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Francesca Solleville, une grande d’âme de la chanson

Francesca Solleville, une grande d’âme de la chanson

© Chantal Bou-Hanna

Francesca Solleville. Café de la Danse – 5 mars 2017

« Passeuse passerelle » : Anne Sylvestre a trouvé la bonne formule pour parler du métier d’interprète en général, et de Francesca Solleville en particulier. Au-delà de l’aspect purement vocal, Francesca est aussi le chaînon artistique entre beaucoup de gens essentiels – d’Aragon et Ferré (qui lui offrit la primeur de ses mises en musique du poète) à Leprest, en passant par Ferrat, Fanon, Mac Orlan etc. Elle résume à elle seule plusieurs pages essentielles de l’histoire de la chanson, qu’elle a traversé en « second rôle » (comme dit affectueusement son biographe Marc Legras) mais auxquelles elle a survécu… au point de les lier en un bouquet et les incarner toutes, désormais ! Mieux encore : non-contente d’être le dernier lien tangible avec cet âge d’or des interprètes Rive gauche, elle a aussi eu le mérite de renouveler ses auteurs, devenant l’équivalent d’un Hallyday de la chanson engagée : tout ce que la France compte aujourd’hui de plumes de qualité (le tout-Forum-Léo-Ferré, comme on dirait ailleurs le tout-Paris), est passé ou passera par ses disques. Régulièrement, elle ajoute un « petit jeune » à son songbook : après Leprest au début des années 90, Thomas Pitiot ou Armelle Dumoulin dans les années 2000, elle adoube aujourd’hui Jérémie Bossone, à qui elle offre une place de choix – la première – sur son nouvel opus.

On revient la voir en concert à l’occasion de la sortie de cet album, Dolce Vita : quatorze chansons où les indignations face aux dérives sociétales actuelles voisinent avec les moments de rire ou de tendresse, dans un nuancier bien plus riche que la simple épithète « engagée » – qui peut parfois s’avérer réductrice. Le Café de la Danse est une assez grande salle : après beaucoup de prestations en piano-voix dans des petits lieux, on est heureux de la voir se redéployer en formation plus importante, accompagnée des cinq musiciens du disque. Le concert présente une dizaine de titres de son nouvel album, un best-of des trois ou quatre précédents, et quelques pièces maîtresses du répertoire de la grande chanson à textes poétique.

La première partie déroule les chansons suivantes : Je chante, excuse-moi (Anne Sylvestre). La vague (Michel Bühler). Dolce vita (Rémo Gary/Nathalie Fortin). Passeuse passerelle (Anne Sylvestre). Le mur Méditerranée (Eric Pellerin). La page blanche (Jérémie Bossone). Marguerite et la Bella ciao (Christian Paccoud). Papa (François Morel/Reinhardt Wagner). Sarment (Allain Leprest/Gérard Pierron). Paris-Chopin (Allain Leprest/Jean Ferrat). La Dame Cendrillon (Yvan Dautin/Angelo Zurzolo). Un homme passe sous la fenêtre et chante (Aragon/Philippe-Gérard).

© Chantal Bou-Hanna

Les nouveautés voisinent bien avec les « tubes », preuve qu’elles sont de bonne facture, même si le temps se chargera de garder les vraies pépites et laisser de côté les bijoux d’un jour. Deux de ces nouvelles chansons évoquent la question actuelle (et sans doute éternelle) du sort réservé aux « migrants » : Le mur Méditerranée et La vague. Sur disque, chacune a ses mérites ; mais en scène, la chanson de Michel Bühler souffre d’arriver en deuxième position dans le spectacle : c’est beaucoup trop tôt, la chanteuse et le public ne sont pas encore assez chauds… et ce texte essentiel, l’un des plus beaux du nouveau disque, passe hélas un peu à la trappe, faute d’avoir trouvé une place adéquate dans le déroulé du récital.

Francesca présente chaque chanson en quelques mots (en particulier la belle et légère Dolce Vita, écrite sur mesure par Rémo Gary… mais attribuée par erreur à un autre auteur sur le livret – Francesca en profite pour rectifier et s’en excuser). A mesure que le spectacle avance, elle se lance dans des discours de plus en plus longs, que l’on devine partiellement improvisés, toujours sur le fil entre sublime et ridicule (qui ne tue pas), qu’elle évite grâce à sa gouaille, un côté « vieille dame indigne » qui peste et dit des gros mots pour masquer sa fragilité.

Ses légendaires trous de mémoire, devenus problématiques à mesure que l’âge gagne (et que son vaste répertoire continue de s’étendre), l’obligent à avoir ses paroles à portée de main – sur un pupitre discret, comme les stars ont leur prompteur. Elle s’en accommode avec grâce, et cela ne choque personne. Ce soir-là, le plus gros incident est survenu au milieu de Paris-Chopin : trou de mémoire abyssal dont elle s’est tirée en faisant arrêter les musiciens et piquant une grosse colère contre elle-même… avant de balayer ça d’un rire : « Leprest, il s’en serait foutu… Ferrat, beaucoup moins ». Paradoxe de la mémoire qui chante : s’il lui faut un pense-bête pour venir à bout d’une nouveauté… elle balance un texte-marathon de six minutes (Un homme passe sous la fenêtre et chante, sa première chanson) sans hésitation !

Ces petits soucis sont émouvants, car ils ajoutent une touche de dramaturgie au tour de chant : ce n’est pas un long fleuve tranquille, on croise les doigts pour qu’elle ne se plante pas. Quand Francesca trébuche, la tension monte, mais elle se rattrape et termine souvent en beauté. C’est particulièrement sensible dans le crescendo de La page blanche : la chanson gagne en intensité à chaque couplet, l’interprète trébuche parfois sur les chausse-trappes du texte-fleuve mais ne faiblit pas… et finit par l’emporter in extremis ! Le public apprécie, et l’on entend par-dessus les applaudissements un « bravo ! » crié plus fort que les autres : au fond de la salle, Bossone est là, yeux brillants dans le noir, qui vient d’assister à la métamorphose de sa nouveauté en standard, par la simple force d’une interprétation habitée.

© Chantal Bou-Hanna

Après un entracte, Francesca et ses musiciens se lancent dans la deuxième partie : Je chante pour passer le temps (Aragon/Ferré). Les petits cailloux (Pierre Groz /Thierry Geoffroy). On ne me commande pas (Leprest/Pierron). Madame Marya Freund (Pierre Grosz/Michel Précastelli). Les Portes de la France (Bernard Dimey/Jean-Michel Piton). Le Condamné à mort (Jean Genet/Hélène Martin). Sans filet (Jean-Michel Piton). Alice (Gilbert Laffaille). Le Tamis (Allain Leprest / Gérard Pierron-Nathalie Fortin). J’en veux (Jean-Michel Piton). Ma France (Ferrat)

Là encore, une majorité de chansons à tonalité orageuse, conscience vissée sur les problèmes du monde, où chaque considération poétique (on ne se refait pas) rime avec idée politique, même si ce n’est plus si explicite que jadis. Parmi les nouvelles chansons, un Dimey qu’on avait rarement connu si concerné, Les portes de la France, voisine avec une nouvelle réussite de Jean-Michel Piton (qui se taille la part du lion sur le nouveau disque), J’en veux, litanie de bonheurs simples hélas gâchée par l’irruption d’un Dieu ou d’un maître qui change le dernier refrain en un « J’t’en veux » justifiant à lui seul qu’on lève encore le poing au ciel.

Plus légers, Les petits cailloux, robe de saison taillée sur-mesure par l’auteur tout-terrain (de Polnareff à Ferrat) Pierre Grosz continue d’évoquer le joli roman familial de Francesca (« Lola », le prénom de sa petite-fille, illumine le refrain). Et la rareté signée Allain Leprest, On ne me commande pas, est tellement swingante qu’un danseur de claquettes (Hervé Le Goff) fait irruption sur scène pour se joindre aux musiciens, devant une Francesca ravie qui épilogue : « pour les claquettes au moins, ils étaient vachement bons, les Américains ». C’est sans doute la seule qualité qu’elle daignera leur accorder ce soir-là… faut pas exagérer !

Comme il se doit, le récital culmine en dernière partie sur une succession de morceaux de bravoure. Il semble qu’avec l’âge, le chant de Francesca se soit non pas assagi, mais encore un peu plus nuancé : sur Le condamné à mort de Genet (mis en musique par Hélène Martin, dont un DVD-double CD sort ces jours-ci à bon escient pour rappeler sa contribution non-négligeable au label « chanson poétique), elle est d’une sobriété redoutable, son interprétation retenue, rentrée, n’explose jamais… mais implose in fine. Et en impose autrement plus que les interprètes branchés (Jeanne M. et Etienne D.) qui ont repris ce texte entretemps.

Il n’y a qu’un rappel (Francesca fait signe qu’ »il est temps d’aller picoler »…), mais quel rappel : Ma France, qui après les déchirements précédents, rassemble tout ce beau monde dans l’idée qu’une nation, un peuple, peut se mettre debout et rêver de fraternité généreuse plutôt que de capital – hormis le capital-sympathie, le seul qui trouve grâce aux yeux de Francesca et ses amis. Après une standing ovation méritée, tout ce petit monde s’achemine tranquillement vers le bar, où la chanteuse est attendue de pied ferme pour dédicacer son dernier CD.

© Chantal Bou-Hanna

Ce soir-là, le gros du public (aux premiers rangs et milieu de salle) était sexagénaire, voire plus. Mais il y avait, sur les côtés, des grappes de petits jeunes renouvelant sensiblement l’auditoire : venus observer et en prendre de la graine, ils n’ont pas été les moins fervents à l’applaudimètre ! A les voir ainsi émus, on sait que malgré l’âge et les difficultés, l’effet Solleville a encore marché. (Et l’on se remémore, à titre perso, un Limonaire exceptionnel d’il y a un ou deux ans, où une amie amatrice de post-punk et new-wave, traînée là contre son gré, avait fondu en larmes en découvrant, à deux mètres d’elle, cette petite bonne femme au répertoire coup-de-poing propageant des émotions plus fortes que tous les murs de décibels).

Ce soir-là, dans la salle, on a vu Gérard Pierron sourire au dernier rang, non-loin de Jérémie Bossone. Plus près de nous, Claire Elzière, venue en collègue, qui a pris des petites notes ferventes dans le noir (pour nourrir ses futurs tours de chant ?)… et essuyé une larme discrète sur un texte évoquant justement ce métier d’interprète (Sans filet), profession malmenée dont on a pu vérifier, grâce à sa glorieuse aînée, qu’elle avait encore plus que jamais son utilité.

Au piano se sont succédés Nathalie Fortin (dont la relation d’amour-vache avec Francesca occasionne parfois de beaux épisodes comiques) et Michel Précastelli, tout en efficacité et discrétion. Les parties de cordes étaient assurées par Cécile Girard (violoncelle) et Jean-Yves Lacombe (contrebasse). Enfin, on a été plus qu’heureux – ravi – de réentendre à l’accordéon Bertrand Lemarchand, rescapé des campagnes leprestiennes, l’air toujours juvénile malgré le temps qui passe (on en profite pour rappeler qu’il a sorti il y a peu un superbe disque solo, Clair Obscur, révélant ses talents de compositeur et d’instrumentiste partageur – palette très riche allant du piano du pauvre à  mille autre instruments – sur des mélodies inoubliables).


Francesca Solleville au Café de la Danse, le 5 mars 2017

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brulebois@noos.fr

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