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Clara Malaterre – J’veux du queer

De février à avril, d’un bar littéraire sans micro à une première partie noyée d’écho au Café de la Danse, on l’a vue progresser à pas de géante… Entre les deux, une résidence artistique – dispositif Décibels, avec Jules en tant que coach – l’a aidée à préciser son propos, à mieux réfléchir aux enjeux de la scène. Dans les deux cas, on a été troublé par sa manière d’emplir l’espace au-delà du simple couplet-refrain : une musicalité rare, comme si ses textes étaient écrits directement au chant, sans avoir eu besoin d’être d’abord couchés sur papier. Les intros prennent leur temps, des impros vocales voisinent avec des accordages étranges : Clara a transité par le blues, le jazz et même le prog’ (au sein du groupe Garam) pour accoucher d’une chanson folk plus complexe que la moyenne, transcendant les étiquettes.

Les chansons s’inspirent, de près ou loin, de personnes réelles : Peaux évoque des femmes transsexuelles croisées lors de scènes ouvertes dans le Marais, Marwa l’histoire vécue par un ami, témoin-victime de discrimination à la frontière. Sœurs, sous couvert de fable métaphysique, parle de départ amoureux (celui d’une grand-mère pour l’Algérie), de sororité et de mémoire qui flanche. Et le nouveau morceau qui ouvre ses concerts idéalise le San Francisco 70’s, rend hommage à Harvey Milk. A l’autre bout du spectre il y a Juliette, à l’afterbeat roboratif : plaisir simple de faire du bruit avec la bouche, de privilégier le son sur le sens – et de marcher sur les plates-bandes de Camille, une de ses idoles. Elle parle longuement de son admiration pour Ani DiFranco, folkeuse américaine bi, illustration de l’indépendance artistique poussée à son paroxysme. On aimerait savoir si sa reprise de Nature boy a à voir avec Nat King Cole ou Suzy Solidor (Étrange garçon en VF) : elle répond jazzman américain (Kurt Elling), duo italien (Musica Nuda). A fréquenté l’atelier de Didier Levallet sans connaître Jacques Bertin… mais reprend Salvador ou Pierre Perret, pour le plaisir, en concert.

Militante féministe et queer, elle anime une scène réservée aux filles, un lundi par mois, à la Mutinerie. A travaillé pour son master « Genre, politique et sexualité » sur le lien entre voix et genre. Se trouve aujourd’hui en décalage avec la musique électro diffusée dans les bars lesbiens. Mais raconte ses prises de bec, jadis, dans des groupes de rock macho, où on lui affirmait qu’une fille ne pouvait pas à la fois jouer de la guitare et chanter… Rêve de milieux musicaux moins fermés, de jam sessions ouvertes sur le monde, de voyage au Brésil ou au Mali. Il y a un beau contraste entre la rondeur de ce corps et le tatouage qu’elle arbore fièrement au bras. La petite taille et la force du chant. La jeunesse et l’intelligence du propos. Contraste, encore, entre la formule musicale apparemment très simple (guitare-voix) et la sophistication inouïe qui s’en dégage : à des années-lumière de nos petits chanteurs jamais sortis du « pom pom pom » des tontons à moustache. On y voit mieux qu’une révélation : un pari sur l’avenir.

Nicolas Brulebois


Portrait paru dans le numéro 12 de la revue Hexagone.


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