La Grande Sophie – Ces instants

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La Grande Sophie © David Desreumaux

Paru à l’automne 2019, Cet instant est le huitième album de La Grande Sophie. En moins de trente minutes, l’artiste dresse un bilan de vie à un instant T, faisant état de sa peur de la fuite du temps. Un album à la beauté vertigineuse qui justifiait haut la main une rencontre.

Cet instant est ton huitième album. Que représente pour toi ce disque ?

J’ai voulu qu’il représente le présent et qui je suis aujourd’hui, à cet instant. C’est un autoportrait. Cet album me sert également à faire un bilan en gardant pour obsession le temps qui passe. J’ai souvent du mal à faire des retours en arrière, d’autant que je ne suis pas encline à la nostalgie – elle inclut des regrets, et ça me déplaît. Mais j’aime faire le bilan des choses qui ont compté dans ma vie : en premier lieu, mon histoire d’amour de trente ans[1], dont je n’ai paradoxalement jamais vraiment parlé. On compte tant de chansons de rupture et beaucoup renoncent à écrire une chanson sur un bonheur. Pour moi c’était l’occasion. Je suis contre l’idée que ça ne sert à rien de parler du bonheur, parce que justement parler du bonheur donne de l’espoir. Nous étions est à l’imparfait, ce qui peut brouiller les pistes, mais c’est justement pour marquer le temps long de cette relation en train de se jouer jusqu’à aujourd’hui. Parce que « Le temps ne nous a pas trahis ».

Comment trouve-t-on l’énergie d’écrire un nouvel album ?

Mon moteur est souvent la trouille : celle de ne pas être inspirée, de ne pas être à la hauteur. Alors, pour conserver l’aspect ludique qui me tient à cœur, j’essaie de me confronter à un nouvel instrument : pour cet album, j’ai acquis un piano et, en autodidacte, j’ai fait beaucoup d’essais. C’est un instrument qui m’attirait depuis petite et j’ai été au bout de mes envies. Les titres ont donc été majoritairement composés au piano. J’en joue certains sur scène, mais pas tous car je ne suis pas une technicienne suffisamment solide.

À une époque où il est très compliqué de vendre de la musique, est-il important de concevoir des albums ?

Malgré tout, le processus de création – réunir des titres, concevoir un livret – reste important pour moi. Cela représente une période de ma vie. J’ai fait les beaux-arts, je pratique peu mais j’ai réalisé les dessins du livret, j’ai écrit des haïkus. J’ai voulu que ce disque soit un bel objet et rassemble des choses qui me ressemblent. J’ai aussi choisi Simon Kerola, photographe de 21 ans venu de Suède, et je voulais que cette pochette, qui peut être vue comme violente, transcrive la violence qui nous atteint lorsqu’on se regarde dans le miroir et qu’on voit apparaître les traces du temps. C’est cet impact, ce coup qu’on se prend que cela transcrit. Ce pare-brise impacté va continuer de se fissurer, et j’y vois une représentation de la vie.

Cet instant a été réalisé par Sayem et Sébastien Berteau. Quel a été leur cahier des charges ?

Je ne les connaissais pas mais ils m’ont été présentés par Jan Ghazi, mon directeur artistique depuis La place du fantôme. Sayem a beaucoup d’activités : manager, réalisateur, etc. Il m’a proposé de travailler en trinôme avec Sébastien Berteau. Ils ont travaillé à partir de mes maquettes, et j’ai voulu accentuer le travail sur la voix. Parmi les bruits de couloir à mon sujet, mes mélodies étaient souvent évoquées, moins mes textes. J’ai donc cherché à être plus exigeante vis-à-vis de la clarté de la voix.

« Je suis contre l’idée que ça ne sert à rien de parler du bonheur »

Cela fait plusieurs années que j’enregistre les voix chez moi, avec mon matériel, parce que ça me donne davantage de liberté. Cependant, cette fois-ci, Judith Lévy ma manageuse – qui fait elle aussi partie de mon entourage très proche et très précieux – a émis le souhait que j’enregistre de nouveau en studio avec Sayem et Sébastien. Ils ont bien fait d’insister parce que j’ai été plus satisfaite de chanter devant eux que chez moi face au poster de Peau d’âne. Ils ont été mon premier public.

Cet instant est un album concept autour de la fuite du temps : c’est une démarche volontaire ou l’idée s’est-elle imposée ?

Quand j’essaie de concevoir un album à partir de titres, ça me bloque. Alors ça demande du temps. J’ai beaucoup écrit et j’ai remarqué que cette obsession du temps qui passe revenait régulièrement, sans pour autant l’avoir décidé au départ.

C’est une douleur, le temps qui défile ? C’est la peur de vieillir, de disparaître ?

Je n’ai pas peur de disparaître, mais comme la plupart des gens j’ai peur de souffrir. Je suis consciente de la place des personnes âgées dans la société, du rejet qu’elles subissent. Mes grands-mères, par ailleurs, m’ont décrit la vieillesse comme tout sauf quelque chose de gai. D’autre part, l’âge avançant, on assiste à des disparitions, on reçoit de mauvaises nouvelles, on perd des gens qu’on aime. J’ai ça au fond de moi, comme également la peur de la maladie. Vieillir est une avancée dans l’âge avec des incommodités : on perd de sa souplesse, de son énergie… Il y a beaucoup de perte dans la vieillesse.

C’est également une peur de l’inconnu ?

Je n’ai pas 110 ans encore, mais j’observe le regard qu’on porte sur les personnes âgées, comment on leur parle… Il y a comme une régression alors qu’on parle à une personne entière ! Reste que notre société a du mal à accepter tout cela alors même que nous sommes amenés à vivre vieux. Il semble pourtant qu’idéologiquement, dans la société, toute la place est réservée à la jeunesse alors qu’il faudrait considérer davantage les personnes âgées.

La chanson Cet instant raconte ce moment où notre existence bascule.

C’est un moment charnière, tout comme l’est l’âge auquel je suis parvenue aujourd’hui. Si j’ai la chance de vivre jusqu’à 100 ans, je suis à la moitié de ma vie. Lorsque j’ai enregistré cet album, le vocabulaire autour de moi a changé. Je pense particulièrement à l’irruption d’un mot que j’ai entendu pour la première fois. On m’a parlé de « jeunisme ». On m’en a parlé avec bienveillance ! Et j’ai compris pourquoi on m’en parlait.

Le pire des compliments, n’est-ce pas : « Vous ne faites pas votre âge » ?

C’est l’étape d’après. J’ai écrit Cet instant en décrivant concrètement les effets du temps sur mon corps. À lire les magazines, on a l’impression que les actrices de 60 ans ne se sont jamais senties autant épanouies… Peut-être, mais il n’y a pas que ça. Et c’est parce que c’est aussi un sujet tabou, sur lequel je ne connaissais pas de chanson, que j’ai voulu l’aborder. L’aborder pour l’accepter, simplement.

La Grande Sophie © David Desreumaux

Exercer un métier public accentue-t-il ce sentiment ?

Aujourd’hui tout le monde a un appareil photo pendant les concerts. Tu trouves des photos de toi un peu partout et j’ai du mal à soutenir ce regard. C’est pour cette raison que je n’ai jamais fait paraître de captation…

Dans Cet instant, le texte est quasiment slamé.

J’ai retenu une phrase que Calogero m’a dite lorsque j’ai fait ses premières parties il y a un certain temps : « C’est drôle, quand tu chantes, tu saccades. » C’est une chose que j’ai accentuée pour que le texte soit plus audible.

On a parlé de ta formation aux beaux-arts, de l’attention que tu as mise à concevoir ta pochette. L’image, c’est important ?

J’y suis sensible mais il ne faut pas que ça prenne le dessus sur le reste. J’ai envie qu’on me juge sur la qualité de mes chansons, mais j’essaie quand même de prendre soin de leur frayer un chemin jusqu’à l’autre. J’ai dans l’idée de réaliser moi-même un jour un de mes clips, mais le temps me manque. Je suis prise par beaucoup de choses. La scène déjà. Je reprends souvent mes morceaux différemment afin de faire revivre mes anciens titres en concert. Et cela me demande un investissement de temps non négligeable, car je suis seule à concevoir les nouveaux arrangements.

Cela représente beaucoup de travail parce que tu as le souci du détail.

C’est simple : lorsque je conçois un album, plus rien d’autre ne compte dans ma vie ! Mon compagnon depuis trente ans en subit les conséquences. C’est comme si je remettais ma vie en jeu. J’ai choisi la musique depuis l’enfance, alors il n’y a pas de raison que je ne sois pas présente à toutes les étapes !

Louis-Ferdinand Céline dit qu’écrire, c’est mettre sa peau sur la table. C’est quelque chose que tu ressens ?

Je mets, comme beaucoup, énormément dans mes chansons. Après ce que j’y mets n’est pas toujours reçu exactement, et tant mieux car cette part de mystère m’arrange bien. Ce que j’aime beaucoup dans la chanson c’est lorsqu’un propos est extrait de l’ensemble et que l’auditeur y projette un moment de sa vie, qui bien souvent n’a rien à voir. J’assiste à cela lorsque les gens viennent me voir à la fin des concerts. Et ce qu’ils me racontent est fort éloigné de ce que j’ai eu l’intention de partager, mais je trouve cela fabuleux.

D’ailleurs, je joue mes chansons dans le but de provoquer des émotions.

Peux-tu me parler de Tu ne me reconnais pas ?

Cela fait partie de mes angoisses : croiser dans la rue un premier amour et ne pas le reconnaître tant la vie nous a tenus éloignés. Je trouve cette idée horrible.

Il y a une sorte de mélancolie heureuse dans cette chanson. Tu n’es pas dans la tristesse.

Oui, mais ces chansons laissent la trace du temps. Par exemple, il n’y a que huit chansons et un instrumental dans l’album, et j’aime bien qu’on me fasse remarquer que ce n’est pas assez. Plutôt le « c’est déjà fini » que le trop-plein.

L’album ne fait que trente minutes et on le sent passer très rapidement. Il n’est pas désespérant pour autant.

J’espère qu’il apporte une force, car il se penche sur les bons moments pour aider à poursuivre.

Une vie est un carpe diem.

Je dis dans le refrain « Plains-toi ». Je différencie ceux qui se plaignent de maladie et ceux qui sont des râleurs impénitents. Mais quoi qu’il en soit, je considère que l’un comme l’autre sont une forme de vie. « Plains-toi », c’est « Vis ».

Dans Hier, on retrouve une acceptation du temps qui passe. Es-tu étrangère à la nostalgie ?

Sans que cela s’apparente à des regrets, j’essaie d’écrire sur le présent parce que je me rends compte que je n’ai pas su savourer certains moments. D’où cette impression de ne pas saisir le présent. Et je n’arrive à le faire que sur scène : je ne peux pas m’échapper dans le passé, les gens sont face à moi et je suis contrainte au présent. Sur scène, je suis ancrée dans le présent, alors que j’ai l’impression que, dans la vie, tout défile sans que j’aie prise. Heureusement que les concerts sont là pour m’ancrer ! À mes débuts, je ne comprenais pas pourquoi on disait de moi que j’étais décalée… J’en faisais presque un complexe, avant de comprendre pourquoi on disait ça. J’ai une personnalité très rêveuse : en faisant les courses, en voyageant… Je suis tête en l’air. Pour contrebalancer, j’ai besoin de concret. Autrement je peux vite partir dans l’imaginaire.

Pourquoi le choix de l’instrumental Huis clos ?

Comme je l’ai dit je suis débutante au piano. Pour autant l’instrument a été très important pour moi lors de la conception de cet album, avec tout ce que cela comporte. Notamment la fraîcheur qu’apporte la découverte d’un nouvel instrument – fraîcheur que des musiciens aguerris peuvent avoir perdue. Par ailleurs, après l’envoi des maquettes aux réalisateurs, le temps me semblait long. Alors j’ai décidé d’écrire mon impatience au piano. Ce morceau est le témoin de toutes ces heures d’attente. J’ai tenu à l’enregistrer, même si je sais qu’il n’est pas conventionnel, plein de défauts pour un pianiste. Mais c‘est moi telle que je suis.

Pourquoi le dernier titre, Sur la pointe des pieds, est-il chanté a cappella ?

Je ne l’avais jamais fait mais lorsque nous avons monté L’une et l’autre avec Delphine de Vigan, autour de lectures, je me suis retrouvée avec un micro-barrette, parfois sans guitare, sur un plateau vide. J’ai eu quelques a cappella à assurer et ce n’est pas évident. Mais j’ai eu envie de renouveler la chose sur scène. Avec Delphine j’ai dû apprendre à me contrôler, à ne pas bouger alors que je ne pensais pas pouvoir y arriver. Maintenant je pense le spectacle comme une amplitude entre un moment minimaliste et une grande énergie. À mes débuts je courais dans tous les sens – à se demander si j’arriverais au bout du spectacle. J’étais trop dans l’énergie alors que maintenant je préviens mes musiciens qu’il y aura des pauses quasi statiques. Parce que ces moments font aussi partie d’un concert réussi.

« Maintenant je pense le spectacle comme une amplitude entre un moment minimaliste et une grande énergie »

Que représente la chanson pour toi ?

L’émotion avant tout. Il peut m’arriver de tout arrêter lorsqu’à la maison j’entends un titre qui me touche. Souvent l’émotion vient d’un timbre, d’un climat, au-delà des mots, voire du français. Il m’est arrivé parfois d’avoir adoré un artiste sur un disque mais de ne rien ressentir en concert. Et inversement, lorsque je suis traversée par un frisson lors d’un concert, c’est fabuleux. C’est cela que je cherche à provoquer sur scène.

Selon toi, à quoi sert une chanson ?

A rien je pense. Et c’est ça qui est bien. Il est évident que ce n’est pas une chanson qui va sauver le monde. Mais je nuancerais : elle peut te transformer au réveil, faire rebondir un mot, un son, un gimmick qui va te donner une bonne humeur ou te faire verser une larme. Elle ne laisse pas indifférent. La chanson te connecte avec la vie. Elle doit être émotion avant tout. Je déteste ressentir la technique dans une chanson. Autant je suis sensible à la technique vocale, autant lorsque je sens qu’une personne cherche à la mettre en avant cela me gêne. Je veux bien plutôt ressentir la pureté, l’émotion…

La chanson est aussi un marqueur-temps. Suzanne Vega et Luka me renvoient à ma chambre des beaux-arts.

En tant que professionnelle, as-tu l’oreille critique ?

Je ne suis pas dans l’analyse, je suis dans la perception. Je suis très sensible à ma première impression. Même pour mes propres maquettes.

Écrire, est-ce mécanique ou cela requiert un état émotionnel ?

Ce n’est pas une mécanique mais plus on s’y adonne quotidiennement, plus il y a une aisance. Un peu comme le sport.

Il y a des chansons qui mettent longtemps à arriver. J’ai mis trois ans à écrire Quelqu’un d’autre. Je l’ai portée en moi longtemps avant qu’elle ne sorte. Après, je n’ai pas envie de dire qu’il faut être triste pour écrire : c’est un cliché. Tous les états peuvent, selon moi, porter vers l’écriture. L’écriture est une question d’envie et de manque. Par exemple, depuis que j’ai entamé la tournée, je n’avais pas repris ma guitare. Je l’ai fait dernièrement parce que l’envie m’était revenue, parce que j’avais ressenti un manque.

Tes textes sont souvent graves mais les musiques joyeuses. C’est une chose à laquelle tu veilles ?

J’aime bien les contrastes. Cela fait partie de ma personnalité. À mes débuts, j’avais une voix toujours enjouée car je n’arrivais pas à prendre de la distance par rapport à la joie que me procurait ce que j’avais toujours rêvé de faire ! Je n’entends que cela lorsque je me réécoute. J’aurais aimé qu’on me le dise.

Par ailleurs, depuis toujours, j’ai eu l’espoir de donner de la force aux gens – la vie est tellement difficile ! Aussi mon premier album n’avait-il pas pour finalité que j’étale mes problèmes, au contraire. Et cette joie transparaît. Avec le temps, je suis parvenue à mieux gérer cela.

Mais grâce à la musique, on peut dire des choses tristes sur une musique joyeuse. Je pense au P’tit train des Rita Mitsouko dont on imagine mal le vrai sujet…

La Grande Sophie © David Desreumaux

Tu sens une évolution dans ton approche ?

Oui. Au début, il y avait l’urgence de faire exister mes chansons, moi qui venais de la scène et des petits lieux. J’arrivais souvent dans des endroits improbables, sans micro, où les gens fumaient, buvaient et où il fallait hurler pour se faire entendre. Alors je suis arrivée en studio en hurlant !

Comment perçois-tu ton travail d’écriture et de composition ? Quel équilibre recherches-tu ? Tes textes souvent courts laissent de la place à la musique.

On m’a longtemps dit le contraire – en premier lieu ma manageuse. Et j’ai écouté ce conseil. Même si je n’écris pas de longues chansons, j’ai un certain débit. Je suis souvent mon oreille et mon instinct qui me renvoient à des choses très classiques : couplets-refrains, etc. Cela me convient assez, sans intention. Je crée souvent à partir de quelque chose de ludique, d’un son, d’une rythmique. Pour que ce soit léger, pas forcément dans le contenu mais dans la mise en œuvre.

Tu es plus à l’aise dans la composition ou dans l’écriture ?

Je viens de terminer ma quatrième musique de téléfilm, j’en entame une cinquième et je me rends compte que les notes vont, chez moi, plus vite que les mots. Le texte prend plus de temps. Je peine parfois à exprimer ma pensée lorsque je parle et, en cela, la chanson me permet d’opérer un choix dans les mots que j’utilise. Et ce choix me prend du temps. Parce que d’entrée de jeu je trébuche. Alors je persévère.

Y a-t-il des gens qui t’ont donné envie de chanter ?

En premier lieu le film Peau d’âne. Même si elle ne chante pas dans le film, Catherine Deneuve m’a émerveillée. J’attendais la rediffusion tous les Noëls. J’étais également très sensible à l’univers de Jacques Demy et aux musiques de Michel Legrand. Gamine, j’ai aussi beaucoup écouté les enfants-chanteurs. Certainement parce que je m’identifiais. Je pense à Nikka Costa : je m’enfermais dans ma chambre pour chanter phonétiquement On my own. Puis Lio. Les Pretenders, Eurythmics, Joan Baez. J’ai chanté pas mal de standards jazz lorsque je passais mon bac. J’adorais scatter. Sarah Vaughan, Nina Simone, Ella Fitzgerald. Puis, comme je ne maîtrisais pas l’anglais, je me suis plus tournée vers la chanson. Mais le jazz m’a permis une liberté dans l’exercice vocal.

Tu parles de la chanson mais tu as des influences rock.

Je suis très sensible au jeu de scène de Chrissie Hynde, Suzanne Vega, PJ Harvey. Pourtant, dès lors que je m’exprime en français, j’appelle cela chanson, même avec une guitare. J’aime aussi beaucoup Jeanne Moreau chanteuse, Bourvil, Charles Trenet. Je suis un peu entre les deux. Mais encore une fois une étiquette enferme et je préfère aller de l’un à l’autre.

Que t’a apporté le spectacle littéraire avec Delphine de Vigan ?

Delphine m’a contactée dans le cadre d’un festival Tandem à Nevers. Elle a été surprise que je prenne tant de temps à répéter pour ce qui ne devait durer qu’une seule soirée. Finalement nous y avons pris goût, d’autant qu’une amitié est née entre nous. À Nevers, le public a été tellement enthousiaste devant ce spectacle liant les textes de Delphine et mes chansons que nous l’avons repensé en plus grand, en contactant pour la scénographie Éric Soyer, qui est le bras droit de Joël Pommerat. Nous l’avons joué cinquante fois dans toute la France. Ç’a été fabuleux.

Il ne m’était jamais arrivé de tourner avec une femme de mon âge. Nous avons beaucoup échangé lors des trajets. Je lui ai fait découvrir la scène parce qu’elle ne connaissait pas cet univers. J’ai insisté également pour qu’elle chante, elle pour que je lise. Par ailleurs, l’expérience du dénuement scénique total, de l’attente et de l’écoute que le théâtre exige m’a beaucoup appris. Au final, je lui dois d’avoir osé un a cappella dans cet album. Et puis je me suis rendu compte à quel point l’écrivain, qui reste seul pendant tout le processus de création, était bien plus solitaire que l’auteur-compositeur-interprète qui pourtant se sent souvent seul ! J’ai vu à quel point elle était disciplinée, moi qui suis tellement bordélique ! J’ai vu comment elle travaillait. De son côté, elle s’est rendu compte de l’importance de l’image dans nos métiers. Ç’a été un véritable échange et j’espère que ce spectacle connaîtra une suite.

Cela a modifié ton comportement sur scène en tant que chanteuse ?

Dans ce spectacle, il y avait du chant mais ce n’était pas mon concert. C’était une lecture musicale où je ne m’adressais pas au public. La convention théâtrale m’a appris à savourer les silences. Savoir maîtriser un silence, avec le corps notamment, a été mon plus gros travail. J’ai trouvé cela tellement difficile au début, mais j’y suis arrivée !

Tu te considères d’abord comme une artiste de scène ?

La scène est toujours un lieu important qui me rend heureuse. Dès que je pars en tournée, il y a cette notion de liberté qui m’aspire et qui m’inspire. Quel bonheur de partir pour aller d’une ville à l’autre donner de petits bonheurs aux gens ! Rencontrer des publics très différents. Je me questionne également parce que je n’ai pas envie de demeurer cette fille de scène qui continue à faire ce qu’elle sait faire. Que j’aie braillé dans les bars, peu de gens le savent, et j’imagine trouver une forme pour raconter ce parcours-là, me présenter autrement et me raconter. C’est un projet qui me travaille actuellement.

Est-ce la collaboration avec Delphine de Vigan qui te pousse vers cette forme, à l’évidence plus littéraire ?

Cela rend la chose également difficile car je ne suis pas romancière. Je pense qu’il faut que je me replonge dans mes souvenirs, dans ce que je veux dire. Mais il faudrait que je me fasse aider pour concevoir cette nouvelle forme, dans laquelle il y aurait quand même de la musique, mais où j’aurais l’occasion de me raconter.

La tournée de Cet instant court jusqu’à quand ?

Jusqu’en décembre. Il est vrai qu’en ce moment je demeure dans le futur. Le présent m’échappe encore. J’ai toujours le désir de vouloir surprendre. J’espère que, d’album en album, je suis parvenue à le faire. J’ai connu des évolutions, et j’espère en connaître d’autres qui me permettront d’être perçue dans ma globalité. En assemblant, petit à petit, les pierres qui représentent ce que je suis pour qu’on me redécouvre autrement.

Propos recueillis par David Desreumaux

Entretien paru dans le numéro 15 de la revue (Printemps 2020)

        

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