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Antoine Sahler – Stoïcisme bubble gum

Garçon discret en diable, Antoine Sahler connaît la chanson sur le bout des doigts : sa conception, son écriture, sa réception… Tant de sujets qui intéressent ce fin musicien, complice de François Morel. A l’occasion de la sortie de son album intitulé… Antoine Sahler, le fondateur du label Le Furieux sort du bois pour défendre un projet personnel de belle facture, où la profondeur se fait légère.

 

Ton album s’appelle Antoine Sahler : c’est un peu comme un début… il était temps !
Il y a quelque chose de cet ordre-là. Mon parcours se décompose en trois temps et cet album représente le début du troisième temps. Je débute en 2002, avec un premier album qui a pour titre Je suis parti. Le second, Nos futurs en 2006, me fait rencontrer Juliette puis François Morel. Démarre alors une deuxième période charnière pour moi, où je découvre tous les aspects de la profession. Avec Antoine Sahler, je réassume le statut et l’envie de chanter certaines des chansons que j’écris. Peut-être aussi parce que, aux côtés de François Morel notamment, j’ai appris beaucoup de choses sur ce que veut dire s’adresser à des gens, être sur scène, etc. Nous nous sommes rendu compte avec François que nos façons d’écrire et d’envisager une chanson étaient diamétralement opposées, mais complémentaires : longtemps je me suis préoccupé de la forme – la manière de raconter – sans me poser la question de l’adresse au public – à qui j’allais le raconter. Il ne s’agit pas pour autant d’écrire des chansons à thème, mais bien plutôt de répondre à la question : « Pourquoi ce mot-là plutôt qu’un autre ? » Le fait que ça sonnait bien me suffisait. François est l’exact opposé : il sonde en profondeur le sens et les éventuels doubles sens. Le côtoyer a rendu mon écriture davantage soucieuse du fond.

 

Je réassume l’envie de chanter certaines des chansons que j’écris. »

 

Pourrais-tu nous dresser le tableau de cette première partie de carrière avant la rencontre avec Juliette ?
C’était il y a quinze ans, et j’ai l’impression que c’est vraiment une autre époque ! Le métier, la manière dont on envisage le disque, la tournée, tout a changé ! J’étais en licence chez Harmonia Mundi, nous avons donné un concert à L’Européen, il y avait des affiches quatre par trois dans le métro, et pour eux c’était la moindre des choses. Aujourd’hui ça semble sidérant. J’ai commencé par chanter au Limonaire à la fin des années 90. J’y ai rencontré toute la bande : Stéphane Cadé, Wladimir Anselme, Armelle Dumoulin, Nicolas Flesch… Je suis arrivé un peu après eux, j’étais plus vieux et plus débutant. L’histoire de ma vie !

Durant ta collaboration avec François Morel, tu écris pour d’autres et tu continues à te produire sur scène comme accompagnateur…
Oui, et ce sont pour moi deux choses que je dissocie. D’un côté, il m’arrivait d’écrire pour d’autres, avec François ou tout seul. J’étais chez Universal dans le petit pool d’auteurs auxquels on passait commande pour Eddy Mitchell, pour Julien Doré, etc. J’ai aimé essayer de me fondre dans des styles et ouvrir au maximum le spectre de ma curiosité, m’ouvrir à un maximum de styles et voir comment une chanson est faite en profondeur. Et puis il y a eu la scène. J’en ai fait beaucoup, avec François, dans des spectacles de chansons, ou des spectacles de théâtre où la musique était présente. Ces pas de côté par rapport à la chanson m’ont énormément nourri.

Antoine Sahler © David Desreumaux – Reproduction interdite

Si tu devais faire la part des choses entre tes talents pour la musique et le texte, tu dirais que tu préfères qu’on t’appelle pour l’une ou pour l’autre ?
Je n’ai aucun ego par rapport à ça. Et je vais dire une généralité – mais comme beaucoup de généralités elle comporte une part de vrai : une bonne chanson n’est pas du tout l’addition d’un bon texte et d’une bonne musique. Il y a de magnifiques textes qui ne feront pas de bonnes chansons, parce que justement ils n’en ont pas besoin. Et inversement des musiques très belles auxquelles il ne faut pas ajouter quoi que ce soit. On peut prendre par exemple les solos piano de Chilly Gonzales ; à l’évidence ajouter un texte rendrait la chose plus faible. Ce sont les creux, les silences qui font la chose belle. Cette addition fait parfois que lorsqu’on soustrait une musique le texte seul semble faible. Je ne sais pas si j’ai des compétences partagées, mais ma sensibilité me convainc qu’il faut au maximum charger l’un de l’autre, et dès le début.

En 2015 tu sors un album personnel, Je n’ai encore rien dit. Pourquoi as-tu souhaité reprendre la plume pour ton propre compte ?
Finalement, cet album est le plus mystérieux pour moi, à moitié assumé… Il a été fait vite comme un geste abandonné, afin de me remettre en selle. Un disque enregistré en une journée en piano-voix : ça s’apparente à une photo. Ce disque a le défaut du brouillon, mais Semaine B et D’ailleurs, que j’ai réenregistrées pour Antoine Sahler, y sont présentes.

Fonder un label – Le Furieux –, écrire pour les autres, accompagner les autres… Tu as une efficacité qui te permet un grand don de toi-même. On perd le temps qu’on pourrait consacrer à soi-même quand on est aussi polyvalent que tu l’es ?
Je ne suis pas sûr. C’est possible, mais je pense que je suis d’une nature profondément encline à la procrastination, et paradoxalement ça m’aide et me nourrit d’avoir cinq choses à faire d’un coup.

Prendre du temps pour ton album, c’est presque une gageure.
Oui, j’ai créé le label et là, je me sens illégitime pour défendre mon propre album. Ça m’oblige ! (Rires.) Mais j’essaie avec ce disque d’être un mec qui s’assume un peu, en mettant les moyens nécessaires pour qu’il soit entendu.

Vingt titres, des chansons de facture traditionnelle et des intermèdes loufoques, absurdes, mais également empreints de gravité existentielle. Peux-tu nous parler de la naissance de cet album ?
Ce n’est pas forcément conscient de ma part, mais je pense qu’il y a eu volonté de théâtraliser le disque – suite aux expériences de scène dont je parlais qui m’ont fait comprendre qu’il était possible d’envisager de façon différente le rapport entre texte et musique. Sans concevoir pour autant un disque concept, j’ai cherché à créer des résonances d’un titre à l’autre en jouant sur des formes courtes. J’ai un gros carnet de chansons courtes. Un jour, Wladimir Anselme s’est moqué de moi à ce sujet. Il a dit en scène, pour me présenter : « Antoine Sahler faisait des chansons de plus en plus courtes, jusqu’à n’en faire plus du tout. » Il est lucide et observateur… (Rires.)

Musicalement l’album est très pop, avec parfois des envolées de cordes. Pour une fois que tu assures ta propre direction musicale, peux-tu nous parler de l’orientation que tu as souhaité prendre ? Marre du music-hall ?
Non, ça ne me résume pas complètement. Effectivement ma collaboration avec François m’a amené à participer à des spectacles rendant ce type d’hommage. Je suis quant à moi plus nourri par les Beatles que par Yves Montand. Le jazz et la pop sont mon ADN profond. J’ai écouté de la chanson française tardivement. Lloyd Cole and the Commotions ou McCartney ont bercé mon adolescence. Ils sont mes premiers émois musicaux.

 

Je suis passionné par la chanson, par le fait d’en écrire, d’en découvrir… »

 

La pop est synonyme de légèreté. Ton album lui, sait conjuguer légèreté et profondeur, ce qui est assez rare.
La pop véhicule également l’idée d’équilibre de la forme. J’ai toujours beaucoup aimé les choses assez produites. Dans le choix des orchestrations, il y a toujours une dimension empirique, des collaborations souhaitées : Thibaud Defever aux guitares, David Chalmin pour l’enregistrement, Jeff Hallam à la basse et Raphaël Séguinier à la batterie.

Parmi les thèmes qui t’animent, il y a toujours ces odes à la chanson même. Tu as écrit la chanson fil rouge du spectacle de Morel, Satanée chanson, ou Pop song, présente dans le même spectacle.
J’ai écrit Satanée chanson pour François Morel en repensant à Ma p’tite chanson de Bourvil. Et Pop song est une chanson que j’avais écrite pour Jane Birkin – elle n’a jamais dû arriver à ses oreilles. François a tenu à la reprendre.

Ce disque s’ouvre avec J’en ai plein et se referme sur En morceaux. La chanson, c’est presque une vie en soi, une vie parallèle ?
Je me demande même si ce n’est pas la vraie vie qui est la vie parallèle. J’avais écrit une chanson courte pour laquelle je prenais des images de lieux de vie, des maisons, des châteaux, des tentes. Et je jouais deux notes en disant : « Moi c’est là, entre le mi et le fa, que je m’assois / Moi c’est ici entre le fa et le mi, que je vis. » C’est quelque chose que je ressens profondément. Pourtant j’ai un foyer, je suis père de famille avec les responsabilités que cela engendre, mais j’adore vivre à l’endroit des chansons. Je suis passionné par la chanson, par le fait d’en écrire, d’en parler, d’en découvrir… donc ça pourrait être une vie en soi.

On pense beaucoup à Vincent Delerm en t’écoutant. Est-ce que tu le conçois ?
Effectivement, nous avons des points communs de génération, ce côté bobo, qui n’est pas un gros mot. On pourrait le voir sous ce spectre-là, mais je pense que des choses plus profondes nous lient que j’aurais plus de mal à analyser. Ses chansons me parlent, il appartient à une tradition post-Souchon dans laquelle je me reconnais : travailler la chanson par l’ellipse, la ligne claire dont je parlais. Ce sont des choses qui me correspondent et dont j’ai le goût profond. J’aime également comme il chante ses chansons sur scène, c’est à voir.

Dans l’album, il y a une chanson qui est presque un autoportrait : Elle fait des listes… Antoine Sahler c’est un peu l’homme qui écrit des chansons sous forme de liste. Quelque chose qui te rapproche encore de Delerm. Merci merci, Semaine B, Ton prétendant, Tout le monde est jeune. Des listes concrètes qui en disent long : « Des pouces sous des images / Des photos de chatons. » Peux-tu nous parler de cette manière d’écrire, du concret à l’idée ?
J’associe ça au dessin de presse et d’humour. Je trouve que la chanson se prête très bien à ce genre d’approche, c’est-à-dire pointer un détail, un angle qui raconte le tout. Ça permet l’économie de moyens : par une juxtaposition de détails qui, associés les uns aux autres, racontent quelque chose. Il y a nombre d’exemples de chansons comme cela. Dans La chambre d’amis de Benjamin Biolay, dans laquelle il décrit la chambre où d’habitude il ne dort pas, on comprend que cela fait suite à une dispute de couple. Mais il s’agit juste de la description des objets présents dans cette chambre d’amis. Encore une fois, c’est le creux, le hors champ, l’ellipse qui apportent de la profondeur et du sens. Cela permet à l’auteur de se dire que l’auditeur va faire une partie du chemin, et c’est très agréable. Concernant la liste, je fais gaffe. (Rires.) La liste, c’est un grand truc en chanson – la liste des chansons à liste depuis Boris Vian est elle-même interminable. Je pense que cela correspond surtout à une volonté de dire beaucoup avec pas grand-chose.

 

C’est le creux, le hors champ, l’ellipse qui apportent de la profondeur et du sens. »

 

Justement, Merci merci est par le menu une satire de la société de consommation menant au péril écologique. Un peu comme La complainte du progrès en un autre temps…
Ce titre est un peu différent de la tonalité générale de l’album. Il est plus frontal, plus explicite. J’avais envie de parler du sujet sans donner de leçon, car je ne suis pas exemplaire. Nous faisons tous du mieux que nous pouvons. Je suis parti de l’ambivalence du mot « merci » qui, quand on le double, signifie davantage « ça suffit », et dire tout cela avec une espèce de sourire qui finit en grimace. Le mot « mélancolie » dans le refrain est important pour moi parce que j’ai envie de dire profondément, dans cette chanson, qu’au-delà du sujet écologique et de la décroissance, cette surconsommation – dont nous ne nous rendons même plus compte, qui est notre moteur quotidien – nous rend tristes au fond et nous fait du mal. En dehors de l’écologie, le surdosage de « désirs qu’on nous inflige » – comme le chante Souchon – nous épuise. Et il est dur de redescendre parce que c’est collectif. Je suis pour les petits gestes, mais il va falloir passer à la vitesse supérieure. Je ressens ce truc d’un monde marchand hyper mélancolique. J’ai l’impression qu’avec moins la planète irait mieux, mais nous aussi !

Il y a une ambiance musicale bubble gum, reprise dans l’esthétique des clips qui viennent de sortir : Merci merci un peu bouffon et Sénescence, avec des choristes danseuses, des voix légères, et pourtant ces deux chansons en particulier n’ont rien de drôle. Comment envisages-tu cette espèce de hiatus ? Est-ce une manière d’exprimer la mélancolie ?
Autre poncif : les gens très drôles sont tous de grands dépressifs. Le moteur essentiel de l’humour est toujours une détresse, une angoisse de laquelle on rit. Moi qui ne suis pas ennemi de l’humour, mon moteur vient de là aussi. C’est peut-être la raison pour laquelle je m’entends bien avec François Morel. Effectivement, le fond des chansons est en général sombre. En tout cas, je pense que j’ai voulu des chansons lucides. Par exemple Et à la fin on meurt, une chanson de quatre secondes : une chanson inattaquable dont personne ne pourra dire que je mens ! (Rires.) Et heureusement qu’on arrive à en rire.

D’ailleurs parle du désir de s’évader des grandes villes, désir jamais réalisé ; Un peu de ta vie des connaissances qui prennent des distances et qu’on ne voit qu’à travers un fil d’actualité Facebook. Finalement il faut qu’une chanson, toute personnelle qu’elle soit, ait un regard un peu porté sur la société ?
Au-delà de tout jugement de valeur, force est de constater que l’utilisation des réseaux sociaux a changé en profondeur les rapports humains : comment on se sépare, comment on reste ensemble. Si on me fait le procès de dire que je suis un chanteur bobo parce que je parle de Facebook, c’est un raccourci parce que ces choses font partie de nos vies. On sort du champ de la chanson, mais je trouve le procès fait aux bobos trop rapide, et c’est un sujet qui me tient à cœur. Qu’est-ce qu’on condamne chez le bobo ? Si c’est l’entre-soi, je suis d’accord, mais il y a de l’entre-soi partout. Mais si ce sont des gens qui trouvent qu’il est important que leurs enfants aient des livres, qu’ils aillent à la médiathèque…

Antoine Sahler © David Desreumaux – Reproduction interdite

Semaine B a un rôle un peu à part dans ce disque : la chanson raconte la vie d’un papa qui a son enfant en garde alternée ; c’est finalement la chanson la moins personnelle de l’album, avec une technique d’écriture marquée, et en même temps une des plus intimes. Comment est-ce que tu te situes entre la parade, le fait de te cacher et le fait de dire ?
Grande question… En tout cas, je ne crois pas, dans cette chanson, me cacher derrière un procédé. Si c’était pour dire des choses très intimes, je ne pense pas que j’en ferais une chanson, ça ne me correspond pas. Je ne suis pas dans l’étalage autobiographique. Il se trouve que Semaine B m’a été suggérée par un ami également divorcé, un copain parent d’élèves. Il me parlait de son sentiment un peu désemparé du premier jour où ses enfants étaient chez leur maman. Il m’en parlait exactement en ces termes, disant que c’était hyper bizarre, qu’à la fois c’était un truc super que de rentrer à l’heure qu’on voulait et de ne pas aller chercher l’enfant chez la nounou, et en même temps étrange de se dire : « Mais pour faire quoi ? Je peux tout faire mais je n’ai plus envie. » Et ce sentiment ambivalent, un peu schizophrène, est intéressant parce que c’est matière à chanson. Et je me suis amusé à aller au bout du procédé d’écriture. C’est très schématique, proche de la fameuse liste. C’est un split screen (NDLR : ou écran morcelé). Sur scène, je vois qu’elle fait mouche et je sais que statistiquement ça parle à beaucoup. Comme pour Merci merci, je ne veux pas donner de leçon ni apporter une solution : il s’agit d’un tableau.

En réalité ce disque est très personnel et tu fais tout pour le cacher…
Peut-être parce que je suis et serai toujours assez pudique. Mais aussi parce que je n’ai pas l’impression que ma vie soit plus intéressante qu’une autre. Je ne veux pas arriver en scène en disant : « Vous allez voir, mon cœur saigne ! » J’ai toujours du mal avec ça en général, dans toutes les formes artistiques. Effectivement ce n’est pas pour panser les blessures, parce que ce n’est pas avec les chansons que je le fais. J’essaie de faire en sorte que mes chansons soient ouvertes à l’interprétation. Une chose qui me touche : lorsque quelqu’un à Montpellier, à Vannes, me cite une phrase en me disant que ça lui fait penser à quelque chose de précis.

En morceaux raconte aussi cela. Il s’agit d’un gros plan sur un sentiment qui surgit à l’écoute d’une musique, mais qu’on a du mal à ressentir dans la vie parce qu’on est toujours enfermé dans une carapace.
« Trois notes de piano / Et mon corps se déchire / Et mon corps en morceaux » : c’est vrai et au fond, je ne sais vraiment pas pourquoi. Au sujet de la primauté de la forme, je pensais à Georges Perec, un auteur que j’aime beaucoup. Certains font le procès du côté formel, du type qui se cache derrière des procédés d’écriture brillants, etc. Perec a écrit La disparition, un livre de deux cent cinquante pages sans la lettre e. Dans une critique, il était dit que c’était son livre le plus formel et le plus personnel à la fois. Perec a une histoire familiale douloureuse, et ce livre sans e parle de ses parents : c’est un livre écrit « sans eux ». Peut-être que lui-même ne s’en était pas rendu compte. Ce genre de clé me touche énormément : quand la forme te dévoile à toi-même une part de qui tu es. C’est très beau. Ce n’est pas se cacher, car Georges Perec ne se cachait pas derrière un procédé, mais en s’engouffrant dans ce même procédé, il abandonne quelque chose et peut-être sait-il, inconsciemment, que ça va se savoir…

Propos recueillis par Flavie Girbal



Portrait paru dans le numéro 11 de la revue Hexagone.

Retrouver la chronique de l’album Antoine Sahler, à la page 54 du numéro 11 d’Hexagone.



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