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H comme Suhubiette pour B. comme Fontaine

H comme Suhubiette pour B. comme Fontaine

Avec Hexagone on avait laissé Hervé Suhubiette sur trois jours de carte blanche au Bijou en juin dernier. A cette occasion, je l’avais qualifié de généreux et de très créatif. Je l’ai retrouvé en novembre dernier, sur scène, pour la première d’une nouvelle création (encore !) B. comme Fontaine. Un superbe spectacle sur le répertoire et l’univers de Brigitte Fontaine joué par quatre musiciens chanteurs (Eugénie Ursch, Hervé Suhubiette, Lucas Lemauff et Ferdinand Doumerc). Chaque morceau est conçu et mis en espace de manière spécifique avec des instruments et un arrangement différents, chanté en solo ou duo accompagné par les autres ou ensemble à quatre ; on entend parfois la voix de Brigitte qui semble sortir d’un poste de radio installé sur scène. Quelques jours avant deux nouvelles représentations au Bijou, les 5 et 6 avril, c’était une bonne occasion d’échanger avec Hervé Suhubiette sur cette création et sur son actualité du moment.

Photo Michel Gallas

Photo Michel Gallas

Hexagone : D’où vient l’idée de faire un spectacle sur Brigitte Fontaine ? 
Hervé Suhubiette : Cela fait longtemps que j’en avais envie. Et puis un matin tu te réveilles et c’est le moment. Tu contactes des gens et on se lance. Après son retour dans les années 90, Brigitte Fontaine est devenue une sorte d’égérie, un personnage médiatique. Si tu t’arrêtes au personnage il peut paraître insupportable, comme Gainsbourg à un moment donné. Car les interventions de Fontaine, cette folie, cette sorte de provocation permanente peuvent faire fuir. Mais ce serait dommage car il y a une oeuvre, une oeuvre considérable. On passe souvent à côté des gens à cause des étiquettes qu’on leur colle. C’est rare en chanson quand, lorsque tu fais tomber la musique, le texte reste debout. Si tu lis la poésie de Brigitte Fontaine : c’est d’une force terrible ! Je ne pense pas que les gens la connaissent vraiment. Sans parler de « réhabilitation », j’avais envie de montrer cela.

Ce qui m’intéressait aussi concerne ses thèmes qui restent d’actualité. En ce moment on parle de loi du travail : on a repris les textes sur l’usine, le travail, sur l’abrutissement au travail. Cela nous parle aujourd’hui, vraiment. Elle livre un portrait de la société avec, dans la forme, de la poésie et une espèce de folie. Un second degré que je considère plus efficace que les chansons engagées plus frontales de cette époque. Elle traite les sujets avec une distance dans la forme, une vraie écriture qui me touche.

Hexagone : Le répertoire choisi semble concerner plutôt sa première période. Tu confirmes ?
Hervé Suhubiette : Oui, la quasi totalité du spectacle correspond aux chansons du début. Car cela me parlait plus. Quand j’étais plus jeune, j’écoutais un album Comme à la radio, un peu fondateur, qui est devenu un des piliers de ma discothèque. Elle l’a enregistré en 69, je crois, avec le Art Ensemble of Chicago. Tout d’un coup, c’était une façon de faire voler la chanson en éclats. Un titre ne contenait pas de refrain ni de couplet. On se mettait à avoir des textes parlés, des morceaux de huit minutes ou des interventions de quarante secondes. Tu as l’impression que c’est enregistré dans ta cuisine en tapant sur deux assiettes. Il en ressort un vent de liberté, une ouverture, une forte créativité. Fontaine est fondatrice de cette manière différente de concevoir la chanson, avec à l’époque Barouh et Higelin. Aujourd’hui des artistes comme Philippe Katerine, Camille viennent de cet esprit-là. Il existe vraiment un héritage. J’avais envie d’exploiter cette période-là.

Photo Michel Gallas

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On reprend bien sûr Comme à la radio. Du disque précédent, fait en collaboration avec Jean Claude Vannier, Brigitte est … on chante notamment L’enfant que je t’avais fait et Dommage que tu sois mort. Les quatre à cinq disques suivants, élaborés avec Areski et des collaborations diverses, sont tous hors-normes et d’une audace vraiment incroyable. De l’album de son retour Le genre humain, produit par Daho, nous reprenons La femme à Barbe. Puis d’un album plus récent, L’amour c’est du pipeau, fait avec Mathieu Chedid.

Hexagone : Le concert semble construit comme un spectacle à quatre musiciens chanteurs.  C’est une volonté ?
Hervé Suhubiette : Ce n’est pas un secret mais j’aime le partage et la rencontre, me frotter à d’autres gens, bousculer ce que je fais pour créer. Je me suis dit : « Tiens ce serait intéressant d’avoir quatre personnes qui soient capables de chanter ». Et j’ai appelé Eugénie avec qui j’ai travaillé déjà sur du Brigitte Fontaine lors d’une soirée Détours de chant
. J’ai contacté Ferdinand Doumerc du groupe Pulcinella avec qui nous avions joué et enregistré Recréations Nougaro. Et Lucas Lemauff avec qui j’ai une complicité issue du travail commun notamment avec la chorale Voix Express. J’avais envie d’un spectacle très vocal, que chacun puisse prendre la parole. Et que l’on se débrouille avec nos possibilités musicales, en utilisant seulement nos instruments. Si on avait conçu les chansons musicalement à partir d’une base : clavier basse batterie, le résultat aurait été très différent. Même si on a eu peur, à un moment, que sans batteur cela manque d’énergie, finalement nous sommes contents d’avoir résisté à cette idée. C’était une contrainte créative d’être percutant avec nos moyens.  

Hexagone : Je te confirme qu’on ressent une belle énergie. On perçoit aussi le plaisir de concevoir et de partager ce concert à quatre.
Hervé Suhubiette : Oui, ce n’est pas Suhubiette accompagné par. Le spectacle est élaboré avec une volonté d’équilibre entre nous quatre. Chacun a des solos. On chante beaucoup à quatre : une part importante est donnée à la polyphonie, à l’écriture vocale commune. Le fait d’avoir un violoncelle (Eugénie), un sax (Frédéric), un accordéon, des percus et quatre voix, cela force à penser les morceaux différemment, cela amène un état d’esprit un peu original. Par exemple s’il y a trois voix, on peut avoir Eugénie au violoncelle et un accordéon. On se débrouille. Le partage se retrouve aussi dans la conception de chaque morceau. J’ai fait une sélection d’une centaine de chansons de Fontaine que j’ai présentée aux trois autres. On est parfois arrivé chacun avec des idées sur les arrangements, on a écouté des morceaux ensemble. Et puis on a construit dessus.

Photo Michel Gallas

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Hexagone : Peux tu me parler de vos choix de mise en scène ? Par exemple du parti pris de faire interpréter la chanson en duo Fontaine Higelin : L’enfant que je t’avais fait par une seule personne et par un homme.
Hervé Suhubiette : Sur celle là, on a vraiment « ramé ». On l’a cherché en duo, mais c’était déjà fait plusieurs fois, on l’a essayé avec deux hommes. Sur certaines chansons, si tu fais un copier coller, si tu n’amènes pas une lecture particulière, ce n’est pas intéressant. Et puis arrive une idée. La folie présente dans cette chanson on a voulu l’illustrer par un personnage qui se dédouble, qui se parle à lui-même dans une sorte de folie intérieure avec un changement de place et un changement de lumière. Un personnage bien senti par Lucas qui explore de plus en plus son côté comédien.

Hexagone : Comme choix de mise en scène, « Comme à la radio » semble traduit par la la voix de Brigitte Fontaine qui semble sortir d’un poste radio installé sur scène. Volontaire ?
Hervé Suhubiette : Oui, le concert commence dans le noir par trois minutes, avec la voix de Fontaine, qui donne l’esprit, le ton choisi pour le spectacle. Donc l’idée c’est « mettons une radio et faisons-la intervenir ». Une manière de dire « c’est son univers, c’est le notre et c’est notre lecture« . Des textes surréalistes, parfois grinçants, un humour qui tire vers le noir et des pointes de tendresse. C’est drôle mais pas caricatural ni dénué de sens. Et de temps en temps l’auteur reprend ses droits en intervenant. Je n’ai pris que la voix du début, des premiers disques, beaucoup plus claire que maintenant, avec un accent un peu bizarre. Et on finit ensemble devant le poste de radio en chantant « Brigitte, Brigitte« 

Hexagone : Autre exemple : L’amour c’est du pipeau chanté avec quatre … pipeaux. Là aussi, un parti pris ?
Hervé Suhubiette : 
Dans le spectacle, on a voulu installer des moments suspendus comme, par exemple, Le petit brin d’herbe, une chanson très lente et plutôt longue. On reprend aussi des textes durs comme Dommage que tu sois mort « Je t’aurai bien invité à prendre le thé mais dommage que tu sois mort ». C’est drôle mais grinçant. Alors on a besoin de moments plus comiques, pour lâcher un peu la pression (public et artistes). Sur L’amour c’est du pipeau, j’ai proposé de sortir une flûte à bec, Eugénie a dit « je peux en jouer aussi« , Lucas « moi aussi« . Et voilà : « on fait un quatuor de flûte à becs !« . Un truc un peu absurde, joué à fond, avec cet instrument désuet et décrié : cela déclenche les rires et met des gens de bonne humeur. Cela permet d’aborder ensuite des moments plus poétiques, plus suspendus, plus insolites.

Photo Michel Gallas

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Hexagone : Après cette première, quel ressenti ? quel retour du public ?
Hervé Suhubiette :
Dès le début du concert, on a senti le public avec nous. Après le spectacle, on eu vraiment beaucoup de retours positifs du public et des « pros ». Ce qui nous a surpris c’est que les gens ont énormément ri. Ce n’était pas notre parti pris. Mais c’était une énergie entre la salle et nous ce soir-là. J’attends avec impatience les réactions au Bijou.

Hexagone : Pour le Bijou, quelques mois après la première, vous avez introduit des évolutions ?
Hervé Suhubiette :
Non, on a envie de le redonner tel quel. Nous avons joué le spectacle une seule fois et le ressenti des réactions du public n’est jamais deux fois le même. Au Bijou, rejouer deux soir de suite va nous permettre peut être de nous faire notre opinion. On va aussi constater si des gens viennent le voir et y portent un intérêt. Nous, on a envie que ce spectacle ait un avenir car nous avons eu un plaisir immense  à le construire à quatre et à le jouer. On a ressenti une sorte d’évidence, on s’est dit : « Ca peut le faire  !», à part bien sûr dans les quelques moments de doutes habituels pour une création.

Hexagone : Allez, on change de sujet. On passe de B. comme Fontaine à H. comme Suhubiette. En juin dernier, dans un article, j’évoquais ta générosité et ta créativité. Depuis, en moins d’un an, avec celui sur Fontaine, tu as joué, au moins, quatre spectacles différents. Et il parait que tu prépares un spectacle jeune public sur Jacques Higelin ?
Hervé Suhubiette :
Oui, j’ai fait un concert de reprises Chansons des autres 2, uniquement monté pour Chez ta mère quelque mois après le précédent, avec d’autres chansons. J’aime bien les reprises, j’aime bien expliquer ce choix en les présentant, et, par exemple, l’importance que la chanson a eu dans mon parcours.

Photo Michel Gallas

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J’ai joué récemment, à Lavaur, Suhubiette en quintet, basé essentiellement sur mon répertoire. Et puis tu as vu, en mars, La tête dans le sac, un conte musical pour enfants. Encore une autre expérience, d’autres couleurs. Cela fait huit ans que je travaille en collaboration avec l’orchestre de Pau, sur des contes musicaux. Sur ce dernier projet, j’ai bossé plus de sept mois pour l’histoire, pour le chœur d’enfants et l’orchestre. C’est super émouvant et fort de voir des gamins s’accaparer ce que tu as écrit et composé,  et de les voir le porter avec cette belle énergie.

Pour le spectacle jeune public Higelin Tête en l’air, je travaille dessus, en ce moment, pour une création certainement en Octobre. A quatorze ans, j’ai acheté ma première guitare pour jouer une chanson d’Higelin Paris New York Paris. Il fait partie des gens qui ont compté. Ses chansons dévoilent une part d’enfance qui m’intéresse. J’aime bien me nourrir de chaque expérience. Et tant que j’ai de la musique à composer, un projet à partager alors ça me va. Je ne sais pas avoir du temps sans élaborer un nouveau projet. C’est comme cela que B. comme Fontaine est né : j’avais deux mois devant moi avec un peu moins de choses à faire, alors je me suis dit allons-y.


Je souhaite longue vie à ce spectacle créatif et réussi qui nous donne envie de (re)écouter Brigitte Fontaine. Un spectacle musical original qui nous fait entrer dans un univers où on est surpris, ému, où l’on rit et d’où l’on sort plus riche intérieurement. Je te laisse découvrir le « teaser » ci dessous. Et moi, j’y retourne. MG


Hervé Suhubiette interwievé le 26 mars à l’occasion des représentations de B. comme Fontaine les 5 et 6 avril au Bijou à Toulouse.


Nota : Les photos illustrant cet article ont été prises le jour de la première à l’espace Croix Baragnon.                                          

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mick.hexagone@gmail.com

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