? C’est un accélérateur ?
Vincent Delerm : Oui… Enfin ce qui est un accélérateur, c’est la façon dont les choses se passent actuellement. Ça accélère un peu vite même. Ça a changé beaucoup de choses. Avant j’ai fait pas mal de scène – plutôt en durée qu’en nombre d’ailleurs – mais je faisais mes chansons pour la scène. Alors ça a été spécial pour moi de préparer des arrangements pour le disque. Parce que cette cohérence que j’avais réussi à mettre en place sur scène avec le piano-voix, il fallait la maintenir sur disque tout en mettant des arrangements autour. Donc ça a été un petit peu compliqué, on a travaillé dessus pour que, par exemple, il ne soit pas choquant qu’il y ait Tes Parents juste à côté de Chatenay-Malabry.

Photo Flavie Girbal
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Hexagone : Tu as commencé sur scène, dans des pianos-bars, des endroits pas toujours faciles pour un chanteur qui débute. Est-ce que tu trouves cette expérience formatrice ?
Vincent Delerm : J’avais amorcé ce genre de prestation avec le café théâtre quand j’étais à la fac. Ça commençait toujours par 5 sketchs qui étaient une catastrophe… C’était un café théâtre ou on reprenait des textes vraiment de théâtre – on ne les écrivait pas nous-même. C’était assez tenu. Du coup ça m’a blindé contre ce genre d’endroits assez difficiles pour qui s’y produit. Cela dit, je me souviens de concerts où ça ne marchait tellement pas que je ne faisais que des chansons hyper tristes pour emmerder les gens. Je ne réussissais pas à les faire partir parce que je partais avant eux. Et quand ça se passait bien, c’était sur un format de 6/7 chansons. Les 4 premières tu ramais complètement, à la 5ème il y avait une table qui finissait par t’écouter, à la 6ème ; ça y était tout le monde s’y était mis, remarquant qu’il y avait une table qui t’avait écouté sur la précédente. Et tu sortais à ce moment-là… Tu faisais un rappel qui cartonnait puis c’était fini… C’est un truc à la fois frustrant et constructif pour toi. En plus, j’avais beaucoup à l’esprit la mythologie de Barbara à l’Écluse, du fait qu’elle avait toujours répété que c’était les spectateurs de cette salle qui l’avait construite… Du coup j’avais l’impression d’être sur les rails qui correspondaient au mythe que je me faisais de la chanson.

Hexagone : Aujourd’hui ton album se vend super bien, environ 80 000 exemplaires vendus. Est-ce que donner des concerts reste important et quelle est la place de la scène pour toi ?
Vincent Delerm : Oui, c’est la finalité de ce que je fais. Le fait de vendre des disques reste important parce que ça te fait jouer 15 fois plus. Mais c’est pour les concerts que tu chantes. J’ai l’impression que c’est quelque chose de nouveau dans ma génération : on est beaucoup à vraiment aimer la scène. Avec Jeanne Cherhal, on est pareils de ce point de vue. Cela étant dit, c’est rigolo, le disque est totalement autre chose : tu as un objet avec une interprétation complètement fixe que tu as pu peaufiner. Alors que la scène, c’est plus au chausse-pied, tu fais de la chanson et tu ne peux pas faire que de l’esthétique donc à un moment donné, tu rentres dedans… Ça n’est pas grimacier mais tu te trouves dans une forme d’énergie que tu calcules moins parce que tu sais que les gens vont voir ta tête une fraction de seconde et ils ne pourront pas se repasser à l’infini comme sur le disque.

Hexagone : Tu partages la scène une fois de plus avec Jeanne Cherhal ce soir, au départ, l’idée de vous faire jouer ensemble sur la scène de L’Européen vient de Tôt ou Tard ?
Vincent Delerm : Non, plutôt de notre tourneur, Astérios.

Photo Flavie Girbal
Photo Flavie Girbal

Hexagone : Il y avait des raisons particulières à mettre Jeanne Cherhal et Vincent Delerm sur une même affiche ?
Vincent Delerm : Oui il y avait plein de raisons. Économiques notamment, parce que le fait de pouvoir se produire un mois dans une salle, comme L’Européen, c’est super et ça aurait été rendu complètement impossible si l’affiche avait été faite uniquement de Jeanne ou de moi. Ensuite, artistiquement, la raison a été que nous nous produisions tous les deux en piano-voix et pourtant c’est le jour et la nuit. Il y a très peu de points communs entre ce que l’on fait, donc très peu de points de comparaison aussi. D’ailleurs, c’était vraiment une réussite à ce niveau-là, parce qu’il y a eu peu de comparaisons dans les articles qui sont parus, pas d’opposition, pas de « ça c’est bien, ça c’est nul ». C’était bien joué parce que moi ça me faisait un peu peur avant que ça commence, dans un sens comme dans l’autre d’ailleurs. Jeanne Cherhal a une interprétation hyper baroque, une technique de piano très au point, vocalement, ce qu’elle fait est vachement impressionnant, son univers est assez inquiétant alors que j’ai un univers plutôt rassurant et de proximité. C’était presque deux inverses…

Hexagone : Le deuxième album aura-t-il une couleur, une forme différentes ? 
Vincent Delerm : Musicalement, je pense « tirer un peu sur la ficelle » (rires) parce que j’estime que c’est une facilité de changer totalement les arrangements ; C’est ce qui te permet de ne rien changer sur le fond… Pour le deuxième album, je peux sortir exactement les 10 mêmes chansons que sur le premier, si je les fais en électro… ça paraîtra le jour et le nuit alors que fondamentalement ça sera les même chansons… Je préfère avoir comme contrainte de conserver un son très proche, et avec cette contrainte, essayer de faire des progrès dans l’écriture, dans la mélodie et dans la structure des chansons elles-mêmes. C’est un peu l’astreinte Brassens, c’est-à-dire que partant du fait que toute ta vie tu es en guitare, voix et contrebasse, le jour où tu fais deux fois de suite la même chanson ça s’entend tout de suite… J’aime bien cette idée parce que d’une manière générale je me suis toujours beaucoup construit grâce à la contrainte. Les voix-off dans mon spectacle sont nées du fait que j’étais tout le temps assis sans bouger ; Sur le disque aussi, s’il y a des chansons plus courtes c’était pour tenter de renouveler musicalement le piano-voix. C’est une idée banale mais effectivement dans la contrainte tu trouves beaucoup d’idées.

Photo Flavie Girbal
Photo Flavie Girbal

Hexagone : Sur scène, tu chantes énormément de chansons qui ne sont pas sur l’album, est-ce que ton prochain album va puiser dans ces chansons ? Ou veux-tu t’aventurer sur d’autres thèmes afin de tenter de sortir de cette image de chanteur cinéaste ?
Vincent Delerm : Je vais puiser un peu, mais pas beaucoup… Je n’ai pas encore tellement d’envies particulières pour le deuxième album. Je n’en ai pas eu pour le premier non plus finalement, parce qu’il s’agissait de regrouper des chansons piochées. Mettons qu’aujourd’hui sur un spectacle je fais 20 chansons, il y en a 8 du premier album, donc 12 qui n’y sont pas. A tout casser, il y en aura 3 sur ces 12-là qui iront sur le deuxième, mais pas plus. Donc, a priori, je ne prévois pas de piocher énormément. Et puis, il y a des chansons qui sont faites pour la scène et d’autres pour le disque. Fanny Ardant et moi, c’est une super chanson de disque mais une chanson complètement pourrie sur scène parce qu’elle est dure à chanter. C’est la chanson que j’aime le moins chanter sur scène – sauf qu’elle fonctionne bien parce que les gens l’auront entendu à la radio, mais dans le spectacle elle n’apporte rien. Enfin je ne devrais pas dire ça, ce ne sont pas des trucs à dire… (rires) Hier par exemple, à l’émission de Foulquier, j’ai fait sept titres, je ne l’ai pas faite. J’ai préféré faire des chansons qui n’étaient pas sur le disque. Je n’ai pas ce souci-là avec Tes Parents parce que c’est une chanson qui est vraiment utile sur scène. Parce qu’il y a une partie qui s’arrête, qui ralentit… Il y a une nouvelle chanson actuellement, Quatrième de couverture, qui va avoir le même statut que Fanny Ardant, à savoir que sur scène, elle va trop vite, je cavale comme un fou mais en même temps je sais que c’est une bonne chanson de disque. Puis à côté de ça, Les Jeux de Société, qui est une super chanson pour moi sur scène ne sera jamais une chanson de disque. Ce sont deux choses différentes. Mais ça me plait beaucoup de réfléchir à ça, parce qu’il y a deux moments : celui où tu crées et celui où tu réfléchis un peu plus mathématiquement à ce que tu fais. Si dans un premier temps tu as cherché à travailler en étant toi-même, par la suite, tu peux avoir une approche assez carrée, assez réfléchie… ça m’intéresse d’établir une liste chansons pour un spectacle, de réfléchir à quelle chanson mettre après telle autre…

Hexagone : C’est un vrai travail de metteur en scène justement ? Ça prend en compte le visuel etc. Tu ne t’arraches pas les cheveux pour mettre tout ça en place ?
Vincent Delerm : Non, c’est comme quand tu es metteur en scène, tu aimes bien ce que tu fais. Quand on dit que mes chansons ressemblent à des films, je dis oui, il y a des références au cinéma mais je ne vis pas mes chansons comme ressemblant à des films. En revanche, l’idée de jouer un peu un rôle de metteur en scène pour mes spectacles est une idée qui convient assez bien.

Sarclo, « Je cherche le grain des choses »

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Photo Flavie Girbal
Photo Flavie Girbal

En décembre 2001, Sarclo posait ses valises pour 5 semaines en solo au Sentier des Halles, à Paris. Il venait de sortir L’amour est un commerce (mais la décharge est municipale). A l’époque Hexagone s’appelait L’art-scène, c’était un des tout premiers webzine dédié à la chanson qui naissait. Sarclo nous avait reçus, dans sa petite loge, avait offert le ballon de rouge, et avait répondu en toute simplicité et avec toute sa gentillesse, à nos questions. Cette interview expérimentale avait été montée en audio. On y entend Sarclo se faire les ongles avant de monter sur scène, on y entend également le live 66 de Dylan en arrière plan. Beau moment, beau souvenir. Un Sarclo tel quel, comme on l’aime !

Hexagone : Sarclo, tu es une sorte d’artiste multicolore, au registre artistique si varié qu’il est difficile de te situer réellement. Comment te définirais-tu en quelques mots et où te situerais-tu sur l’échiquier de la chanson ?
Sarclo : Prévert disait : « il ne faut pas dire gai comme un pinçon… »


Hexagone : Dans tes chansons, tu passes de la gaieté à la tristesse, de la douceur à la colère. Est-ce pour toi une façon d’éviter de te voir coller une étiquette ?
Sarclo : Non, moi les étiquettes je ne fais rien pour elles, je fais des chansons qui m’intéressent moi…


Hexagone : Est-ce là une forme d’authenticité ?
Sarclo : Oui. Il y a des valeurs dans le mot « authenticité », moi je ne m’attribue pas ces valeurs-là…


Photo Flavie Girbal

Hexagone : Tu es architecte de formation. Pourquoi avoir arrêté pour la chanson ?
Sarclo : Je n’ai pas vraiment arrêté. Je fais encore un peu des maisons. Un peu pour ma famille…


Hexagone : C’est le « blues du béton » en fait ?
Sarclo : Le béton c’est un matériau formidable. Mais, il est mal proposé souvent…


Hexagone : Est-ce une volonté de partager ta vie entre chanson et architecture ?
Sarclo : Ben chanteur, c’est vendredi samedi beaucoup…


Photo Flavie Girbal

Hexagone : Que t’apporte ce métier de chanteur ?
Sarclo : Ben écoute, on traverse la vie avec la seule chose sûre c’est qu’on va crever. On a qu’un coup pour s ‘amuser…


Hexagone : Qui t’a donné envie de te lancer dans la chanson ?
Sarclo : Dylan, Boris Vian…


Hexagone : Qu’est-ce que la chanson pour toi ? Quel doit être son rôle ? Qu’est-ce qu’une bonne chanson selon toi ?
Sarclo : Voltaire disait « je ne pardonne à un livre que s’il m’apprend quelque chose ». Les chansons peuvent ne rien apprendre à personne…


Photo Flavie Girbal

Hexagone : Parmi les groupes ou artistes d’aujourd’hui, qui écoutes-tu, qui admires-tu ?
Sarclo : J’ai beaucoup d’estime pour la vie de gens qui ont un petit rayonnement…


Hexagone : Tu reprends souvent d’anciens titres que tu revisites comme sur L’amour est un commerce. Pourquoi ? Une chanson ne serait-elle jamais aboutie ? Toujours à réécrire ?
Sarclo : Ben tu vois, un album de Brassens c’était dix chansons. Et puis, la rondelle de 25 cm qui sortait, elle pouvait faire dix chansons…


Hexagone : As-tu déjà essayé d’écrire pour d’autres ?
Sarclo : J’ai essayé. Mais ça sort pas tellement…


Photo Flavie Girbal

Hexagone : Actuellement au Sentier des Halles, tu es seul sur scène. Pourquoi ce choix de one man show ? Que t’apporte la scène où tu sembles prendre un réel plaisir ?
Sarclo : J’ai un réel plaisir et mon producteur français, Jacques Aleveque, aime bien me voir seul. C’est comme ça qu’il a envie de répandre le fait que je fasse des bonnes chansons…


Hexagone : Ton spectacle dure une heure trente. Est-ce toi qui définis ce format ou bien t’est-il imposé ? Ce format te convient-il ?
Sarclo : Les salles à Paris, il y en a où tu as toute la soirée, où tu peux faire ce que tu veux…


Hexagone : Que penses-tu des groupes ou des artistes qui s’impliquent dans des causes politiques comme le font Noir Désir ou Manu Chao auprès d’ATTAC par exemple ? Crois-tu qu’ils sont sincères ?
Sarclo : Moi je fais beaucoup de concerts à l’œil pour les gens qui me demandent un truc pour les sans papiers…


Photo Flavie Girbal

Hexagone : Les artistes ont-ils donc un rôle à jouer vis à vis de la société ? Serais-tu prêt à t’y impliquer ?
Sarclo : Bien sûr qu’il y a des jours où j’ai envie de me foutre en pétard mais en même temps, ma façon de penser les choses est trop perpendiculaire…


Toutes les photos de l’article sont cliquables pour être agrandies. Toutes les photos datent de 2002 et ont été prises par Flavie Girbal. C’était encore le temps de l’argentique… Donc, si tu as suivi, ces photos n’ont pas été prises le jour de l’interview mais quelques mois plus tard. Mais toujours au Sentier des Halles.

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