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Lise Martin & Valentin Vander – Presque un cri

A l’occasion de sa vingt-cinquième édition, du 27 juillet au 1er août 2019, le festival Barjac m’en chante programmait Presque un cri, spectacle de Lise Martin et Valentin Vander conçu à partir des chansons de l’artiste russe Vladimir Vissotsky, aux textes interdits et aux concerts clandestins. Ils évoquent ce projet original et fort.

Comment pense-t-on à créer ce spectacle ?
Lise Martin : Un jour, j’écoute un peu par hasard La lettre interprétée par Yves Desrosiers et Bia. J’ai eu un coup de cœur pour cette chanson qui me fait pleurer. L’auteur est Vissotsky, que je ne connaissais pas, j’écoute la version russe, je suis bouleversée par la voix, et j’écoute ses chansons. Pour un co-plateau, j’interprète La lettre en duo. Gilles Tcherniak (NDLR : en charge de la programmation du Forum Léo Ferré, à Ivry (94) jusqu’en juin 2017) me demande si je ne voudrais pas faire un spectacle complet sur Vissotsky. Bonne idée, et je le propose à Valentin Vander. Je lui ai demandé s’il parlait Russe, il m’a dit non. Mais on l’a fait quand même.

Valentin Vander : Je n’avais jamais entendu parler de Vissotsky, je connaissais à peine l’existence de la Russie (rire).  Ce fut une découverte incroyable, d’une grande dimension poétique et d’un bel univers.

Valentin Vander & Lise Martin © David Desreumaux / Reproduction interdite

Le spectacle étant en français, vous avez trouvé facilement des traductions ? 
Lise : Maxime Le Forestier a traduit La fin  du bal (Le vol arrêté), et Charles Lebel Rien ne va, les deux seules chansons connues en France, d’ailleurs interprétées en français par Vissotsky. Puis Yves Desrosiers, au Québec a fait l’album Volodia de chansons traduites par Béatrice Kruger (Bia). Et nous avons trouvé sur un site étonnant (www.wysotsky.com) le référencement de toutes les traductions dans toutes les langues avec des extraits musicaux, des liens vidéos et des partitions.

Comment avez vous finalisé le choix des chansons ?
Lise : Nous avons écouté plus de cent cinquante versions originales en russe et lu un grand nombre de traductions. Chacun a élaboré une sélection des textes qui le touchaient le plus, et après échange nous avons retenu les chansons du spectacle. Nous avons essayé de comprendre exactement ce que voulait dire Vissotsky en comparant les différentes traductions trouvées, un ami russe en a fait quelques unes. Il a fallu adapter les traductions existantes, littéraires et peu « rimées », avec l’objectif d’être clairs et fidèles au propos, ainsi qu’à la force poétique et aux images.

L’idée est de reproduire un concert clandestin que Vissotsky donnait dans les caves. »

Un gros travail d’adaptation sur les textes mais aussi pour la musique ?
Valentin : Nous avons été attentifs à l’obtention d’un format chanson, écoutable par des oreilles françaises. Musicalement, cela a demandé un travail très riche et compliqué pour délimiter et repiquer les mélodies. A la première écoute, Vissotsky apparaît comme un ours qui rugit, non « mélodieux ». En fait, il a une  palette vocale extrêmement riche et étendue qui va de très grave à très aigu au sein d’une même chanson voire d’une même phrase.  Nous avons travaillé pour se répartir les textes et les voix et refaire coller la musique aux mots en français. Puis nous avons travaillé l’harmonie et l’adaptation pour nos deux voix. Un énorme travail de préparation, qui a pris des mois.

Parlez-moi des choix de mise en scène du spectacle ?
Valentin L’idée est de reproduire un concert clandestin que Vissotsky donnait dans les caves. Donc une ambiance intimiste sans micros, une lumière restreinte avec des bougies. Quand la configuration de la salle ne nous permet pas d’être au milieu des gens, on quitte parfois la scène pour se balader au plus près du public. On a pris le parti de ne pas parler entre les chansons. Il fallait éviter d’être trop répétitif, trop monotone.

Lise : On a traité chaque chanson au cas par cas, avec une répartition très travaillée des deux voix sur les chansons : pas forcément des duos, pas systématiquement une chanson pour l’un ou pour l’autre, parfois on se rejoint sur le refrain ou on se complète sur un couplet ou même une phrase. On a cherché un équilibre.

La vie de Vissotsky n’est pas évoquée. On entend seulement sa voix forte à la fin du spectacle ?
Lise : Je ne voulais pas faire un spectacle sur Vissotsky mais avec ses chansons pour que ses textes intemporels et universels et ses mots résonnent aujourd’hui. Hors-concert, on distribue un papier explicatif du contexte. C’était important qu’à la fin on entende sa fougue et sa voix particulière qui est… presque un cri. On n’est pas là pour imiter Vissotsky mais pour être les passeurs de ses chansons avec nos voix et nos personnalités.

On n’est pas là pour imiter Vissotsky mais pour être les passeurs de ses chansons avec nos voix et nos personnalités. »

Dans votre choix de chansons de Vissotsky, on trouve un formidable amour de la vie mais le thème principal est la guerre…
Lise : J’ai été bouleversée par beaucoup de ces chansons-là dont la portée me semble bien au delà du thème de la guerre. Par exemple pour Il n’est pas revenu du combat, un spectateur m’indique que le combat peut être aussi celui contre une maladie. A chaque fois Vissotsky prend un point de vue particulier : celui qui se fait quitter (La lettre), celui qui reste quand l’autre est mort, le paysage modifié (Les cigognes).

Valentin N’ayant  jamais connu la guerre, j’ai été très touché.  Et Vissotsky non plus n’a pas vraiment connu la guerre.

Lise : Vissotsky arrive facilement à se mettre à la place des gens qui l’aimaient car ils avaient l’impression qu’il avait connu ce que eux vivaient. En empathie avec les situations et les gens, il savait mettre des mots sur leur souffrance.

Valentin Vander & Lise Martin © David Desreumaux / Reproduction interdite

Vous avez chacun un projet personnel et un autre projet (Louise avec Lizzie pour Lise et Les Goguettes pour Valentin). Comment se situe Presque un cri ?
Lise : Cela fait partie de mon métier d’interprète. Les projets parallèles sont des collaborations, moins individualistes qui nous nourrissent. Ce projet nous tient à cœur, il va voyager longtemps, nous ne sommes pas pressés.

Valentin : Ce spectacle créé en décembre 2017 a été joué une douzaine de fois. C’est un plaisir et un besoin. C’est une autre manière de faire son travail. Mon rêve avec ce spectacle serait de prendre le transsibérien et de chanter à chaque arrêt.


Presque un cri – Chansons de Vladimir Vissotsky – 31 juillet 2019 à Barjac m’en chante – Entretien : 29/07/2019

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