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Cabaret Deret, la fronde de l’éternelle jeunesse

Jean-Claude Deret - Photo David Desreumaux

Jean-Claude Deret – Photo David Desreumaux

Parfois, t’es mal foutu, t’as mal dormi, t’as bobo là et puis là. Tu te dis que tu ne sortiras pas ce soir parce que t’es fatigué et comme t’es plus tout jeune, tu dois te reposer. Si si, tu te dis ça des fois, je le sais. Moi aussi d’ailleurs. Mais depuis lundi soir, ce 23 mai 2016, j’ai décidé de regarder ma bobologie d’un autre oeil, de revoir mon comportement geignard. Un peu honteux de me plaindre pour des petits riens, surtout heureux de constater que le temps n’est pas l’ennemi du bien et de l’Homme. Depuis quelques semaines, Gilles Tcherniak, le taulier du Forum Léo Ferré, ne tarit pas d’éloges à propos du Cabaret Deret et c’est donc tout naturellement qu’il m’en avait fait la réclame. Je dois avouer ici que je ne connaissais pas l’existence de ce cabaret, de cette troupe constituée autour des chansons et de la personne de l’incroyable Jean-Claude Deret.

Au demeurant, de ce Jean-Claude Deret, je ne devais avoir entendu que quelques titres, de-ci de-là, interprétés par des secondes mains. Pourtant ce M. Deret est un jeune homme qui a vécu pas mal de choses. Il a eu le temps, faut dire. Quatre-vingt quatorze piges au compteur ! Je ne sais pas s’il a toutes ses dents, comme on dit souvent pour déconner, mais ce que je peux dire, c’est qu’il a toute sa tête ! Et qui plus est, une tête drôlement bien faite !

Zabou Breitman - Photo David Desreumaux

Zabou Breitman – Photo David Desreumaux

Jean-Claude Deret, généralement, pour le présenter, on dit que c’est le papa de Zabou Breitman. Ce n’est déjà pas rien, je le reconnais, parce qu’au delà d’être très séduisante, Zabou est sacrément talentueuse en tant qu’actrice, réalisatrice et metteur en scène. Mais c’est restrictif tout ça et Jean-Claude Deret n’a pas fait que Zabou de bien dans sa longue vie ! Scénariste, dramaturge, acteur et écrivain, il endosse notamment la paternité de Thierry la fronde (Une espèce de Robin des Bois à la française), célèbre série télévisée des années 60, dans laquelle il interprétait le rôle de Messire Florent.

Depuis plus de quarante ans, il anime et dirige le Théâtre du Cercle de Saint-Gervais-la-Forêt, dans le Loir et Cher. Mais, si tous les arts nous intéressent à Hexagone, l’activité que l’on retiendra en premier chef chez cet homme de théâtre et de cinéma, c’est son activité de cabarettiste ! Il a dirigé successivement trois caves dans le quartier latin et pas n’importe lesquelles : La rose rouge, Le caveau de la Huchette et Les Trois Mailletz. Pas étonnant alors que Jean-Claude Deret en soit venu à écrire, composer et interpréter ses propres chansons !

Antonin -Photo David Desreumaux

Antonin Chalon -Photo David Desreumaux

Ce sont donc ses oeuvres que le Cabaret Deret interprète. Ce « Cabaret Deret » a été créé en 2011 à l’initiative de Zabou. Défini comme un cabaret « impromptu et familial », le projet se regroupe autour d’une troupe qui mêle familles de la chanson, du théâtre, du spectacle vivant au sens large. L’effectif hétéroclite n’est pas forcément figé, les protagonistes varient d’un spectacle à l’autre en fonction des plannings de chacun. Ainsi, on voit régulièrement autour de Jean-Claude Deret – qui interprète quand même pas loin de la moitié des morceaux de la soirée – Olivier Breitman, Antonin Chalon, Serge Bagdassarian, Zabou Breitman, Christine Murillo, GiedRé, Shirley et Dino, Les Mauvais élèves, Phlippe Kelly, Marie-Thérèse Orain, etc. Le tout accompagné par Vadim Sher au piano. C’est Deret lui-même qui ouvre la soirée, tout en humour, ironisant sur le fait qu’à son âge « on n’a pas un grand avenir devant soi, mais qu’en revanche on a des souvenirs » et que si « on voit de moins en moins bien, ça compense avec le fait que l’on est de plus en plus sourd ». Ca donne le ton, ça met dans l’ambiance et si l’on pensait assister à un spectacle convenu et pépère, on a fait fausse route. Ce spectacle est fait par un jeune, avec des jeunes, pour des jeunes. Dans leur tête je veux dire.

Marie-Thérèse Orain - Photo David Desreumaux

Marie-Thérèse Orain – Photo David Desreumaux

Quand d’aucuns, à 60 balais, trouvent normal de se ranger du côté des flics plutôt que des citoyens, Jean-Claude Deret avec son quasi-siècle dans les pattes donne une leçon d’humanisme magistrale. Donne de l’espoir, de l’énergie et rappelle sans le dire que la lutte pour nos libertés se doit d’être joyeuse et permanente. « Anar nanti et travailleur paresseux », comme il se définit lui-même sur son blog (Tu en connais beaucoup toi qui ont un blog à 94 ans, même peu alimenté comme celui-ci ?), l’homme est d’un engagement sans faille, tout en subtilité, en décalage, prenant beaucoup de recul dans ses textes et dans l’interprétation comme pour mieux faire entendre ses convictions. Aborder les sujets complexes, politiques, sociétaux, par le truchement de la fantaisie, c’est le pied de nez que Deret sert aux austères et autres encravatés égarés. A titre d’exemple, ce petit régal de duo interprété par Corinne (Shirley) et Zabou : Le cocktail pour intellectuels de gauche

Quelle fraicheur chez ce bonhomme, chez cet homme libre qui chante la liberté (« On veut des piaules pour s’aimer ou bien s’aimer dans la nature » sur La dernière manif) ! L’écriture est claire, précise, élégante. Drôle sans jamais faire de concession, finement. Semblant toujours proposer et oser le divertissement plutôt que d’assommer avec des slogans. C’est réjouissant. Ce lundi-là – comme aurait dit Delpech – je suis arrivé en quadra fatigué au Forum, je suis reparti avec la pêche d’un gosse de 94 ans ! Merci Messire Florent !


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