“Sale caractère”, le Massilia Sound System ?

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Massilia Sound System - © Marcel Tessier Caune

“Sale caractère”, le Massilia Sound System ? C’est ce qu’il clame haut et fort sur son neuvième album. Plus de 37 piges au compteur, la tchatche joyeuse et engagée… et toujours cette envie de mettre le oaï ! Pas du genre à pleurnicher sur ce que devient le monde ou leur Marseille adorée, nos deux M.C Gari Grèu et Tatou. Avec leurs quatre collègues, ils demeurent fidèles à leurs valeurs et à l’instantanéité et la spontanéité, deux ingrédients essentiels à leur musique aux effluves jamaïcaines. Évoquer avec eux ce nouvel album “retour aux sources” – après sept années – qui réaffirme leur identité première, nous a permis de faire le point sur leurs relations avec celle qu’ils chantent depuis toujours, Massilia la belle.

C’est donc les M.C qui ont été envoyés à Paname pour se taper une bath de promo et on les retrouve entre la poire et le fromage tanqués au fond d’une brasserie face à la gare de Lyon, un jour de manif’ des électriciens et gaziers. Moussu Tatou, à qui on fait judicieusement remarquer qu’il s’est installé face au miroir que tel un Wild Bill Hickock de la garrigue, aurait pu y participer à cette manif’. Il nous vantera d’ailleurs ce collègue costumé qui s’éclate avec chaines et masque et qu’il avait un jour suivi tout au long d’un cortège à Marseille… Une belle bazarette le François Ridel, c’est tout juste si son alter-ego Laurent Garibaldi alias Gari Gréù, pourtant pas avare de paroles, peut en placer une ! De l’or en barre pour un intervieweur. Quand on leur demande s’ils auraient pu choisir l’anglais s’ils n’avaient pas eu à leur disposition l’occitan pour ensoleiller, pour bouléguer le français, la réponse est mi-figue, mi-olive. Rappelons que leurs influences musicales estrangères, se baladent de la Jamaïque en passant par le Nordeste brésilien et les états sudistes et du Midwest. “Peut-être… Si on parle uniquement de choix musical ! Parce que les langues portent souvent le style et que l’anglais est indissociable du reggae, du blues ou du rock. Mais nous avons dès le début eu une posture en accord avec notre environnement, notre communauté, et on aurait été autistes de faire ce choix. L’occitan a d’ailleurs ce côté sauvage, instinctif – en opposition à la langue d’état française – qui le rapproche de l’anglais”.

Massilia Sound System © Marcel Tessier-Caune

Leur éclectisme musical n’est plus à prouver ; on trouve même des saveurs sauce Tandori, des touches d’électro, voire d’auto-tune dans leur bouillabaisse sonore. “Notre modèle de départ qu’est le reggae, a cette capacité d’intégrer d’autres styles musicaux. On a beaucoup tourné en Italie et pu constater qu’il avait par exemple bien digéré la tarentelle…” Plutôt que copier stricto sensu ce modèle, les Massilia se sont vite reconnus dans d’autres styles musicaux dont le propos était proche du leur. Tatou cite, à notre grand étonnement, la bourrée, pour ses improvisations qui lui rappelle le free style des M.C des Sound System. Quand bien même leur son est reconnaissable entre tous, les Massilia n’ont jamais fait partie d’une chapelle musicale ; la faute à leur public multigénérationnel qui selon eux sont bien loin d’être des aficionados. “À Marseille, certains pensent même que nous avons inventé le raggamuffin ! Loin de nous éloigner de notre modèle, leur diversité nous en a rapproché de son essence. Le sound system parlait à toutes les générations”. Gari Gréù parvient habilement à glisser qu’une grand-mère new-yorkaise fan de James Brown, pouvait faire de même avec son petit-fils qui écoutait le Wu-Tang Clan.

Lorsque l’on fait le pari que leurs textes viennent après avoir trouvé les musiques, c’est Gari Gréù qui peut enfin en placer une et qui rappelle le principe du rub-a-dub, variation du reggae roots. “Un quarante-cinq tours, face A version chantée, face B version instrumentale sur laquelle le MC prenait le micro. On a procédé comme ça à nos débuts”. Tatou le double par la gauche : “ce qui est certain, c’est qu’il n’y a pas de textes sans musique !”. “Ce n’est pas de la mise en musique de poésie” précise Gari en reprenant le volant. C’est le rythme, le style ou le flow dans leur jargon, qui prédomine. On “pose” ses mots et on crée même des variations par rapport à la mélodie originelle. Une part de hasard un brin miraculeuse, qui a son importance dans le raggamufin. Ils s’étaient éloignés de cette méthode traditionnelle et ont souhaité y revenir sur ce neuvième album. “Un retour à une plus grande spontanéité, à nos premiers amours” confie Tatou. La découverte du brega funk du Nordeste brésilien, via leur DJ, n’y est pas pour rien ; ce son “moderne” a fait écho à leur pratique musicale des débuts. Et Gari Gréù de surenchérir : “ça met en lumière la capacité qu’a le reggae digital depuis plus de trente ans, de coller à son époque et de redevenir à la mode.” Effectivement, pas de vrais instruments ou presque sur Sale caractère, et ça passe plutôt crème comme disent les minots…

 

Massilia Sound System © Marcel Tessier-Caune

Leur lucidité envers Marseille est à la hauteur de l’amour qu’ils portent à leur cité phocéenne, exemplaire. Ils ont chanté qu’elle était malade, qui lui fallait se réveiller et la trouve maintenant À la rue (pour reprendre l’un des titres de l’album). “Depuis qu’on a chanté “Ma ville tremble”, ça ne s’est pas arrangé, lâche Tatou. Gari Gréù enfonce le clou. “Notre Massilia rêvée, qu’on chante les yeux fermés, ce Marseille de tous les possibles, plus fort que la fatalité, quand on les ouvre les yeux, on fait le constat que l’on est la ville la plus endettée de France, que l’on sort de trente ans de gestion portanawak, qu’on n’a pas passé le siècle…”. Le ballon repasse à Tatou. “Tout est affaire de prise de conscience et de travail. Marseille, c’est beau. Mais non ! C’est beau si les marseillais en font quelque chose de beau. Sinon, c’est laid, car ce n’est pas un endroit qui serait prédestiné à être vivant, métissé, accueillant. C’est la volonté des gens qui le permet et de temps à autres, il est bon de donner le coup de bâton ; méfiez-vous, si on lâche l’affaire, Marseille ne sera plus Marseille.” Leur acuité sociétale n’est pas locale, mais bien globale. Preuve en est cet extrait de Lo Mercat ; “le capitalisme est une cochonnerie qui nuit gravement à la santé, une véritable saloperie qui devrait être prohibée”. On ne saurait être plus clair et ils développent leur propos à l’aune de l’actualité. “La vraie pandémie qui nous ronge, c’est pas un virus. C’est nous-mêmes, l’humanité”.

Leur soutien actif à Sos Méditerranée est de notoriété publique ; ils ont participé à une tournée et un album collectifs en 2017 (et tous deux se sont produits également avec Moussu T e lei Jovents). Leur chansonDrôle de poissons serait-elle une incitation à ne pas oublier le sort des migrants ? Tatou acquiesce et complète. “C’est une référence à la chanson “Strange fruit” de Billie Holliday et à ses fruits qui pendent de l’arbre. Là, ce sont des poissons qui flottent.” Resucée de Gari Gréù. “On est un peuple maritime. Se dire qu’on prend un bain dans un cimetière, que les bateaux se détournent pour ne pas croiser les migrants et que tout le monde s’en fout, c’est très dur à supporter”. Même s’ils ne font pas mystère de leurs convictions politiques, ils ne prétendent pas convaincre ceux qui nient cette situation dramatique ; ils préfèrent faire l’analogie avec le principe des marins qui veut que tout le monde doit être secouru en mer sans distinction aucune. C’est normal d’évoquer le sujet, concluent-ils en toute simplicité. Nous n’allions pas nous quitter sans une petite galéjade, car figurez-vous qu’ils se livrent à une leçon d’entomologie dans la susnommée chanson, La Mouche. On leur demande donc si cette dernière est plutôt Zobi ou mouche du coche (subtile référence à leur clip illustrant Sale caractère). Sans surprise, Tatou ne se laisse pas démonter. “Je pense plutôt à cette magnifique chanson nicarde. Les niçois ont la pratique des banquets, ils bouffent tous ensemble et ensuite, ils vont tous caguer, ensemble aussi. Et à cette occasion, ils chantent une chanson traditionnelle, Lou tavan merdassier, autrement dit la mouche à merde et qui est également une chanson à forte connotation politique. La mouche frondeuse, emmerdeuse…Tiens d’ailleurs, je n’avais pas pensé que ça fait chier aussi l’abeille de Napoléon !” Et Gari Gréù de conclure “On aurait dû écrire un troisième couplet !”.

Mad

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