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Samuele ira au paradis

Samuele, artiste québécoise de 32 ans, nous revient avec un nouvel EP paru le 8 octobre 2018. Confirmant un talent indéniable, elle est la figure d’une avenante chanson francophone de haute qualité. Elle fait régulièrement œuvre de concerts en France et en Suisse ; l’occasion, pour nous, de découvrir un exquis témoignage d’une sensibilité hors du commun. Portrait.

 

Au principe.
Samuele a grandi bercée par la musique : une maman musicienne en amateur, et surtout feu son papa, Gaston Mandeville, qui fut auteur, compositeur et interprète de métier. Toute son enfance, elle l’accompagne dans cette atmosphère : l’occasion de se familiariser progressivement avec les diverses fonctions qui entourent le métier de chanteur. Dès l’âge de 7 ans, elle commence à écrire de la poésie – plutôt sombre – qui, vers l’adolescence, aura une fonction salvatrice. À 15 ans, elle commence la guitare, glissant très vite vers ses propres chansons et, à 16 ans, vers son premier groupe : l’expérience de la scène transcende alors une adolescence plutôt déprimée. Il y a là une constante : Samuele n’a jamais gardé longtemps un emploi, l’école ne lui a pas été concluante, mais la musique s’inscrit dans la durée. Depuis 2015, c’est d’ailleurs devenu son métier à temps plein.

Voici la femme.
Samuele raconte sur scène qu’après avoir eu un enfant à l’âge de 20 ans, c’est à 26 ans qu’elle a pu/su faire ouvertement état de son homosexualité. Cette annonce marque un avant et un après : à partir de cette révélation intervient une sorte de seconde période d’adolescence. Pourquoi en parler publiquement ? Parce qu’il n’y a guère de frontière entre sa personne privée et l’artiste de scène. Pendant longtemps, elle a eu peur du regard des autres, mais elle a su dépasser cette inquiétude : à partir du moment où elle a accepté cet état de fait – ce qui n’a pas été aisé – ça n’a plus été un souci de l’annoncer au monde extérieur.

Samuele © David Desreumaux – Reproduction interdite

Combats.
Samuele s’inscrit dans un féminisme assez radical, quoiqu’elle défende le dépassement de la binarité des genres. En ce sens, pour elle, il ne peut y avoir oppression d’un genre sur l’autre si la personnalité n’est pas genrément définie : la jeune femme s’inscrit donc dans l’idée du queer, expression qu’elle utilise elle-même, à savoir le refus d’une étiquette sexuelle clairement établie, ou normative, ou sociétalement conventionnelle. Ce positionnement lui permet alors de légitimement condamner l’homophobie ordinaire. De même, elle désavoue l’attitude inacceptable de certains messieurs s’adonnant à l’égard des femmes à diverses formes de harcèlement : le consentement doit être la seule règle. C’est là une évidence, mais il n’est jamais inutile de le rappeler. À cela s’ajoute, chez la Québécoise, une louable volonté d’inclusion des personnes victimes de racisme ou vivant en situation de handicap, mais aussi et plus largement le refus de toute notion de frontière fermée. Son vecteur : la musique. Plus précisément, l’éducation politique de Samuele passe par la musique. Et le disque, de même que le concert, sont alors pour elle des gestes politiques, et constituent une forme d’implication dans la chose publique. Elle se défend pour autant de donner des leçons de morale.

Langue française.
Lorsque Samuele commence à écrire des chansons, elle utilise alors essentiellement l’anglais, bien que le français soit sa langue maternelle. Puis le français s’est imposé – même si elle vit quotidiennement plutôt en mode anglophone – parce que d’une part c’est une langue magnifique, et que d’autre part c’est dans cette langue qu’elle s’exprime le mieux. Nourrie par le folk country américano-canadien, elle est pourtant fascinée par les chansons et le personnage flamboyant de Daniel Balavoine. A contrario, l’intensité tragique d’un Jacques Brel lui semble plus difficile à intégrer au quotidien. Cela dit, elle écoute peu de chanson française, de peur d’en voler des éléments dans ses propres chansons. Samuele aime en revanche beaucoup se produire en France et en Suisse, ce qu’elle fait depuis deux ans : culturellement, l’art y a une place plus importante qu’au Québec. En effet, outre-Atlantique, il faudrait presque s’excuser d’être artiste, considéré comme une activité de paresseux : en France, dit-elle, il y a une reconnaissance véritable de ce statut, une ouverture d’esprit, une volonté plus manifeste de sympathique découverte. Par ailleurs, la chanson à texte semble ici faire davantage partie du quotidien.

Samuele © David Desreumaux – Reproduction interdite

Les filles sages et les autres.
Le parcours discographique de Samuele se compose de deux EP et deux albums : Le goût de rien (EP, 2011), Z’album (2015), Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent (2017) et Dis-moi (EP, 2018). La ligne de vie de ces disques témoigne d’un éclectisme foutrement intéressant, tant du point de vue des compositions que des arrangements. Ils sont le fruit d’un travail soigné, précis, qui laisse toujours place à une émotion sincère de l’artiste : rien n’y est jamais posture, mais positionnement, à l’image de la jeune femme passionnée et engagée qu’elle est, que l’on soit ou non d’accord avec ses dispositions militantes.

Le dernier album publié, Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent, est le cœur d’un folk-rock à la fois puissant et sensible. Elle s’est entourée de Jean-Sébastien Brault-Labbé (batterie, percussions, chœurs, guitares additionnelles, prise de son, mixage et coréalisation), d’Alex Pépin (basse et contrebasse, percussions, piano, chœurs et prise de son), de Julie Miron (guitares, percussions et chœurs), d’Élizabeth Rogers (trompette) et de Gabrielle Smith (clarinette, flûte et saxophone), les arrangements étant signés par l’ensemble de l’équipe. Samuele en effet ne travaille jamais seule : elle-même au chant, aux guitares, au ukulélé, aux percussions, à la coréalisation et à la coproduction, elle tient à ce que le résultat soit aussi une œuvre collective, bien qu’elle signe toutes les paroles et toutes les musiques du disque, à une exception près. Elle est par ailleurs ravie d’avoir obtenu un coup de cœur de l’Académie Charles-Cros pour cet opus, prix dont elle ignorait l’existence avant de l’avoir reçu.

L’écoute des Filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent et de Dis-moi – pour rester dans l’actualité de la Québécoise – produit chez l’auditeur un authentique plaisir gustatif : une cuisine gastronomique mais pourtant accessible, où chaque mot épouse à merveille la moindre note. En quelque sorte une chaleur non brûlante, dans laquelle on a envie de s’emmitoufler complétement.

Le présent semble tout tracé pour Samuele : le talent est au rendez-vous, à n’en pas douter, et les idées fortes de même. Une telle personnalité ne peut que rencontrer un succès mérité. Elle commence d’ailleurs à écrire des chansons pour d’autres artistes, signe déjà d’une reconnaissance certaine.

Eric Kaija Guerrier


 

 

Portrait paru dans le numéro 10 de la revue Hexagone.


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