HomeReportagesMona Heftre au Forum Léo Ferré

Mona Heftre au Forum Léo Ferré

Mona Heftre – 22/2/2019 – Forum Léo-Ferré – Ivry-sur-Seine

Mona Heftre & Nathalie Fortin au piano © David Desreumaux – Reproduction interdite

Une autre date nous attendait à Ivry-sur-Seine ce trimestre, et pas des moindres. Bien trop rare sur les scènes dédiées à la chanson, Mona Heftre donnait rendez-vous le vendredi 22 février au Forum Léo-Ferré pour une des premières représentations de son nouveau tour de chant. Le public ivryen – habitués pour la plupart et connaisseurs en matière de chanson – a répondu présent à cette invitation et c’est dans une salle relativement comble que Mona Heftre a donné à entendre les auteurs qu’elle affectionne particulièrement.

Tout au long de son récital, l’artiste est remarquablement accompagnée au piano par Nathalie Fortin, dont on ne se lasse pas de vanter les qualités, la subtilité du jeu, l’écoute, la capacité à se mettre au service de la musique, la complicité qu’elle sait installer entre elle et l’artiste qu’elle accompagne. Elle offrira même sa voix, en duo, pour une fort belle chanson de Hughes de Courson (Il jouait avec les mots), paroles et musique, dont le texte ne saurait être apprécié des plus chastes oreilles…

Mona Heftre ouvre cette soirée avec un double hommage : à Léo Ferré, dont elle interprète plusieurs titres (L’homme, Les copains d’la neuille, La vie est louche, La solitude, La vie d’artiste notamment), mais aussi et surtout à Catherine Sauvage, interprète historique de Ferré. C’est elle qui aura permis au Vieux Lion de connaître la renommée quand cette dernière se refusait encore à lui, c’est elle encore qui certainement l’aura le mieux compris et le mieux interprété. « Ayant un goût prononcé pour la démesure, la sensualité, la langue subversive de Ferré, j’ai imaginé ce tour de chant, hommage aux auteurs, aux poètes, aux écrivains dont elle et moi chérissons les mots », dit Mona à propos de ce nouveau spectacle – ce « elle » faisant bien entendu référence à la grande Catherine qu’elle évoquera à nouveau avant d’interpréter un texte de Lacenaire (Pétition d’un voleur à un roi), que Catherine Sauvage donna également sur scène en 1968.



D’emblée, Mona Heftre plaît par sa simplicité, par son rapport franc et direct au public. Elle abolit d’un trait la distance entre elle et lui, présentant les morceaux aisément, sans manière, mais avec l’acuité d’une femme qui aime et respecte les mots tout autant que leurs auteurs. Des chansons, des textes, des poèmes pourtant d’une grande exigence, souvent loin des grands standards. Ainsi, lorsque Mona annonce Prévert et Kosma, elle sourit et précise qu’il ne s’agit pas des Feuilles mortes. Puis elle interprète – comme très peu s’y sont risqués – la terrible Barbara à l’ardue ligne mélodique. La force de l’interprétation de Mona Heftre repose justement sur le fait qu’elle ne passe jamais en force. Elle suggère, elle évoque, elle dit, déroulant comme des explications des textes qui n’en sont pas. Aucune emphase dans les chansons de Ferré, par exemple, qui en sortent magnifiées. Pas franchement de retenue non plus, mais beaucoup de simplicité et de sobriété qui servent admirablement les œuvres. Après Léo Ferré, voici Pierre Mac Orlan (La chanson de Margaret, La fille de Londres), et l’on oublie un temps Germaine Montero et Monique Morelli qui l’ont pourtant si bien chanté. Mona Heftre trace son chemin d’interprète dans l’épure, ne cherchant pas à ajouter du sens au sens. Cela fait d’elle une artiste unique en son domaine, visant à la sincérité du texte, une sincérité faite de dépouillement. Charles Baudelaire, Pierre Seghers, Patrick Modiano, Gilles Vigneault, Charles Cros, Serge Rezvani seront ainsi convoqués dans ce tour de chant, servis chacun avec la même élégance, avec délicatesse, d’une voix profonde et chaleureuse célébrant la langue française et ses quartiers de noblesse.

David Desreumaux



 

Compte-rendu paru dans le numéro 11 de la revue Hexagone.


Share With:

hexagone.lemag@gmail.com

No Comments

Leave A Comment