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Nevché – Les mots dits

En 1978, Frédéric Nevchehirlian a tout juste cinq ans mais il en est déjà sûr : il sera poète. Quelque quarante ans plus tard, il a sorti cinq albums, publié deux recueils de poésie et est devenu une figure phare du slam marseillais. Pari tenu ?

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Naissance d’un slameur
Les premiers souvenirs musicaux de Fred Nevché sont ceux des mercredis où sa mère chantait des chansons espagnoles en cuisinant, tandis que résonnait au-dehors la sonnerie des marins-pompiers de Marseille. Son père était quant à lui fan de Jacques Brel. Au collège, il découvre le rock et décide de devenir musicien. Pour autant, ce qui lui importe c’est la poésie : « J’ai commencé à m’affirmer poète très tôt alors que je savais que la poésie avait une image déplorable. Mon père est d’origine arménienne et ma mère espagnole. Les histoires que l’on m’a racontées étaient tellement lourdes à porter que j’ai de façon instinctive choisi un métier où je pouvais en raconter à mon tour, afin de m’en libérer. »

J’ai commencé à m’affirmer poète très tôt »

 

En attendant, il grandit et cherche une façon de marier mots et musique : « Je n’avais pas envie de rapper ; ça renvoyait à une culture qui n’était pas la mienne, même si je venais des quartiers nord de Marseille. Mes compagnons, la nuit, c’était Fernando Pessoa, Arthur Rimbaud, Paul Celan… » Ne sachant pas encore comment faire de la poésie son métier, il s’inscrit en fac de lettres à Aix-en-Provence, passe son CAPES puis exerce brièvement le métier de professeur. Au début des années 2000, un ami lui parle d’un film, Slam (1998). Lui qui croyait simplement déclamer découvre, tel Monsieur Jourdain, qu’il fait en réalité du slam ! « Pour moi c’était de la poésie orale. Le slam, ça a été un moyen de la médiatiser. C’était faire comme Zorro, le vengeur masqué : sous l’apparence d’un mot américain, c’était tout simplement de la poésie. »

Nevché © David Desreumaux – Reproduction interdite

Nevchehirlian
Dès qu’il a un peu d’argent, il enregistre un album avec son premier groupe, Vibrion : « Nous avons commencé l’enregistrement en 2001 et terminé en 2003. Ça a pris un temps fou parce que nous ne savions pas comment ça marchait, la musique. » Pour autant, le succès est au rendez-vous et permet à Fred Nevché de s’y consacrer entièrement. « Nous avons ramassé tous les prix ! Notre musique n’était pas commerciale, mais nous avons été bien accueillis parce que c’était barré et qu’il y avait cette histoire de poésie. » L’aventure prend pourtant un goût amer. En tournée, les musiciens se retrouvent bloqués dans un hôtel de Kinshasa, dans un Congo en pleine guerre civile. Cet épisode marque profondément Fred Nevché : « Ça a été tellement violent de voir les gens se faire taper dessus ! Ça a fait ressurgir les histoires de mes grands-parents, qui ont fui leur pays pour sauver leur vie. » Dans cet hôtel, il écrit des textes plus personnels, en lien avec son histoire familiale. Mais de retour en France, le projet de deuxième album avec Vibrion n’avance pas. Aussi décide-t-il de dissoudre le groupe et de s’entourer de nouveaux musiciens pour réaliser Monde nouveau monde ancien (2009). « Depuis que j’avais commencé le slam, je participais à beaucoup de projets différents. J’ai eu envie, comme un carnet de voyage, d’enregistrer tous les gens avec qui j’avais créé. » Cet album, il l’enregistre sous le nom de Nevchehirlian, tout comme le suivant, Le soleil brille pour tout le monde (2011), pour lequel il met en musique des textes de Jacques Prévert (dont certains inédits). « J’avais besoin d’une reconnaissance de ce nom, le mien, mais je suis fait de deux origines : ce n’était donc pas équilibré. Le côté arménien était très affiché et les origines de ma mère cachées. » Comme ce nom est imprononçable, il décide de n’en garder que la première moitié, Nevché, pour Rétroviseur en 2014, avant de lui accoler son prénom en 2018 pour Valdevaqueros. Donner à son dernier album le nom d’une plage d’Andalousie est d’ailleurs une façon de rendre hommage à l’Espagne maternelle.

Métamorphose
En 2015, épuisé par dix années à enchaîner concerts et projets, il éprouve le besoin de se recentrer. A-t-il encore quelque chose à dire ? Cela en vaut-il la peine ? En se plongeant dans ses carnets, il tombe sur cette phrase écrite en 2008 : « C’est une route de campagne où plus rien n’a de sens. » Partant de là, il écrit des dizaines de pages, ouvre un autre carnet où il couche des idées… pour accoucher simultanément d’un long poème, Décibel, et des treize chansons de Valdevaqueros. En chemin, il découvre une nouvelle façon d’écrire, plus frontale mais tout aussi poétique. Comme lorsqu’il dit : « Si tu crois que je suis une femme ou un homme seulement, tu fais fausse route. » (Valdevaqueros) « Je trouvais super que ce soit si simple, sans détour. J’avais le sentiment de me métamorphoser. » Le poète est toujours engagé, mais de façon plus légère, comme dans L’Océan : « Ce texte, c’est tout dire sans rien dire. Je m’approche d’un état où je suis heureux de m’entendre. Je ne me sens plus attaqué par la lourdeur de mon histoire. » C’est aussi le premier album où il chante autant : sur onze titres, neuf sont des chansons. « Lorsque je déclamais, il y avait du rythme. J’en ai fait des mélodies. Ce n’est pas grand-chose de plus, mais pour moi il y avait un monde entre le parlé et le chanté. »

Nevché © David Desreumaux – Reproduction interdite

Citoyen
Il peaufine ses compositions sur la scène nationale du Merlan à Marseille, dont il est artiste associé de 2015 à 2018. En échange de la mise à disposition d’un studio, où il enregistre une partie de Valdevaqueros, il anime des ateliers à destination des Marseillais. Car l’engagement, chez Fred Nevché, n’est pas seulement dans les mots mais aussi dans la façon d’exercer son métier. En 2008, il cofonde une coopérative, Internexterne, défendant à la fois une vision collective de la musique et l’autonomie des artistes. Cette structure lui permet de monter des projets à la lisière du théâtre, de la danse, du cinéma, etc. Comme le spectacle Shooting stars, pour lequel sont mis en musique les journaux intimes de Marilyn Monroe et de Kurt Cobain. Cette pensée globale, il l’applique aussi à la musique. Partant du constat que le disque n’est plus le support privilégié, il décide de tourner un clip pour chacun des titres de Valdevaqueros et de les diffuser un à un sur le Net, tout en proposant un film à partir de son poème Décibel (dont le recueil paraît en même temps que ce numéro). Avec le réalisateur Vittorio Bettini, il tisse des liens scénaristiques entre les clips et le film autour de la question du genre, extrapolant ainsi les thématiques présentes dans ses chansons. « Ça m’excite qu’une contrainte marketing soit un moyen d’être inventif artistiquement – tant que cela a du sens. Je ne peux pas écrire une chanson sans penser à sa diffusion, à ce qu’elle va susciter. »

L’enfant a grandi, le rêve de poésie s’est mué en un fleuve de mots et de notes qui irrigue ses contemporains par tous les canaux. Quant à l’avenir de la poésie, Fred Nevché affirme, lucide : « Nous entrons dans une sombre période où nous avons plus que jamais besoin d’imagination. La poésie est une nécessité absolue, mais elle va devoir prendre les armes. »

Karine Daviet



Portrait paru dans le numéro 11 de la revue Hexagone.

Retrouver la chronique de l’album Valdevaqueros, à la page 56 du numéro 10 d’Hexagone.



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