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Marjolaine Piémont – Frou-frou

Espiègle, elle l’est, abordant des thèmes souvent provoc’ sans même que son rimmel ne sourcille ! Imaginez : vous allumez votre radio et, sur des rythmes limite dance, vous entendez : « Bonne / Je suis bonne », puis : « À souffler du dioxyde de carbone ». Marjolaine Piémont, c’est ça : la bourgeoise échevelée qui se sert de la force de son adversaire – machiste – pour susciter l’indignation de ses pairs. « Je suis bonne », quelle expression laide ! Et pourtant ! Quelle fabuleuse chanson tirée de Sans le superflu, le tout récent premier album de l’artiste !

« Cherche chanteuse pour nouvel an. » Le 31 décembre 1999, Marjolaine Piémont, très jeune Alsacienne débarquée depuis peu à Paris pour intégrer une école de cinéma, décroche son premier contrat : elle anime la Saint-Sylvestre chez Maxim’s, un plan trouvé par hasard à l’ANPE où elle se rend après avoir abandonné un emploi d’assistante de production. Elle ne peut en effet se passer de l’artistique, et ce boulot fait de coups de fil et de fichiers Excel l’éloigne de l’écriture de scénarios et de la réalisation ; n’a-t-elle pas fait des années de danse classique et de chant lyrique, suivi un cursus théâtre jusqu’au bac, assisté à des centaines d’opéras et de pièces – notamment au Théâtre national de Strasbourg dirigé alors par Jean-Louis Martinelli ? Ses parents, tous deux professeurs de médecine et musiciens de cœur, ont toujours guidé leur fille sur le chemin de la création. Jusqu’à cette école de cinéma parisienne.

Cabaret et chansons réalistes
Depuis cette Saint-Sylvestre mémorable, Marjolaine gagne sa vie en tant que chanteuse. Interprète à ses débuts dans des cabarets parisiens – Aux Trois Mailletz, chez La Mère Catherine, à l’American Dream ou au Don Camillo –, elle chante tous les soirs de vingt heures à deux heures du matin, et dans toutes les langues  – y compris le wolof ou le polonais ! Alors que les titres de Céline Dion et Lara Fabian font florès dans ces hauts lieux du divertissement pour touristes friands de pittoresque, Marjolaine propose un répertoire de chansons réalistes : Lucienne Delyle, Berthe Sylva, et surtout Yvette Guilbert. Au sujet de cette dernière, elle explique : « Nombre de ses chansons me bouleversent. Elle défend des textes forts, parfois interdits par la censure. Et parvient à réunir le public populaire des caf’conc’ et la rive gauche intellectuelle. » Alors lorsque Marjolaine, puisant dans le répertoire de la Guilbert, chante Les fœtus, un poème de Maurice Mac-Nab (« On en voit de petits, de grands / De semblables, de différents / Au fond des bocaux transparents »), les tartines de foie gras et les flûtes de champagne restent en suspension dans un délicieux malaise.

Nombre des chansons d’Yvette Guilbert me bouleversent.

Elle a pris goût à ces plumes aux encres acides en écoutant Barbara reprendre notamment Fragson. Elle trempe volontiers la sienne dans le même encrier et donne à entendre un féminisme narquois, un peu à la manière d’une Blanche Gardin : « Mmmh qu’est-ce que c’est bon / D’être à califourchon / Là, ça y est, je sais / Pourquoi sur leurs manches à balai / Toutes les vraies sorcières / Aiment s’envoyer en l’air. » (À califourchon) Comme La Fontaine le fit avec Ésope, Marjolaine chante les héroïnes dont Anne Sylvestre est la mère ; dont ces fameuses sorcières. Même combat, styles différents. En scène, elle lance : « Je me suis rendu compte que dans mes chansons je parlais beaucoup des hommes, d’amour, et aussi un peu de cul ! » Une formule qui tranche, vous l’avouerez, avec les « Je chante des chansons d’amour tristes » qui fleurissent de concert en concert telles des boutures envahissantes. Marjolaine Piémont, c’est de la tenue, une liberté de ton et de l’espièglerie joueuse. Quelque part entre Arielle Dombasle et Lio.

D’interprète à auteur-interprète
Cette tenue en scène, elle la tient de ses années de comédie musicale. Car, intermittente depuis 1998, elle a connu les grands théâtres parisiens et les Zénith – jouant ainsi la muse de Don Quichotte au Théâtre des Champs-Elysées, puis partant en tournée avec Sol en cirque, où elle interprète le rôle de Mygale tenu par Zazie dans l’album, et avec Mozart l’opéra rock. Cette vie lui convient tout à fait : la troupe, la tournée, l’énergie. Elle décide pourtant dès 2008 de concevoir un tour de chant personnel, reprenant à l’occasion d’anciens textes laissés en jachère.

Lors d’une première partie de Zazie à Annecy en novembre 2016, Laurent Boissery, directeur du Théâtre Le Rabelais et du festival Attention les Feuilles !, la remarque puis la programme en octobre 2017. Cette rencontre lui ouvre les portes d’un monde qu’elle ne connaît pas vraiment : les circuits indépendants, les festivals militants, les amateurs éclairés, les bénévoles passionnés. Toute cette vie souterraine la séduit, et titille son côté combatif. On la croise dans tous les concerts et tous les festivals, tant elle est curieuse de ce monde-là, de cette famille qu’elle a trouvée, comme un refuge. Self-made woman, ce n’est pas qu’elle soit têtue, dit-elle, mais plutôt persévérante.

Marjolaine Piémont © David Desreumaux – Reproduction interdite

Et son écriture séduit. Elle sait être personnelle sans être nombriliste. On pourrait dire, reprenant les mots de Balzac en ouverture du Père Goriot, que chez elle « All is true » ! Néanmoins tout semble étrangement fou et flou. « C’est beau un homme à poils / C’est presque un animal. » Cette déclaration d’amour à celui qui partage sa vie est d’abord vue comme une farce, un manifeste anti-misandres (« Quand je chantais dans les cabarets, les strip-teaseurs se rasaient, c’était horrible ! »). Femme mais pas d’un homme, sur un ton de revendication, parle aussi – mais pas exclusivement – du droit d’exister par soi-même et non en tant que Madame Untel : « On m’a donné un nom à ma naissance, et je ne veux pas qu’à mon mariage on me donne un autre nom de famille. Je ne passe pas de tutelle en tutelle. »

Culottée
La pochette de Sans le superflu ne laisse pas de doute à ce sujet : dogue allemand, homme nu lascif, Marjolaine en patronne altière. Truffé de phrases à double entente, l’album supporte facilement la réécoute ; faussement naïfs, les textes ont un arrière-goût obsédant. Entre rôle de composition et témoignage, on peine d’abord à délimiter la lisière, puis on ne retient que la vérité : « Il y a des phrases ou des situations qui me parlent. Par exemple, j’ai beaucoup chanté en Ehpad, et j’ai imaginé cette phrase : « Je mâche la soupe avec ma molaire… » Concernant Je suis bonne, un jour, j’étais à un dîner, les hommes parlaient, et je n’ai pas réussi à en placer une. La sol do mi, je me suis rendu compte qu’un mec avait utilisé un texte que j’avais écrit, et j’ai vécu ça comme un viol. » Le résultat est à la fois amusant, violent, distrayant, divertissant, et cette confusion fait toute la force de cette jeune artiste : « J’essaie de distiller le message avec un décorum, un peu comme on le fait dans la bourgeoisie. »

Un décorum porté en partie par les musiques des compositeurs qui l’entourent – Vincent Baguian, Phil Baron, Aldebert – mais également par la réalisation d’Édith Fambuena et William Rousseau. Une chanson sur son gynéco ? Même pas peur. Sur le complexe de la grande sœur qui rêve d’homicide sur la plus petite ? Allez. Sous la gaudriole, la vérité : « J’aime bien avoir cette interaction avec les gens sur des terrains hyper intimes », explique l’intéressée. Car ce qui la motive avant tout, c’est la scène. Sans le superflu n’est qu’une carte de visite pour aller à la rencontre des gens. C’est pour cette raison qu’en juillet prochain elle participera au festival Off d’Avignon et sera présente à l’Arrache-Cœur grâce au dispositif Talents Adami.

Pince-sans-rire, délicate, apprêtée, silhouette droite de danseuse : Marjolaine Piémont n’a rien d’une rigolote. Et pourtant… Peut-être en est-il ainsi qu’elle le chante : « Si je joue la comédie / C’est par peur de ce que je suis. » (Sans le superflu) Un peu comme on pourrait le dire de Frou-frou, créée en 1897 par Juliette Méaly, les chansons de Marjolaine, leurs convictions et leurs provocations doivent être entendues avec la finesse d’esprit et la grande sensibilité qui les accompagnent. Elles ne seraient pas audibles autrement.

Flavie Girbal



 

Portrait paru dans le numéro 11 de la revue Hexagone.


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