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Les Hurlements d’Léo, la bande à Mano

Photo David Desreumaux

Photo David Desreumaux

Triste période pour les espoirs de gauche, le Front National gagne de l’électorat, malgré nos engagements, c’est l’essoufflement. Vous vous souvenez-vous des Frères Misère ? Des mairies d’Orange et de Vitrolles devenues frontistes et la mobilisation qui a suivi pour les dénoncer ? Vous vous souvenez du 21 avril 2002 et des réseaux sociaux émergents s’engageant contre la bête brune pas encore bleu marine ? Les dernières élections nous ont sapé le moral, déloger le FN n’a pas eu lieu mais quand même, quelle jubilation de chanter ces ritournelles fraternelles et colériques : « Il ne suffit pas de s’offusquer / Quand on tue un étranger / De dire que la France a la merde au cul / Qu’à Orange Toulon ça pue ! » Mano Solo était l’homme de ces combats ! Et Les Hurlements d’Léo font une œuvre de salubrité poétique en reprenant sur scène ses chansons. Un gros boulot. Au finale, ils ont présenté le 4 décembre dernier, au Divan du Monde à Paris, un spectacle total et rassembleur fait de collaborations : les mots de Mano bien sûr, mais aussi le travail de Fred Kleinberg en toile de fond, la venue sur scène de Francesca Solleville, David Salsedo des Silmarils entre autres.

Oui, Les Hurlement d’Léo chantent Mano Solo, c’est un hommage. L’hommage à une œuvre qui est entrée dans le patrimoine de la chanson. Pas n’importe quel patrimoine, pas n’importe quelle chanson. Une chanson engagée, comme on le disait, mais engagée dans tout ce qu’elle porte d’humain et d’écorché. Et Les Hurlement d’Léo chantent Mano Solo, ce n’est pas une commémoration. Les fans entonnant un shalala pour réclamer un rappel s’y sont trompé. Les vieilles habitudes de la vieille garde n’ont pas été « respectées » dans ce spectacle et tant mieux. Et qu’on ne vienne pas dire que c’est l’œuvre de pilleurs de tombes ! Le 4 décembre au Divan du Monde, Les Hurlements d’Léo ont touché, ému, sans doute plus qu’avec leur propres albums. Ce n’est pas médire que de dire ça : c’est leur rendre un vibrant hommage parce qu’ils ont compris l’artiste majeur qui nous a quittés le 10 janvier 2010 ! Peut-être pas les premiers… Mais ce sont les premiers à avoir mis Mano à sa place : en haut de l’affiche. Entendre ces / ses chansons, dans un Divan blindé à craquer aide à nous sortir de notre torpeur, de la mollesse qui s’insinue et s’installe… Elles sont incroyablement fédératrices. De 10 ans à pas d’âge dans la salle, le public a dansé, sauté, chanté. Tu peux voir ça sur la vidéo qu’on t’en rapporte en bas. Je dois te dire, Lecteur, qu’ils nous font aussi vachement plaisir à chanter ce Mano que lui-même avait rayé de la liste presque 12 ans avant sa disparition. Sur scène, on a entendu : Pas du gâteau, On vous aura prévenus, Au creux de ton bras. Hérésies des derniers concerts, chansons tricardes s’il en est dans les sets de Mano depuis des siècles ! Et ça s’en donnait à cœur joie de la voix chevrotante à l’extrême façon Emmanuel Cabut, sans malaise, juste du pur plaisir. Nous, c’est pour ça qu’on t’en parle, parce que ça fait plaisir.

Photo David Desreumaux

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Reprendre Mano Solo, pour les Hurlements d’Léo, c’est un bain de jouvence, un retour aux sources, celles de la poésie et des convictions.  Erwan et Laurent avouent avoir appris à jouer et à chanter sur des chansons de Mano Solo et au bout de 18 ans de route, alors que le groupe connaît une pause, l’un d’entre eux évoque l’idée de reprendre le « frère misère » et tous s’enthousiasment comme à 17 ans…  C’est là qu’ils vont à la rencontre de ceux qui ont connu Mano. « Vive la révolution ! » clamait Mano en fin de concert, lorsqu’il fermait boutique. Révolution, un mot qu’on n’entend plus mais qui colle tellement bien à l’animal.  Révolution intime, amicale, picturale et collective.

Mano, le sensible fort en gueule, a laissé sur le côté de la route un bon paquet d’amitiés, plus ou moins malmenées, plus ou moins fidèles mais inoubliables à coup sûr. Fatiha Bendahmane, sa manageuse de toujours, celle qui a bravé toutes les houles, toutes les tempêtes et qui a tenu la barre, dure, fière et droite. Il y a aussi Fred Kleinberg, l’ami peintre, l’auteur de La lune sur La Marmaille nue, le premier album de Mano, qui réalise la mise en scène et la toile de fond du spectacle. Mais aussi Napo Romero, le Frère Misère des premières heures dont la fidélité au projet manosolesque est d’autant plus touchante que la collaboration avec le chanteur s’est close en 98 pour ne jamais reprendre. Mano, on l’aime même quand on le quitte.

Photo David Desreumaux

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Hydre à huit têtes, les Hurlements l’ont joué collectif pour reprendre le Mano soliste et se lancent même à la rentrée dans l’enregistrement d’un album copieux et fourni, riche en collaborations diverses et variées autour de l’œuvre du chanteur. On en saura plus à la rentrée. Pour l’heure, lis l’interview que Laurent Kebous nous a accordée la veille du concert au Divan du monde. Il revient sur le projet, sur Mano, ses amis, sa poésie.

Hexagone : Tu peux nous dire brièvement comment est né le projet de reprendre le répertoire de Mano Solo ?
Laurent Kebous :
On a monté les Hurlements d’Léo il y a 18 ans avec Erwan, qui chante comme moi dans le groupe, et on a appris à jouer de la guitare sur des chansons de Mano qu’on jouait dans la rue ! Tout simplement. D’une certaine façon, Mano nous a inspirés et nous a donné l’envie d’écrire en employant une poésie un peu crue. Le groupe était sur une longue pause, on a évoqué l’idée de reprendre Mano et tout le groupe a été enjoué à l’idée de le faire. On a rencontré des pleine gens de la « manosphère », en premier lieu Fatiha Bendahmane, sa manageuse, puis Napo Romero, le guitariste des Frères Misère qui a collaboré aux deux premiers disques de Mano La Marmaille nue et Les Années sombres. Aujourd’hui, on en est rendus à jouer plus de 30 titres de Mano Solo pour un spectacle de deux heures et quart. La mise en scène a été faite par Fred Kleinberg, son ami peintre, qui a écrit la chanson La lune sur le premier album de Mano. Tous ont été enthousiastes et attentifs à notre projet de départ.

Photo David Desreumaux

Hexagone : Comment s’est faite la construction de la setlist ?
Laurent Kebous :
On est huit dans le groupe dont deux chanteurs et deux musiciens qui chantent aussi. Chacun est arrivé avec ses chansons de chevets, celles qu’il aimait et qu’il avait envie de défendre. Quand Napo nous a rejoints, c’est aussi avec des titres qu’il voulait jouer, des Frères Misère et de Mano Solo. On s’est retrouvés assez vite à une quarantaine de titres et on en a gardé 30. On est des artisans, chacun vient avec son truc, le défend et on garde ou pas. C’est pas compliqué. Il y a beaucoup de chansons des premiers albums mais aussi certaines des derniers disques, en plus de celles des Frères Misère.

Hexagone : Quelle est la réception du public depuis le début du projet ?
Laurent Kebous :
Plutôt enthousiaste. Le bouche à oreille a fait son effet. Au début, on a joué dans des clubs. On n’est pas toujours tous les 8 sur scène, certains tableaux sont en duo accordéon-voix. On navigue entre le punk rock des Frères Misère et des chansons très réalistes de Mano, plus acoustiques. Les gens ont une tendresse vis-à-vis de Mano et la plupart sont contents qu’on s’y soit collés, nous. Il doit toujours y avoir des grincheux, mais je ne les ai pas rencontrés.

Hexagone : Les dates vont jusqu’à la fin de l’année, vous prévoyez de poursuivre le projet ?
Laurent Kebous :
Après, on va enregistrer un album studio avec des invités. Pas mal de gens issus de la scène française et espagnole. Ça va donner des versions surprenantes. Plein de gens ont répondu à l’appel et ça donnera un album d’une vingtaine de titres. Ça va être assez copieux. Les invités sont issus de scènes tout à fait diverses : hip-hop, variété, rock… Ce sera très éclectique. Ce qu’on recherche, c’est donner de la force à la poésie de Mano. Parce qu’en fait, Mano c’est un poète et pouvoir le chanter et l’interpréter différemment, ça m’intéresse. Mano Solo était quelqu’un qui avait une rage mais ses interprètes peuvent se l’approprier différemment. Ça donnera une autre lecture des textes.

Photo David Desreumaux

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Hexagone : C’est intéressant de se dégager d’une lecture autobiographique des textes de Mano ?
Laurent Kebous :
Interpréter une chanson, c’est ça : tu t’imprègnes d’un texte et tu joues comme tu ferais du théâtre. Aucun de nous n’est Mano Solo, ni n’a cette rage en lui, ou différemment… Alors tu interprètes. Tu racontes quelque chose de différent parce que ça te parle différemment.

Hexagone : Tu as rencontré Mano en 98, c’était un homme condamné en plein combat. Tu connaissais ses chansons. Tu peux nous raconter ce qui t’a touché chez lui ?
Laurent Kebous :
C’est son engagement qui m’a touché. On se retrouvait à Vitrolles, c’était la première municipalité qui a été prise par le Front National. En réaction, une association militante avait monté un chapiteau aux portes de Vitrolles et organisait une semaine de concerts contestataires. On a eu le loisir de parler de ça, et j’ai trouvé ça chouette. C’est cette contestation antifa qu’il a décliné dans les Frères Misère, le discours d’urgence. On était déjà militants, et ça nous a confortés. Tous les artistes ne sont pas militants. Certains font très attention à ce qu’ils peuvent dire pour avoir une chance de toucher le plus de monde possible. Mais selon nous, être artiste c’est aussi avoir des idées très très claires. Et pouvoir les affirmer à un moment donné ! On accompagne les gens. Il est faux de dire que tout le monde est heureux en France comme on essaie encore de nous le faire croire. Son franc parler m’a touché aussi. Il ne tournait pas autour du pot quand il avait quelque chose à dire, il le disait ! Ça a pu en froisser certains, voire les blesser. Mais c’était quelqu’un d’entier comme on en rencontre de moins en moins. Je suis touché par ça.

Photo David Desreumaux

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Hexagone : Comment expliquer que Mano ait tellement ce côté à la fois militant et collectif d’un côté et solitaire et un caractère bien trempé de l’autre ?
Laurent Kebous :
Il avait effectivement ce côté-là. Tu vois Mano Solo, y’a « Solo » derrière… C’est pas rien. C’était lui incontestablement le patron, il fallait faire les choses comme il voulait qu’on les fasse. Mais c’était également quelqu’un de très généreux dans sa façon d’agir. Ça mentait pas, qui a assisté à des concerts de Mano le sait, c’était un vrai partage, une vraie communion avec le public. Il était les deux à la fois.

Hexagone : Tu retiens une anecdote que tu as vécue avec Mano ?
Laurent Kebous :
Oui, sur un concert des Frères Misère où il était mal luné, il ne voulait pas chanter, j’ignore pourquoi. Il se barrait de scène de temps à autre en ronchonnant et laissait ce pauvre Napo se démerder à chanter des chansons… Ce n’est pas une super anecdote. Il vaudrait mieux poser la question à Napo, c’est quand même lui le « templier, » il a passé beaucoup de temps avec lui, ils partageaient une chambre de bonne à Paris.

Hexagone : Après un concert hommage, avec des reprises, fin janvier 2010, deux semaines après la mort de son fils, la mère de Mano, Isa, disparue depuis, avait dit en sortant de l’Alhambra, à un petit groupe de fidèles : « le chanteur Mano Solo, je m’en fous, mais je ne veux pas qu’on oublie l’homme. » Avec ce projet, tu veux qu’on retienne quoi de Mano ?
Laurent Kebous :
En premier lieu sa poésie, le poids de ses mots et l’écho qu’ils peuvent avoir dans certaines têtes. Peu de gens ont cette plume et le fait que plusieurs chanteurs ou chanteuses puissent se l’approprier, c’est pour rendre hommage à ses mots.

Fatiha Bendahmane tient un blog et une boutique où tu pourras trouver plein de choses dont les chansons de Mano avec accord et tout, c’est pas là : La Sauvagette

T’as la vidéo qu’on t’a promise, et tu connais la chanson : passe en HD c’est mieux !


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flavie.girbal@gmail.com

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