Louis Chedid : ainsi soit-il

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Louis Chedid © David Desreumaux

Louis Chedid. Quand l’un de nos plus importants facteurs de chansons sort son dix-septième album studio, la couverture de la revue est de rigueur ! Tout ce qu’on veut dans la vie, paru fin février, ne montre pas un Louis Chedid différent de celui que l’on connaît et que l’on apprécie depuis les années 70. Chedid continue de filer les thèmes qui lui sont chers : l’enfance, la mort, la séparation… sans jamais être plombant, bien au contraire. Fort belle réussite, l’album reçoit actuellement un légitime excellent accueil. Rencontre avec son auteur pour s’en entretenir et revenir sur près de cinq décennies de carrière.

 

Louis, tu viens de faire paraître un nouvel album, Tout ce qu’on veut dans la vie. Qu’est-ce qu’il représente pour toi ?

Une renaissance. Chaque fois, je fais un album comme si c’était le premier, un nouveau départ. Jamais il ne m’arrive de regarder en arrière. Je ne suis pas dans la thésaurisation. Au surplus, cela fait sept ans que je n’ai pas publié d’album sous mon nom ; j’avais un trop-plein d’émotion à exprimer. Quand tu reprends le chemin de la création, tu es plein d’envies et d’idées. À l’origine de mes parutions d’albums, il y a toujours le désir d’en faire un à ce moment-là. Cela ne présage en rien de la qualité du disque, mais je ne veux pas faire de disque pour les mauvaises raisons. Je n’ai jamais enregistré un disque pour enregistrer un disque.

Au-delà de ça, l’auteur-compositeur-interprète se raconte toujours, quand bien même il semble écrire des histoires qui n’ont rien à voir. Nous sommes toujours dans l’autobiographie. Aussi ces chansons sont-elles le fruit de ce que j’ai vécu durant ces sept années.

 « J’ai souvent eu l’occasion de me rendre compte que l’instinct était meilleur conseiller que la raison »

Tu n’as pas provoqué cette parution, mais le moment s’est imposé parce qu’il y avait un propos particulier à libérer ?

Exactement. Sans que cela soit cérébral mais plutôt animal : un besoin de s’y mettre. C’est évidemment du travail, mais qui démarre avec un désir qu’on ne contrôle pas.

 

Il est devenu très compliqué de faire vivre un album aujourd’hui. Et malgré tout, pour toi, cela reste important de sortir un disque ?

Oui, pour ceux qui suivent ce monde de la chanson, le public, la presse spécialisée. Je sais que si je fais quelque chose de réussi, cela va leur faire du bien. Et déjà c’est important. Parce qu’en retour, cela va me faire du bien : une tournée va suivre, où je vais rencontrer le public sans intermédiaire. Même si j’adore enregistrer, rencontrer des musiciens, la scène, voilà la finalité. C’est la ligne de mire de chaque instant d’écriture et de composition. Un peu comme une vigie sur un bateau attend d’avoir la terre en vue. Et puis, à la sortie d’un album, tu as rapidement les premiers retours qui t’arrivent. C’est la finalité de ce qu’on fait : susciter l’émotion qui te renvoie quelque chose de bienveillant.

Louis Chedid
© David Desreumaux

La mission artistique est donc tournée vers l’autre ?

C’est mon point de vue et je ne comprends pas les artistes qui disent faire peu de cas du succès ou de l’échec d’un disque. J’ai du mal à y croire. De mon point de vue, c’est une défense en cas d’échec. Autrement, c’est triste.

 

Pour l’album précédent, Deux fois l’infini, tu avais réalisé toutes les instrumentations. Est-ce le cas encore cette fois ?

Je n’aime pas faire deux fois la même chose. Il est vrai que, pour l’album précédent, j’avais pris le parti de tout réaliser, un peu comme je le faisais au milieu des années soixante-dix. Cette fois-ci, j’ai collaboré avec des musiciens, mais également avec un réalisateur – quand habituellement je réalise seul. Je connais Marlon B. depuis qu’il a 15 ans – il en a aujourd’hui 47. Il avait joué avec Matthieu et accompagné Sinclair. J’ai suivi son travail, Marlon avait mixé les morceaux du disque de la tournée familiale et j’avais beaucoup apprécié de collaborer avec lui. J’ai été guidé, comme souvent, par mon instinct en décidant de m’accompagner d’un réalisateur et en lui proposant de collaborer de nouveau. J’ai souvent eu l’occasion de me rendre compte que l’instinct était meilleur conseiller que la raison. Autant se lancer sans stratégie, quitte à se tromper. Il n’y a pas mort d’homme.

 

Cette tournée familiale que tu évoquais tout à l’heure explique également que tu n’aies pas fait paraître d’album depuis sept ans.

Pas uniquement. Il y a eu deux disques hommages enregistrés avec des comédiens –  l’un hommage à Brassens, l’autre à Salvador. J’ai également écrit un recueil de nouvelles. Je n’ai pas chômé. Ces activités régénèrent pour se remettre à l’écriture. Pour écrire il faut avoir vécu des choses. Et puisque j’ai fait tout cela, j’avais certainement besoin de m’occuper moins de moi, pour mieux m’en occuper par la suite. C’est également dans cet esprit que j’ai fait Le soldat rose. Il s‘agissait d’une activité parallèle qui m’a énormément apporté.

 

Tu as dû répondre mille fois à cette question, mais je ne résiste pas à te la poser à mon tour : c’est incroyable de voir que chacun de tes enfants est devenu artiste ! Comment l’expliques-tu ?

Je les trouve malins parce que c’est un des plus beaux métiers qui existent. J’ai pour ma part été influencé par ma mère que j’observais écrire au réveil, prendre son café et se remettre au lit où elle avait une sorte de table, et elle écrivait à la main ou à la machine. J’allais à l’école, que je détestais, et je n’avais qu’une envie, faire comme elle plus tard : me lever, prendre mon café et me recoucher. J’étais petit, c’était abstrait mais cela m’a conditionné. Mes enfants, quant à eux, ont dû me voir aller dans mon studio, jouer de la guitare, etc. Cela influence mais n’est pas un gage de réussite. Ce qui est original dans notre cas, c’est qu’ils sont tous professionnels.

 « l’artiste met le meilleur de soi dans chaque disque »

Chacun a sa carrière avec sa personnalité. Alors qu’avoir un père chanteur avec une notoriété pourrait être un cadeau empoisonné.

Ajoutez à cela un frère qui est une super star. Ce n’est pas évident. Ils sont solides et conscients de tout ça. J’ai dû également à mes débuts passer outre les comparaisons, ayant une mère écrivain. Mais ma volonté était telle que je faisais peu de cas des commentaires : qui trouvait que mes textes n’étaient pas à la hauteur, qui mes musiques, etc. Il faut suivre ses convictions parce que, si on se met à douter c’est terminé.

 

Pour parler de la musique, il y a une grande richesse musicale dans ce dernier album : des cordes, de l’accordéon, etc. Entre modernité et classicisme.

Pour moi, les bonnes chansons peuvent se chanter piano-voix. Mais lorsqu’on réalise un disque, il est intéressant d’avoir des chansons à l’ossature forte auxquelles tu adjoins le décorum qui leur correspond. J’aime beaucoup faire ça. J’aime également, sur un même disque, passer de l’acoustique à un titre plus électro. Je ne me limite jamais à un style et je ne me censure pas au motif d’une unité formelle. L’unité vient du fait que je suis à l’origine des titres. Mais j’éprouve beaucoup de plaisir à l’expérimentation dans mon studio. J’ai toujours plein de nouvelles inventions. Je mêle un côté geek et un côté classique. J’ajouterai qu’avoir travaillé avec Marlon B. a donné une unité supplémentaire à cet album, même si les ambiances varient.

Louis Chedid
© David Desreumaux

Tout ce qu’on veut dans la vie est ton dix-septième album personnel en quarante-sept ans de carrière. Ces chiffres ne te donnent-ils pas le vertige ?

Nous nous accordons à dire, avec les gens de ma génération qui sont encore en place, que jamais nous n’aurions imaginé être là cinquante ans après. C’est inconcevable dans ces métiers. Cette longévité ne me donne pas le vertige, mais le sentiment d’avoir su quand même me frayer un chemin sans opportunisme ou campagne médiatique abrutissante. Je n’ai pas d’explication à cette longévité, mais je pense que les chansons ont parlé pour moi, y compris pour la réception de cet album. L’artiste met le meilleur de soi dans chaque disque et quand il rencontre un accueil enthousiaste sur la base de ses chansons, comme je suis en train de le vivre avec quelques grands médias, c’est une chance. On dit souvent qu’il faut être la bonne personne au bon moment, et parfois cela ne marche pas.

 

Concernant ton parcours, tu te prédestinais à l’origine au cinéma.

Je me souviens qu’étant petit, lorsque j’écoutais une chanson, mes parents, qui n’étaient pas musiciens, étaient étonnés que je sois capable de la chanter rapidement. J’avais cette fibre musicale qui me vient de nulle part dans la famille. Quand j’avais 14 ans, j’ai récupéré une guitare que mon père avait abandonnée à la cave. C’était l’âge d’or des Beatles et des Stones. Dans ma solitude et mon ennui scolaire, j’ai trouvé avec la musique un refuge. Je n’ai pas pris de cours, et tant mieux car j’étais très réfractaire à ce qui était de près ou de loin scolaire. Certaines rencontres m’ont apporté : un moniteur de ski qui m’a appris des accords de Django Reinhardt, un groupe au lycée, etc. Ma mère était à l’écriture des textes pour mes premières chansons, mais nous ne les avons pas enregistrées. J’étais plus enclin à composer qu’à écrire. Puis, lorsque j’ai débuté dans le cinéma comme monteur, j’ai rencontré le chef d’orchestre de Serge Lama qui m’a parlé de l’enregistreur multipiste Revox. Et, alors que je n’avais pas d’argent, j’ai claqué trois mille francs, je crois, dans cet enregistreur. J’ai commencé à faire des maquettes et cela m’a poussé à écrire des chansons. Puis j’ai rencontré un réalisateur, Jean-Pierre Mitrecey, qui appréciait la manière dont je montais, en suivant la musique. Il réalisait de petits clips, et il m’a donné l’opportunité de rencontrer François Bernheim, directeur artistique chez Barclay, à qui j’ai fait écouter mes chansons. J’étais tout à la fois incrédule et plein d’espérance après cette rencontre. J’ai confié ma bande à François et il m’a rappelé pour que je signe mon premier album.

 

Vingt albums plus tard, a-t-on peur de se répéter ?

On se répète, on a des thèmes de prédilection. Pour moi, la séparation, qui ouvre même l’album. Je suis convaincu que qui n’a pas vécu de séparation est une personne incomplète. Cela détruit d’abord, mais ça construit aussi. Ce qui ne tue pas vous rend plus fort. A l’inverse, j’affectionne le thème du partage.

 « plus tu dis les choses comme tu les penses avec le moins de filtres possibles, mieux tu te portes ! »

Celui de l’enfance également ?

Je crois que plus on vieillit plus l’enfance revient. Ou alors on est déjà vieux. Il faut absolument rajeunir. C’est une mission. J’aimerais redevenir enfantin, mais personne ne le sera jamais autant que lorsqu’il était lui-même enfant : à s’extasier d’un rien, à passer du rire aux larmes avec force. Heureusement qu’on évolue.

 

L’enfance est un paradis perdu ?

La petite enfance, définitivement. Me concernant, franchement moins l’adolescence. Et dans l’enfance, le fait de s’extasier devant des choses tellement simples, de rechercher la chaleur humaine, d’être content d’un rien.

 

L’enfant ne triche pas.

Exactement. Les émotions s’expriment sans filtre, et lorsqu’un adulte pleure ou rit de façon aussi intense, on dit qu’il est fou. Et ce n’est peut-être pas vrai.

 

Qu’est-ce qui te pousse encore à écrire ?

Cette vie est un luxe tout autant qu’une chance. Et même si les thèmes sont restreints – l’amour, la vie, la mort – l’envie d’écrire se renouvelle car, l’expérience avançant, tu vas parler autrement de ces thèmes fondamentaux. Il y a trente ans, je ne voyais pas la mort comme je la vois aujourd’hui. J’étais alors nihiliste : rien après. Aujourd’hui je crois à autre chose après. Danser sur les décombres est dans cet esprit-là. Personne ne peut dire qui a tort, qui a raison, mais j’ai besoin de cela en ce moment. Le regard change sur les sentiments également – autrement un album suffirait pour toute une vie. Or jusqu’au bout on a quelque chose à dire. La source ne se tarit pas, sauf à s’autocensurer comme ceux qui renoncent face au temps qui passe.

Louis Chedid
© David Desreumaux

La chanson a-t-elle un rôle ?

L’art en général a un rôle dont on ne se rend pas compte. On est entouré d’art : de musique et d’images. La chanson, elle, replace dans un contexte d’écoute. Sans cela nous serions uniquement dans l’instinct de survie, et nous ne connaîtrions ni l’élévation, ni l’empathie. L’art est très important. Même si aujourd’hui il est dénigré, il est indispensable. Aujourd’hui certainement plus qu’avant.

 

Concernant l’écriture, on parle souvent de l’aspect cinématographique de tes chansons.

C’est un commentaire qui revient régulièrement avec Ainsi soit-il et Hold up, qui font directement référence au cinéma. Mais je ne pense pas cinéma au moment de l’écriture. On me parle également du fait que je fais penser au jazz et je ne m’y reconnais pas spécialement.

 

Tu utilises régulièrement l’ellipse, qui est une forme d’écriture cinématographique. Brassens use peu de l’ellipse, par exemple.

Je rejoins ce que tu dis : j’ai envie d’aller directement au cœur du propos, sans circonvolutions. J’aime beaucoup les chansons émotionnelles. Quand j’ai commencé, un « je t’aime » était inconcevable car impudique. Quand nous avons fait Banale song avec Souchon, la série de « je t’aime » ne le mettait pas à l’aise. Et pourtant cela ne nous gênait pas dans les chansons en anglais qu’on entendait. L’âge avançant, on se rend compte que plus tu dis les choses comme tu les penses avec le moins de filtres possibles, mieux tu te portes ! Il était difficile à mon père de dire « je t’aime », il en va de même pour toute cette génération, les parents de mes copains, etc. Heureusement cela a changé.

 

Tu parlais des références anglo-saxonnes que tu partages avec Souchon. Pourrais-tu nous parler des gens qui t’ont conduit sur le chemin de la chanson ? Et cette musique anglo-saxonne t’a-t-elle obligé à écrire en français ?

Quand nous avons démarré, on considérait la chanson française comme ringarde, hormis Brel, Brassens et Ferré. J’ai démarré avec des chanteurs à minettes. On nous appelait la « nouvelle chanson française », NCF. Cela voulait dire qu’on était gentil mais sans enjeu commercial. Concernant les paroles en anglais, comme je ne les comprenais pas, je les aimais bien : « She loves you yeah yeah yeah… »Lorsqu’on traduit, on se rend compte que la chanson française la plus populaire et la plus terre à terre passe pour littéraire à côté ! Les sonorités étaient séduisantes ; les riffs, on ne connaissait pas l’équivalent en français : le piano de What’d I say de Ray Charles, le larsen d’I feel fine des Beatles, les Shadows…

 

La génération dont tu fais partie a mis davantage en avant la musique ?

J’ai toujours prêté attention au texte. Certaines chansons françaises ne sont devenues populaires que par la musique : difficile de sublimer la phrase « A bicyclette / Avec Paulette… » Sans la musique, la chanson ne tient pas. Mais justement, là réside le mystère de la chanson. Une musique enlevée avec un texte grave, et c’est la réunion des deux qui fonctionne. C’est d’ailleurs quelque chose que j’aime beaucoup faire.

La chanson est une alchimie qui consiste à combiner deux modes d’expression qui n’ont rien à voir. Lorsqu’on lit, on ne pense pas à la musique. Quand on écoute de la musique, on n’a pas à l’esprit des mots à lui coller dessus. Or la chanson réunit ces deux choses. On pourrait penser qu’il y a eu tellement de chansons qu’on pourrait s’arrêter là. Mais cette combinaison amène des milliards de possibilités. A quoi il faut ajouter l’interprétation, la voix, qui donnent une dimension supplémentaire.

Quand on arrive sur le tarmac de ces métiers, on a besoin de se démarquer des anciennes générations. Mais finalement, au premier succès, tu te rends compte que tu as les mêmes aspirations que les autres : que les gens aiment. Au moment de l’écriture, tu n’y penses pas, tu écris pour toi.

 « l’écriture est l’art le plus libre, le plus léger, le plus affranchi des contraintes économiques »

Dans l’album précédent, tu as écrit une chanson en hommage à Nino Ferrer. C’est une figure qui a compté.

Il a démarré avant moi et j’aimais beaucoup Les cornichons, Mirza, son côté soul. Il a composé Le Sud au moment où j’ai démarré et je considère cette chanson comme un des grands classiques de la chanson française au même titre qu’un Ferré ou un Brel. Elle est intemporelle. Or Nino ne voulait plus la chanter parce qu’elle avait fini par phagocyter tout le reste.

 

On observe cette attitude chez ceux qui ont réalisé des tubes. Pourtant ce n’est pas ton cas.

J’ai au contraire une reconnaissance éternelle pour les tubes que j’ai faits. Et je remercie les gens de les avoir considérés comme tels, parce qu’avoir « fait un tube » permet d’exister dans ce métier. Notre métier demande qu’il y ait du répondant du côté du public. J’ai rencontré des artistes prometteurs qui n’ont jamais eu la lumière pointée vers eux. Ce n’est pas drôle et ça rend malheureux.

Parfois, lorsque les artistes reprennent une de leurs chansons en la réarrangeant totalement, je n’aime pas trop ça. Je ne trouve pas cela correct vis-à-vis du public et je ne le fais pas. Quand tu chantes une chanson que les gens connaissent, tu vois la différence en concert. Et je suis content d’avoir à mon répertoire des chansons plus récentes : On ne dit jamais assez aux gens qu’on aime qu’on les aime, Tu peux compter sur moi. Je suis content également de l’accueil de ce nouveau disque.

 

On retrouve ta patte dans ce disque, comme avec Dis-toi que t’es vivant. Un texte grave sur un rythme enlevé, comme évoqué plus haut.

Cette chanson vient de la réflexion de quelqu’un qui déplorait que les gens se plaignent pour un oui ou pour un non et il a dit : « Dis-toi que t’es vivant et que tout le monde peut pas en dire autant. » Ça m’avait marqué. Ce qui est amusant c’est que lorsque tu écris un titre comme celui-là, comme pour On ne dit jamais assez aux gens qu’on aime qu’on les aime, la phrase me semblait tellement évidente que je pensais avoir utilisé un proverbe. Et c’est aussi cela la chanson : des phrases qui font sens instantanément.

 

Chasseur de papillons parle de l’acte d’écrire. C’est une mise en abyme ?

J’ai choisi le papillon car c’est un animal léger et beau. Mais finalement, comme à la chasse aux papillons, on n’est pas à l’abri de revenir bredouille lorsqu’on se met à l’écriture. Puis l’idée surgit, comme le papillon, au moment où on ne s’y attend pas.

 

Pourrais-tu nous dire quelques mots sur les autres formes d’écriture que tu as abordées : nouvelle, autofiction et autobiographie[1] ?  La chanson ne te suffit pas ?

Écrire, pour moi, est complètement autre chose. L’écriture est l’art le plus libre, le plus léger, le plus affranchi des contraintes économiques : il suffit d’une feuille de papier et d’un stylo. Jack London écrivait tout le temps sur son bateau. De 24 ans à sa mort, à 40 ans, il a écrit cinquante bouquins ! Je suis fasciné par ça. C’est purement et simplement ton imagination qui travaille, et tu peux le faire n’importe où et dans n’importe quelles conditions, et tu es dans une imagination perpétuelle. Cela me plaît beaucoup et lorsque je me mets dans cet état d’écriture, je prends un plaisir énorme. Je ne l’ai pas fait davantage parce que la musique me prend beaucoup de temps, alors que l’écriture d’un livre est un véritable travail d’ermite. J’adore ça, mais aussi parce que j’adore faire des choses différentes. Et chaque activité vient nourrir l’autre. Comme j’ai adoré être uniquement compositeur pour Le soldat rose. Actuellement j’ai pour la première fois un projet de roman. Ce sera pour 2021 et ça m’excite beaucoup de le faire. Je me suis d’ailleurs acheté un nouvel ordinateur portable pour être sûr de pouvoir écrire ce livre en tournée.

Louis Chedid
© David Desreumaux

Ne m’oubliez pas est un texte très court qui dit beaucoup. Dire beaucoup avec peu, c’est une volonté j’imagine ?

Eh bien non. J’ai écrit cette chanson en un quart d’heure. Or les chansons que tu écris en un quart d’heure sont souvent celles qui sont l’aboutissement de longues années de réflexion silencieuse. Écrire l’essentiel. Difficile de s’en contenter en début de carrière ; tu trouves toujours qu’il manque quelque chose, et lorsqu’il faut réduire, tu as l’impression de te couper un bras ! Mais sur les dix pages que tu as écrites, il va falloir garder à peine trente lignes. Ça s’apprend, comme un menuisier apprend à parachever ses meubles. J’essaie de dire l’essentiel, surtout pour les chansons émotionnelles : il ne faut pas en rajouter. Un « je t’aime » suffit souvent.

Ce qui est important, a contrario, est de ne pas se censurer. Tu écris des chansons graves, tu viens d’en finir une, et ton imagination t’en suggère une autre. À ce moment-là, ta machine à réfléchir se met en marche et tu te dis que deux chansons graves, c’est trop etc. Il faut vraiment alors réfréner la raison et laisser l’imagination aller où elle le veut. Être instinctif. Parce que le mental fout la merde dans nos métiers de façon affreuse. Le mental te bousille des chansons. Je m’en préserve aujourd’hui mais je suis certain que par le passé, par autocensure, j’ai laissé passer beaucoup de chansons. Parce que ça ressemblait à ci, ça faisait trop, tu l’as déjà fait, etc. Le plus gros critique de Louis Chedid est Louis Chedid et c’est terrible !

Mais ça fait aussi partie du style que de se répéter. On ne veut pas que Renaud écrive comme Souchon. L’auteur doit innover tout en restant lui-même. Et c’est pour cela que nous sommes là encore à faire les zouaves des années et des années plus tard. Comme je le disais, ce sont les chansons qui parlent, et c’est ce qui permet de traverser le temps.

Propos recueillis par David Desreumaux


[1] À ce jour, Louis Chedid a publié 40 berges blues (roman, Flammarion, 1991), Mélodies Intérieures (autobiographie, Presses de la Renaissance, 2014), Des vies et des poussières (nouvelles, Calmann-Levy, 2015) et Le dictionnaire de ma vie (Kero, 2018).


Le site de Louis Chedid

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