Il est des artistes qui appartiennent à une caste inclassable, toujours en exploration, soucieux d’un narratif original et de compositions exigeantes. Nesles fait partie de ce petit nombre dont la découverte provoque immanquablement un plaisir inouï et durable. L’artiste pétrit la matière sonore et verbale à la façon dont un sculpteur redéfinit le réel pour en offrir ses pleines dimensions. Son récent album, Barocco, illumine de manière plus intense encore une texture fluide et coriace à la fois, offre à l’écoute une rare et baroque flamboyance.
Quatre années séparent la sortie d’Arsenic et celle de Barocco, album rendu public à la fin de mai dernier. La pression pesait sur les épaules de Nesles, tant la presse et les critiques avaient encensé l’opus précédent — un divin poison musical qui sut trouver son public. Pourtant, l’homme de l’art de nouveau s’est attaqué à la matière, tête baissée, réinventant et ciselant dix chansons aussi minérales que résolument modernes. Nesles maîtrise avec bonheur cette mécanique créative : « David Bowie disait que quand il écrivait un nouvel album, il l’écrivait toujours contre le précédent. Sans être aussi frontal, je sais que j’ai besoin d’aller ailleurs, d’explorer des territoires nouveaux. C’est un peu ça, la dynamique de Barocco. Je ne raisonne pas en termes d’album mais chanson par chanson : qu’est-ce que je construis, à quel endroit je suis… J’ai appris qu’en faisant confiance au processus, les choses venaient d’elles-mêmes. Émerge alors une espèce d’évidence dans l’esthétique, dans la forme et dans le propos. »
L’œuvre s’ouvre par Beckett, une sorte d’uppercut longue durée qui, en général, conclut les concerts de Nesles. Le morceau, serpentant et entêtant, rappelle l’ouverture de Permafrost, paru en 2017, qui débutait par Montagnes vallées revisitées. Sauf qu’ici, après l’introduction homérique, le ciseau a remplacé le pinceau : « Fais tourner la bande / Fais tourner Beckett sur la bande / Sur le magnéto… » Voilà pour les premiers mots, qui invitent ensuite Keaton et Malone à égrainer un chapelet d’incantations tranchantes : « Mêle à la terre / La langue / Vivante / Répète / Recommence… » Le ton est donné. Les notes froides et vives servent la voix rugueuse. Il fallait oser ces six minutes de brassage sonore, quitte à désarçonner !
Bizarre et hors format, Nesles fait bien d’assumer, lui qui, pour Barocco, a obtenu un Coup de cœur de l’académie Charles-Cros. D’ailleurs, en fin de disque, Carquois donne une nouvelle décharge électrique, et tant pis pour celles ou ceux qui ne recherchent qu’un tiède confort : « Ces tourments, ces tournois / J’en ai plein le dos, le carquois / De ces montées au créneau / Pour n’importe quoi. » Et l’artiste de préciser : « Pour ces deux morceaux-là, j’ai ressenti une émotion assez particulière. Je suis vraiment très touché que des gens puissent y être sensibles. »
Beckett, donc, mais aussi Sarah Bernhardt, à qui est dédiée Panamerican : Nesles construit sa propre mythologie, son panthéon, pour accomplir son geste créatif. « On se sent accompagné. On sent qu’il y a dans la nuit des fanaux qui éclairent la route », s’enthousiasme-t-il. Sa tribu mythologique répond aussi, parallèlement, à la nécessité de se sentir entouré, porté par des amitiés musicales. 1976, deuxième chanson de Barocco, partagée avec Dominique A, en témoigne : « Avec Sylvain Vanot, Jean-Louis Murat ou Bashung, Dominique A fait partie des artistes qui m’ont libéré, affranchi, décomplexé. Grâce à eux j’ai pu oser, m’autoriser à faire certaines choses. J’ai entrevu toutes les possibilités qu’offre la langue française quand on l’aime ; on peut lui rendre hommage et la servir tout en la triturant, la malaxant, la mariant à toutes sortes de textures sonores. »
« Pour m’emparer du langage,
il m’a fallu passer
par la littérature,
la poésie, le théâtre »
Nesles grandit au sein d’une famille où, à la maison, la seule musique bienvenue est la musique classique. Éprouvant une sorte de rejet des grands airs savants, l’enfant s’adonne au dessin et se passionne pour le théâtre. La musique reviendra par la fenêtre ouverte de l’adolescence, comme il s’en souvient : « J’ai fini par comprendre que la musique était mon arme, mon outil, mon médium. » Il lui faudra encore du temps pour en travailler la matière et proposer ses créations, les faire entendre autour de lui. Viré d’un conservatoire où il refuse d’apprendre la clé de fa, il tourne le dos à un certain académisme, cherchant à connecter « la musique au plaisir ».
Nesles se défend de s’être imaginé un seul jour en tant qu’auteur et ne se reconnaît évidemment pas dans la catégorie des chanteurs à texte : « Je ne me sens pas légitime et pas du tout dans cette mouvance-là. Mes textes sont trop intriqués dans la musique. Écrire est venu assez vite, mais avec le souci permanent d’exprimer ce que je ressentais en étant aussi juste et vrai que possible. J’ai mis du temps pour accepter qu’il fallait parfois prendre des chemins détournés pour exprimer les choses. Je n’avais pas envie de frontal, de réalisme, de naturalisme. Ce n’est vraiment pas mon truc. Pour m’emparer du langage, il m’a fallu passer par la littérature, la poésie, le théâtre. »
Nesles approche les rivages de la trentaine lorsqu’en 1998 il publie Jardin aux bêtes sauvages, son premier EP. Suivront Lichens trois ans plus tard et Versailles en 2003 avant de donner naissance à un premier album, Meilleur ordinaire, en 2006 : « À cette époque ça balbutie, ça cherche… j’ai encore des problèmes avec ma voix. L’écriture est déjà là mais il y a beaucoup de choses dont il faut que j’apprenne à me débarrasser », juge-t-il humblement et sans nostalgie, même si toute la matière qui forgera l’œuvre entière est déjà palpable.
Nesles peaufine sa manière et l’art de la production, se recentre, pour en 2009 proposer Krank, quelquefois qualifié de « fable pop ». « J’avais envie d’un concept album, de raconter vraiment quelque chose. Je me suis confronté techniquement et thématiquement à tout un tas de défis. C’est pour moi l’ultime album d’apprentissage. » Terrain d’expérimentation, fruit d’un travail intense qu’il décrit comme joyeux, Krank est aussi un terrain risqué sur le plan des textes, où l’auteur se demande s’il peut explorer un tel champ lexical. Les concerts apportent la réponse : sur scène, Nesles joue l’album dans son intégralité et dans l’ordre, sans coupure entre les morceaux, sans applaudissements. Pari risqué mais réussi. Positive, la réaction du public l’aide aussi à mieux canaliser son énergie débordante. En somme, Krank ou la catharsis.
La rencontre dans les années 2010 avec Alain Cluzeau, réalisateur et ingénieur du son, sera fondamentale dans le parcours de Nesles : « J’avais toujours rêvé de rencontrer quelqu’un qui me prenne sous son aile, me guide. Une sorte de mentor. J’avais vécu ça au théâtre et en littérature, mais en musique ça me manquait. Avec Alain ça a été le coup de foudre, immédiat et réciproque. Il a tout de suite été bienveillant et nous avons pu rapidement enregistrer ensemble Et la pluie s’est arrêtée, paru en 2014. Cet EP, c’était notre coup d’essai. » Essai concluant puisque le binôme est reconduit pour les deux albums suivants, Permafrost en 2017 et Arsenic en 2021.

Au milieu des années 2010, à Paris, Nesles se met à organiser les soirées Walden. Le nom « Walden » est emprunté à l’œuvre majeure de l’écrivain américain Henry David Thoreau, Walden, ou la vie dans les bois. À travers ces rendez-vous il recherche les cadres les plus agréables et les plus adaptés pour produire son répertoire, mais aussi partager la scène avec nombre d’artistes qu’il apprécie. La Manufacture Chanson est ainsi régulièrement le lieu de belles prestations. Ces soirées accueilleront entre autres JP Nataf, Verone, Christine Ott, Marianne Dissard, Bertrand Betsch ou encore Robi, Marcel Kanche, Philippe Crab. Point d’orgue de ces moments de rencontre, la première édition du Festival Walden réunira en 2017 durant quatre soirées Frédéric Lo, Fredda, Lou, Rémi Parson, Emmanuelle Parrenin, Xavier Plumas. La seconde, l’année suivante, invitera Chevalrex, Baptiste W Hamon, Jean-François Coen, Anne Gouverneur, SuperBravo, Theo Hakola. « Ce sont autant de gens que j’aime, qui comptent pour moi et méritent d’être davantage mis en avant. Nous avons en commun d’avoir une culture musicale très indépendante », s’enthousiasme Nesles.
Permafrost, étape discographique essentielle, assoit le parcours de l’artiste dans un itinéraire pleinement identifiable, tout en faisant la somme des expériences passées. Il paraît en 2017, suite à une campagne de financement participatif qui dépasse toutes les attentes de son instigateur et lui permet de rencontrer Microcultures. Le label l’accompagnera pour le disque suivant, Arsenic, en 2021. L’album rencontre un succès critique impressionnant et bénéficie des louanges de la presse, malgré le contexte de l’après-crise sanitaire et de ses confinements à répétition, une période où le spectacle vivant a du mal à redémarrer. Produit par le label Walden Musique — celui de Nesles —, Barocco lui succède aujourd’hui et depuis sa sortie rencontre un bel accueil.
Nesles, c’est une élégance évidente, un amour des textures musicales, des assemblages de mots choisis… c’est aussi une voix de pierres et d’herbes fumées. Et s’il ne l’aime pas tout particulièrement, il la cultive comme un vrai outil : « J’ai mis du temps à trouver ma voix. Je me lançais des défis sans doute un peu puérils. J’ai dû beaucoup tester, explorer, expérimenter, avant qu’elle soit ce qu’elle est aujourd’hui. »
Nesles, un dandy — ne lui déplaise — sur la trace des poètes symbolistes.
Didier Beaujardin
Portrait paru dans le numéro 38 de la revue Hexagone.




