HomeReportagesEmily Loizeau – Doux voyage en eaux troubles

Emily Loizeau – Doux voyage en eaux troubles

© Micky Clément

La petite ville de Tournefeuille, en banlieue de Toulouse, se fait régulièrement remarquer par son offre culturelle aussi éclectique que qualitative. Pour le festival Détours de chant, elle accueillait notamment Emily Loizeau. Retour sur une soirée toute en poésie à l’Escale.

La salle de spectacle est pleine à craquer. Le public, un mélange d’inconditionnels du festival Détours de chant, qui n’auraient manqué pour rien au monde la rencontre avec Emily Loizeau, et des Tournefeuillais abonnés à leur salle préférée. Devant moi, une fillette d’une petite dizaine d’années toute excitée, et aux premiers rangs, des spectateurs d’au moins sept fois l’âge de la jeune fille.

Le concert s’ouvre tout en douceur. La musicienne égrène les notes sur son piano, et nous entrons paisiblement, rassurée par sa voix délicate, dans le monde d’Emily. Elle est rapidement rejointe par cinq musiciens talentueux qui nous offrent une superbe orchestration. Finesse et élégance pour une pop rêveuse et sobre. La chanteuse ne parle pas entre les morceaux. Pas encore. C’est pour mieux nous laisser prendre le temps de la rencontrer par sa musique. Elle laisse le temps s’écouler, la lumière diffuse de ses morceaux nous pénétrer. Le public s’immerge de plus belle dans l’univers de Mona, le personnage de l’album-concept d’Emily Loizeau : un disque issu de la pièce de théâtre que la chanteuse a conçu l’an passé au 104 à Paris. On apprend à connaître cette femme, une enfant né à l’âge de 73 ans. Celle-ci n’est autre que le reflet de la propre mère de l’artiste, dont elle a dû prendre soin très tôt, pour faire face à la maladie psychiatrique qui l’envahissait. Mère et filles, les rôles s’échangent, les âges ne veulent plus rien dire. Au travers de chansons tantôt en anglais, tantôt en français, tantôt les deux à la fois, on s’invite dans la tête de cette jeune-vieille fille et de l’univers absurde psychiatrique dans lequel elle évolue -et auquel Emily et sa famille n’ont été que trop confrontés. Quelques chansons comme la pétillante Doctor G et Who is on the phone ? dénotent complètement et on découvre avec plaisir Emily dans un registre flirtant avec la comédie musicale. Le spectacle se poursuit toujours sur le fil, entre légèreté et gravité, notamment la puissante 8 weeks old, lamentation terrible de Mona se demandant “what the fuck is this world ?” A mi-spectacle, Emily mime et chante Mona. Sa danse à la gestuelle mécanique nous évoque le pantin qu’est, ou qu’est devenue cette femme perdue. Et nous sommes émus.

© Micky Clément

Et puis il y a l’eau. Mona est potomane, elle boit jusqu’à se noyer de l’intérieur. Une métaphore d’une poétique cruauté, qui fait écho à cette autre eau, celle de la mer dans laquelle le bateau du grand-père de la chanteuse a sombré, pendant la guerre. L’histoire du naufrage dont l’homme a été rescapé, est compté par Emily avec talent et retenue, comme d’habitude, dans Once I was a drowing man et Sombre printemps. Pudeur savamment dosée.

Le dernier tiers du concert installe une atmosphère aquatique et nous maintient toujours entre le fond et la surface, entre l’élément vital et le liquide meurtrier. Car ces eaux profondes, ce sont aussi celles dans lesquelles quantité de radeaux de fortune se perdent, emportant avec eux des milliers de vies. Touchée par le sort des migrants qui n’arriveront jamais à bon port, Emily fait se mêler histoire contemporaine et histoire personnelle et développe cette imagerie des eaux tout à la fois salvatrices et destructrices. Elle s’adresse à nous, à présent, avec confiance, et construit de beaux moments d’intimité avec le public.

C’est une véritable ovation à la chanteuse, dans la salle. Comme beaucoup d’autres spectateurs, la fillette devant moi s’amuse à taper des pieds très fort pour remercier Emily. Merci pour sa générosité et sa sensibilité qui ne tombe jamais dans la sensiblerie. Pour ce conte aux couleurs bleutées et à l’horizon incertain, paisible et étrange.

Pour nous remettre de nos rêves aquatiques, la chanteuse nous a préparé un rappel bien plus léger, et nous régale de quelques-uns de ses succès, amenés avec malice et beaucoup d’humour. Retour à la terre ferme réussi, on ressort du concert le coeur rempli. Les belles mélopées d’Emily resteront longtemps dans nos têtes, et son sourire nous accompagnera pour nous endormir.

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claire.villard.63@gmail.com

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