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La première chanson d’un concert

Une exploration, en passant par les festivals de Tadoussac et Petite-Vallée (Québec) à l’été 2019.

Par Samuel Rozenbaum

Gilles aime la sensation d’être happé immédiatement. Il guette peut-être un titre connu. Comme Claude, il s’attend à une première chanson en guise de transition de dehors à ici, d’ailleurs à maintenant ; pourquoi pas un single récent.

Chaque spectateur a ses habitudes en début de concert. Certains ou certaines examinent d’abord le décor, d’autres dévisagent avant tout l’humain. C’est qu’il est important de vérifier à quel point le chanteur a vieilli depuis la dernière fois ou s’il lui reste de la salade verte de midi entre les dents. Dans quelques minutes ces questions deviendront superflues, mais d’ici là elles demeurent primordiales. C’est le début du match, l’instant où il est encore possible d’être plus excité que concentré, c’est le moment d’aiguiser son appétit, de savourer le hors-d’œuvre. C’est ici la zone d’embarquement, c’est là que nous surprend l’envie de nous installer confortablement pour la suite du voyage. Cette étape de dépressurisation ne dure pas le même laps de temps pour tous, mais elle orientera indéniablement le reste de l’expérience sensorielle à vivre pour chacun. Pour le meilleur et pour le pire.

Par exemple, chez Arthur ou Samuel, c’est le moment d’envisager des scénarii du concert au complet. À l’instar des lecteurs assidus de polar, ils rêvent d’anticiper juste, autant qu’ils désirent se faire berner. Ils ont beau discuter avec leurs amis avant le commencement, ils épient surtout les instruments qui habitent la scène. Au moment où les musiciens vont s’en habiller, ils supposeront déjà sur les arrangements et les événements à venir. Pour Luc, ce qui compte c’est de se concentrer sur l’articulation du chanteur dès les premiers mots. L’équilibre du son lui importe plus que le reste, et d’ailleurs il n’est pas le seul dans ce cas : Gilles, Claude, Arthur et Samuel ont tout autant insisté sur ce point. Ils croisent chaque fois les doigts pour que le niveau sonore ne soit pas trop fort. Ils savent que pour comprendre le fond du propos, il ne faut pas que le volume soit à fond.

Malgré elle, Dany commence par scruter les tenues vestimentaires : « C’est automatique pour moi et riche d’informations. Ça m’indique le soin porté à la notion d’ensemble. Un concert ne se résume pas à la musique et aux paroles. C’est un monde complet et complexe, surtout pour ceux qui cherchent la rencontre humaine avant tout. Les détails ont une importance telle que ça m’est déjà arrivé d’être indisposée par des tenues trop négligées. C’est triste, mais dans ces cas-là je dois m’efforcer, pour ne pas décrocher, de me concentrer plus que nécessaire tant je reste parasitée pour la suite de la performance. »

Nos attentes diffèrent. Notre attention aussi. Une Laurence avoue n’être en mesure d’écouter qu’à partir du deuxième titre tant elle ne sait se défaire de sa casquette de programmatrice culturelle. Elle doit d’abord évaluer l’aspect technique de ce qu’elle va voir pour pouvoir s’abandonner ensuite à ses émotions. Au contraire, un Marc-Antoine n’analyse rien au long cours du concert. Pour lui, cette étape arrivera dans quelques jours. Il fait partie de ces bienheureux qui jouissent de pouvoir se laisser simplement porter. Ce que ces spécimens-là ignorent, c’est la chance qui est la leur de posséder cette qualité innée. Cet état ne s’apprend pas et se jalouse.

Mais, au fond, Marc-Antoine n’est pas différent de ses collègues : il cherche aussi avant tout la connexion humaine. C’est la raison pour laquelle il aime que l’artiste parle avant de chanter. Un simple « bonsoir » avant les premières notes égrenées peut lui suffire à amorcer un rapprochement, au moins un mot pour sentir le souffle du créateur, un signe d’humanité pour accepter de basculer dans son monde.

©Piérick – Reproduction & utilisation interdites sans autorisation de l’auteur

Car nous sommes finalement tous pareils : des spectateurs éperdus à la recherche du lien privilégié, rare, unique ; des chercheurs d’audace qui rêvons d’être surpris sans être brusqués. On s’anime à l’idée d’être séduit par un inconnu, d’être troublé par celui qui est venu nous draguer. On désire prendre la place du renard un peu peureux qui se laisse apprivoiser par un petit prince sincère. Et peu importe la tristesse qui arrivera à l’heure de la séparation, cela vaut toujours la peine.

Mais qu’en est-il pour ces petits princes ? Comment décident-ils de la façon de se présenter à leur potentielle plus belle histoire d’amour ? À quoi pensent ces séducteurs vaillants qui acceptent de se dévoiler d’autant pour qu’on les acclame, qu’on leur déclare notre flamme dans une orgie haut de gamme ? Comment ces charmeurs préparent-ils leur entrée en matière idéale ?

Qu’ils fassent partie de ceux qui plongent vers une immersion totale en une seconde, ou de ceux qui progressent un pas après l’autre, il est toujours remarquable de les voir se jeter à l’eau. Lors des derniers festivals de Tadoussac et Petite-Vallée, nous sommes allés recueillir les techniques de dons Juans canadiens, belges et français. Afin de mieux les cerner, nous les avons classés en cinq catégories.

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Casanova #01 — Le frileux apaisant

:: Rentrer doucement dans la mer, et appliquer délicatement de leau sur sa nuque.

Parmi ceux qui assurent une transition douce, il y a ces moniteurs de colonie qui vérifient à chaque instant que tous les enfants suivent. Mais dans le lot, certains ont surtout besoin de se rassurer eux-mêmes pour s’élancer. Comment chercher l’adhésion d’un spectateur, lui demander qu’il se laisse porter par le courant musical qui va se déverser autour de lui, si le premier message envoyé par l’artiste ne diffuse qu’apathie et inconfort ?

Loupe #1 — Colin Russeil (Radio Elvis)

« Quel début de concert vous a marqué ?

Je me souviens d’un concert d’Oxmo Puccino. Il arrive, il parle d’une voix grave, posée. Et d’un coup, sans crier gare, ses musiciens, les Jazzbastards, débarquent en courant. Ils commencent un bebop rapide. On bascule, on change d’univers en un instant, comme si on changeait de planète. J’ai trouvé ça impressionnant. »

Maude Audet résume simplement : « C’est sur la première chanson que je suis la plus fébrile. C’est pourquoi je trouve important de choisir d’abord une chanson qui me soit solide. » Avant de proposer une balade parmi ses ballades et ses rengaines plus sombres, elle vise le lumineux et nage vers sa propre assurance. Tom Chicoine insiste en parlant d’un « ancrage solide », d’une mélodie à la fois agréable pour le public et rassurante pour l’artiste : « Ma deuxième chanson change beaucoup selon les lieux, mais ma première est la même depuis longtemps. Je veux saisir les gens dès le départ avec un titre dynamique. Ce choix m’aide à ne pas être décontenancé ensuite. » Guillaume Beauregard précise plus en amont les éléments qui lui permettent de trouver ce bassin de confiance interne : « Je crois que cette première chanson ne peut pas être vieille. Il en faut une récente. Elle ne doit être ni trop smooth, ni trop rapide. Il faut un tempo parfait. » David Marin appelle cela la chanson-pantoufle : « Tu dois te mettre à l’aise pour t’occuper ensuite des gens, sans te poser de questions à ce stade. Au démarrage, je veux pouvoir jouer les yeux fermés. » Et Mathias Bressan d’ajouter une astuce : « Ça peut être une chanson à jeter, celle qu’on ne sait pas trop où caser dans la setlist. C’est pendant ce temps que les dernières personnes s’assoient, que certains toussent, que quelques lumières de téléphones s’éteignent. Le public n’est pas tout à fait présent et moi je peux finir de me concentrer. C’est un sas pour tout le monde, la place d’une chanson d’attente, d’un titre un peu sacrifié avant une autre qui aura plus de densité. Pour moi c’est un choix pratique avant tout. »

Loupe #2 — Ottilie [B]

« Quel début de concert vous a marquée ?

C’était à Avignon en 2018, Anouk Grinberg accompagnée par Nicolas Repac dans un projet autour de textes collectés en maisons de retraite. Une claque dès l’introduction musicale qui ressemblait à un tapis volant tissé pour qu’elle puisse surfer. Je me suis envolée à ses côtés. »

Si l’on souhaite éviter l’hydrocution du public, on prévoira de mouiller le cou de l’assistance. Il est cependant inutile d’attendre deux heures après le repas. Cela n’est qu’une croyance populaire.

 

Casanova #02 — Le méthodique sage

:: Une visite guidée.

Il y a celles et ceux qui planifient pour les autres. Selon les cultures et les régions, on les nomme guides touristiques ou chamanes. Les éléments sont distillés goutte à goutte, dans l’espoir d’aider l’auditoire à ressentir.

« Il me semble que c’est le début du voyage. Il faut embarquer les gens, qu’ils se sentent rassurés. Qu’ils aient les clefs du roadtrip que l’on va parcourir ensemble. » Ottilie [B] parle de formes et de lumière. De coucher de soleil ou de petit matin. Elle s’assure d’être concave pour pouvoir accueillir le public dans son espace et son état. « Mon premier titre va crescendo. Il y a du relief, tant en termes de fréquences que d’amplitude. Il y a beaucoup de place pour le vocal. » À la fin du premier morceau, elle souhaite que tous se soient alignés sur son énergie pour que la visite guidée à suivre soit bénéfique à chacun : « Je veux le mystère et l’envie, susciter une curiosité. Je fais attention à ce que l’ensemble ne montre pas là où les gens doivent regarder pour laisser de la place à leur imaginaire. » En ce sens, elle se rapproche de la vision d’une Elisapie : « Mon objectif est d’évoquer avant de dire. Je laisse la musique faire son travail. Si je parle tout de suite, on est comme dans la vie de tous les jours, et moi je ne veux pas proposer la-vie-de-tous-les-jours aux gens dans la salle. Un metteur en scène m’a dit une fois que les personnes viennent au spectacle pour rêver. Je crois qu’il a raison. Alors je me laisse moi-même guider par une sorte de magie. J’accepte que certaines choses ne s’expliquent pas et j’accompagne du mieux que je peux. »

Jordane Labrie, elle, préfère commencer en parlant : « Je veux briser le quatrième mur. Que le public ait l’impression de déjà me connaître un peu lorsque je chanterai la première phrase. » Elle choisit ensuite une chanson accessible. « J’évite d’être trop aride dès le démarrage. J’ai tendance à préférer un titre rythmique, qui avance, qui engage. Je commence narratif et compréhensif avant de proposer du poétique. » Alex Météore est également de ce bord pour l’instant, mais s’accorde selon les lieux. Artiste de la relève et de ce fait peu connu, il sait déjà que son approche de la scène changera avec le temps : « Dans un contexte intimiste, je trouve ça fun de prendre contact, de se retrouver comme entre amis. Quand on dîne avec des amis, on parle entre nous avant de manger. Là c’est pareil. Mais si je deviens le chef de file d’une salle de mille personnes, alors je ne pourrai pas aller chercher les gens un à un. J’irai droit au but. » Et pour l’instant, il a sa recette de mini-chef de file : « Je mise sur une chanson qui me définit. Pas forcément un single radio mais un titre qui présente mon univers vaporeux. Après j’enchaîne avec un titre qui bouge un peu plus. Je veux être clair dans ma proposition dès les deux premiers morceaux pour pouvoir ensuite basculer d’un bassin à l’autre. »

Finalement, dans une visite guidée, c’est le guide qui importe, et la direction insufflée. La visée n’est jamais une destination précise mais un parcours. Jean-Jacques Goldman dirait qu’il n’« Y a que les routes qui sont belles / Et peu importe où elles mènent ». Et c’est important de citer Jean-Jacques Goldman une fois par jour.

 

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Casanova #03 — Le calculateur généreux

:: Un traversier. C’est déjà beau, c’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas le climax.

Sous son apparence détachée, dès qu’il monte sur scène en bermuda, Étienne Coppée (qui est bien plus proche de François Coppée, le brillant poète et académicien de la fin du XIXe siècle, que de l’ancien président de l’UMP) sait exactement ce qu’il fait : « Clairement, je veux ma deuxième chanson préférée en premier. J’en garde une autre sous le coude, mais je veux commencer fort. Même si c’est introspectif. » Quand certains artistes privilégient l’intensité de l’énergie avant la douceur de l’émotionnel, lui va à contre-courant et recourt aux contrastes. « J’ai besoin d’ouvrir tout seul sur scène, en parlant au public. Que l’on soit ensemble, eux et moi. Je choisis ma première chanson en fonction de tout ça. Et puis j’aime arriver très souriant, blagueur, et enchaîner avec un texte très sérieux. J’aime que les gens soient encore en train de rire quand j’égrène mes premières notes. Je m’amuse du fossé entre l’Étienne qui parle et celui qui interprète. »

Voilà. C’est exactement ce que l’on ressent quand il monte sur scène : Étienne joue de nous autant qu’il joue de lui-même. Comme quoi on peut être un grand calculateur sans être arriviste. On peut définir un cadre pour le seul plaisir de s’en échapper, sans obliger quiconque à réagir comme on l’imaginait.

Casanova #04 — Le démonstratif enhardi

:: Aller en voiture aux dunes puis rentrer à pied.

Et puis il y a ceux qui veulent d’abord montrer le plus beau. Commencer par ce qui provoquera l’effet waouh le plus ardent et profiter du retour à pied pour continuer à observer le chemin. À Paris, ce serait aller en premier lieu à la Tour Eiffel, et voir ensuite le reste de la ville avec les pupilles imprégnées de la magie initiale, de la grandeur mêlée aux lignes épurées.

Loupe #3 — Laurence Despeyrières

« Quel début de concert vous a marquée ?

Une fois, je suis sortie épatée d’un concert : les gens dansaient sur les chaises et je me suis laissé emporter aussi. Mais je ne me souviens plus de l’artiste. Et parfois, on peut être impressionné par une modestie. Un jour, j’ai vu Paco Ibanez. Il arrive tout simplement, surtout comparé à l’engouement autour de lui. Il pose son pied sur sa chaise, met sa guitare en place. Deux mille personnes se sont instantanément tues pour l’écouter. D’un coup, on était tous ensemble. »

David Goudreault explique pour quelle raison il ne veut pas garder son hit pour le deuxième rappel : « J’ai un préjugé favorable pour les artistes qui utilisent ce coup rapidement. Je suis devenu indulgent envers quelqu’un qui m’en donne beaucoup au début même s’il est moins abondant sur le reste. Ça ajoute au capital sympathie. Il me semble qu’en arts comme en amour, c’est une stratégie convaincante de mettre ses tripes sur la table. » C’est la raison pour laquelle David ouvre avec son poème le plus connu, J’en appelle à la poésie. Il débroussaille ainsi l’oreille du public, permettant à certains de le resituer et aux autres d’être à égalité. « Et puis je préfère les découvertes en fin de parcours. Qu’on se donne d’abord des nouvelles par ce qui nous lie déjà, pour aller ensuite dans les détails et les nouveautés. » Hubert Lenoir ajoute que, « au moment de la première chanson, les gens sont contents de te voir. Autant en profiter ». Pour sa part, il a longtemps commencé ses concerts par une très forte attention en interprétant son plus gros titre, Fille de Personne II. Lui aussi aime jouer des codes et renverser les habitudes, comme garder un tube pour le rappel.

Il existe donc des personnes qui pensent que l’acte de fusion ne se termine pas au moment de l’éjaculation.

 

©Piérick – Reproduction & utilisation interdites sans autorisation de l’auteur

Casanova #05 — Le transparent téméraire

:: Tout donner à voir dès le commencement et accepter la prise de risque inhérente au jeu des montagnes russes.

Pour Francesca Como et David Méliès du groupe Coco Méliès, la première chanson est la seule qui ne change pas d’un concert à l’autre : « Nous mettons des variables pour nous amuser, mais pas sur le premier titre. Lui est quasi immuable. Il nous aide à poser un mood, à observer les réactions de la salle. C’est presque un mantra. Ce qui est parfait pour nous dans All the waves, c’est qu’on débute en instrumental pour installer une symbiose musicale, avant que la chanson ne parte ailleurs. Dans un même bloc, les gens découvrent alors ce qu’ils vont rencontrer dans l’intégralité du spectacle. C’est un résumé de nous, un lexique pour nous comprendre, c’est un circuit de montagnes russes pour avoir une vue globale et ressentir tout ce que l’on explorera plus tard plus précisément. » Francesca et David sont bavards. Et tant mieux. Ils parlent de bipolarité, de visite des extrêmes, de préférer être adorés ou détestés pourvu qu’on ne les trouve pas plats. « Tu sais, un concert c’est une valse avec le public. Ça se danse forcément à deux. »

Loupe #4 — Marc-Antoine Dufresne

« Quel début de concert vous a marqué ?

Je pense que c’est un show solo piano de Yann Perreau. Vers 2012 ou 2013 probablement. Je ne capotais pas sur lui à l’époque et ce concert a changé la donne. Je ne sais pas exactement ce qu’il m’a fait ce jour-là, mais dès son arrivée sur scène j’ai embarqué. C’est un excellent chanteur, un sorcier peut-être. C’était fantastique. »

L’approche d’Étienne Fletcher est similaire. Il chérit autant les moments d’intimité que d’énergie haute : « J’adore que la première toune donne un aperçu global, mais que ça ne fasse pas trop bang. On décide avec le groupe du climat que l’on veut instaurer, et quoi qu’il arrive on y va graduellement. On varie très souvent. Quand ça ne fonctionne pas, on s’en souvient et on évite de recommencer, mais sinon on aime tester et tester encore. » Cet artiste talentueux et prometteur du Saskatchewan (une province de l’ouest du Canada) doit également jongler avec les contraintes imposées. Celle de la langue déjà. Il n’était pas rare, par le passé, qu’on lui fasse comprendre que ce serait mieux avec moins de chansons anglophones. Ou l’inverse, selon l’endroit où il joue. Et puis il y a les contraintes d’une époque. On ne consomme plus la musique comme avant. On n’écoute guère désormais un même style une heure d’affilée. L’ère spotifyesque est aux singles, aux playlists usées en bruit de fond, à l’habitude de zapper sempiternellement. « Pour garder l’intérêt du public, je fais attention à éviter la redondance. Je ne veux pas que quelqu’un se demande pendant mon concert si c’était la troisième ou la quatrième toune. »

La délicate Jeanne Côté se pose les mêmes questions quant à la variété : « Faut pas que ce soit la plus douce au début, mais pas la plus rock non plus. C’est ce qui me permettra de changer de vitesse pendant la représentation. » Elle compare l’ouverture d’un spectacle à l’incipit d’un livre. Elle veut tout de go indiquer le style qui va s’installer. « J’aime que ce soit une présentation, un chemin qui guide les spectateurs pour entrer dans ma bulle. »

Loupe #5 — Francesca Como (Coco Méliès)

« Quel début de concert vous a marquée ?

C’était au dernier show de Matt Holubowski avec un quatuor à cordes. Pendant quatre ou cinq minutes, les cordes ont joué seules alors que Matt et les musiciens les regardaient. J’ai trouvé ça poétique. J’ai adoré. »

C’est exactement le positionnement des flamboyants Radio Elvis : « Nous commençons très souvent par un morceau intitulé New York. C’est à la fois du rock et de la chanson. Ça résume qui nous sommes. Au début, nous l’avons choisie par attache sentimentale : c’est la première que nous avons composée pour l’album ; et puis en réalisant que les instruments s’accumulaient au fur et à mesure, nous avons aimé l’idée d’apparaître sur scène chacun à son tour, et rapidement nous avons adoré le jeu de lumière que notre ingé a proposé.  Quand ça explose au refrain, c’est comme si on arrivait par le pont d’une ville pour découvrir la vue sur les buildings. Ça y est, on y est. Au milieu du relief et des perspectives de la mégalopole. » Pourtant tout n’est pas toujours si facile et évident : « À un moment donné, nous avons réalisé que nous faisions attention au moindre détail. Certes, c’est important pour une première étape, mais nous avions peur que ça fasse trop écrit. Il nous a semblé essentiel de désapprendre, capital de retourner à la spontanéité et à la sincérité. Il a fallu que l’on s’autorise de nouveau à faire des erreurs pour être dans le moment présent et donc dans l’échange avec le public. C’est aussi ça un concert, c’est surtout ça. » Et si en réalité l’assistance attendait secrètement de l’artiste qu’il fasse ce que nous n’osons pas faire nous ? Se dénuder et s’habiller de transparence, d’entrée de jeu.

Dehors c’est la nuit. Sous le chapiteau de la Vieille Forge, les Radio Elvis sortent de scène aussi souriants que fatigués. Avant-hier ils jouaient à Paris, hier à Québec City. Sous l’œil bienveillant de Manu Ralambo, Colin Russeil et Martin Lefebvre, ses comparses, Pierre Guénard clôt la discussion sans se rendre compte qu’il livre une confidence supplémentaire : « Tu sais, finalement, c’est cette idée de m’inscrire dans le présent qui me semble la plus importante dans un concert. C’est sûrement pour cette raison que je parle de plus en plus au début. Et je me dis même que si on n’est pas bons ce soir-là, j’espère au moins qu’on sera toujours perçus comme sympas ! »

 

Conclusion

Peut-être s’agirait-il pour un performer de faire la paix avec ses propres peurs. De se souvenir que le public est bienveillant. De choisir au jour le jour la direction et de s’autoriser l’improvisation. Maude Audet nous avait déjà prévenu à Tadoussac : « On a le droit de changer d’idée. »

Au dernier jour du festival de Petite-Vallée, en terminant le repas, une conversation s’improvise avec les musiciens de Salomé Leclerc. Philippe Brault, José Major et Audrey- Michèle Simard échangent sur le sujet.

« Ça dépend tellement des contextes. Si nous jouons en extérieur, on part directement avec une pièce de groupe pour capter le public. Mais parfois, chercher l’écoute c’est aller dans l’intime.

— Le début aide à déterminer ce qui va suivre. Si tu commences avec ton plus gros hit, tu indiques que tu vas donner aux gens ce qu’ils sont venus voir. C’est un choix, ce n’est ni idiot ni parfait.

— Et après tout, on change de public tous les soirs, donc pourquoi pas de setlist ?

— Les gars, je crois qu’il n’y a pas de façon de faire. »

Voilà. C’est dit. Peu importent les profils suggérés. Chaque artiste pourrait se reconnaître dans plusieurs de ces cases trop rapidement définies par un auteur impatient de rendre son article. La météo et l’humeur, la géographie et l’horaire, la dispute de la veille ou la naissance d’une nouvelle idylle sont autant d’influences sur les choix et les envies. Comme la lune s’amuse avec les marées.

Loupe #6 — La playlist

Retrouvez la playlist des artistes qui se sont confiés sur La Première Chanson :

01.Radio Elvis • 02. Jeanne Côté • 03. Étienne Fletcher • 04. Coco Méliès • 05. Hubert Lenoir • 06. David Goudreault • 07. Alex Météore • 08. Jordane Labrie • 09. Elisapie • 10. Ottilie [B] • 11. Mathias Bressan • 12. David Marin • 13. Guillaume Beauregard • 14. Tom Chicoine • 15. Maude Audet 

©Piérick – Reproduction & utilisation interdites sans autorisation de l’auteur

REMERCIEMENTS

Merci aux artistes qui ont accepté de se dévoiler : Mathias Bressan, Elisapie, Maude Audet, David Marin, Guillaume Beauregard, Tom Chicoine, Jordane Labrie, Hubert Lenoir, David Goudreault, Ottilie [B], Étienne Coppée, Francesca Como & David Méliès, Jeanne Côté, Manu Ralambo, Colin Russeil, Martin Lefebvre & Pierre Guénard Radio Elvis, Étienne Fletcher, Alex Météore. Merci aux pros et au public qui ont accepté de décrypter ce qu’ils font naturellement : Gilles Coulombe, Luc Belleville, Marc-Antoine Dufresne, Samuel Keays-Dumas, Claude Collette, Philippe Brault, José Major, Audrey-Michèle Simard, Arthur Bourdon-Durocher, Laurence Despeyrières, Dany Lapointe. Merci pour l’accueil aux fabuleux festivals de la chanson de Tadoussac et de Petite-Vallée (Québec). Merci à Paulette Dufour et Victoria Venet (une équipe de choc). Merci à Marie-Françoise Balavoine (il n’y a pas meilleure marieuse).

 En plus des citations extraites des entrevues avec les artistes, nous avons emprunté une phrase à Benjamin Biolay tirée de Padam, et une à Jean-Jacques Goldman tirée de On ira.

Samuel Rozenbaum


Reportage paru dans le numéro 14 de la revue Hexagone (Hiver 2020)

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