HomeInterviewsJeanne Garraud, « j’ai besoin d’être dans la création »

Jeanne Garraud, « j’ai besoin d’être dans la création »

Jeanne Garraud, « j’ai besoin d’être dans la création »

Jeanne Garraud vit à la Croix-Rousse, quartier de Lyon particulièrement prisé par nombre d’artistes de la chanson. C’est dans ce quartier, à Agend’Arts, qu’elle propose cette semaine 4 concerts, dans le cadre d’une carte blanche. Jeanne s’était éloignée de la scène depuis quelque temps. L’occasion était trop belle de faire avec elle le point sur sa trajectoire artistique.

Photo Jeanne Garraud

Photo Jeanne Garraud

Hexagone : Tu es croix-roussienne depuis longtemps ?
Jeanne Garraud : Je suis arrivée à la Croix-Rousse il y a 8 ans. J’ai grandi à la campagne près de Bourg en Bresse. A 17 ans, je rentrais à la fac en musicologie à Lyon 2. J’ai fait deux ans d’études à Lyon puis un an à l’université de Montréal pour finir une licence de musicologie. Je suis revenue à Lyon pour y faire le « Centre de Formation des Musiciens Intervenants à l’école primaire » (CFMI) pour être intervenante musicale en milieu scolaire. Pour entrer dans ce centre, il fallait avoir 20 ans et c’est en attendant mes 20 ans que j’ai donc fait la licence de musicologie. Ca m’a apporté une formation classique à la musique que je n’avais pas. Je fais de la musique depuis que je suis petite. J’ai commencé par la batterie, par la caisse claire plus exactement, à 6 ans. Mais mon rêve était de faire de l’accordéon. A l’époque ce n’était pas un instrument à la mode, il n’y avait pas de cours proposé là ou je vivais, j’ai donc appris le piano à 7 ans et j’ai pris 10 ans de cours avec un professeur particulier qui était très gentil. L’accordéon, je l’ai appris plus tard. Le piano était vraiment un jeu pour moi et je faisais toujours des surprises à mon prof. Il fallait que je m’amuse avec ça, que je ne m’ennuie jamais. Je couvrais le piano d’un drap, je croisais mes mains, jouais de dos. Je n’imaginais pas du tout en faire un métier, ou que ça puisse être sérieux. Mon prof me proposait de passer des concours, je ne voulais pas, je ne comprenais pas. En CM2, j’ai rencontré quelqu’un qui est venu nous apprendre la photographie (le labo argentique) à l’école et j’ai adoré ça. J’ai fait de la photo dans mon labo pendant tout mon collège, puis tout mon lycée. Je voulais devenir photographe.

Hexagone : Et tu écoutais quelle musique chez toi ?
Jeanne : J’ai un papa chanteur [Remo Gary] et on écoutait beaucoup de chanson française. Mais j’ai surtout entendu mon père avec sa guitare, des chansons de Brassens, et d’autres. Je crois que chez moi, la musique, on la jouait plus qu’on en écoutait. Je me souviens de mes premiers disques compact, que j’écoutais dans ma chambre, adolescente. Art Tatum, et Yann Tiersen.

Photo Jérémy Kerling

Photo Jérémy Kerling

Hexagone : Et ta première chanson, ça remonte à quand ?
Jeanne : J’avais 7 ou 8 ans et je connaissais un morceau au piano, un boogie-woogie qu’apprennent les enfants, et pour la fête des pères j’avais mis des paroles dessus. Je me souviens que c’était très dur de chanter et de jouer en même temps, et que suite à cette première fois, ça ne m’a plus jamais posé de problème. L’idée d’écrire des chansons était dans mon univers familial. Au collège, j’accompagnais la chorale au piano, puis au lycée, on avait un groupe avec les copains, on composait, on faisait des concerts dans les bars de temps en temps. Pendant mes études de musicologie, je chantais des reprises. Quand j’ai fait le CFMI, on nous demandait, à la fin des 2 années d’études, de faire un spectacle. J’avais alors 22 ans et c’était l’occasion de faire le pas d’écrire des chansons et j’en avais vraiment envie. Mais je me mettais la pression et j’étais sûre et consciente que ce que j’allais pouvoir sortir serait nul par rapport aux chansons que je choisissais jusqu’alors de chanter. C’était vrai en un sens, dans le sens où lorsqu’on commence, on commence, et j’étais prise sous le poids d’un héritage d’un certain style de chansons françaises que je connaissais bien, et que sans m’en rendre compte, je ne pouvais faire que dans une lignée, en me sentant toute petite. Tout ça crée des complexes que l’on met du temps à identifier. J’ai donc écrit 4 ou 5 chansons pour ce spectacle au CFMI. Le plus difficile, c’était de commencer. Je prenais ça comme un acte, et je décidais de ne plus me poser la question « qu’est-ce que je pense de mes chansons?  » mais d’aller vers « je le fais parce que j’ai envie ». J’ai commencé à présenter mes chansons et, de premières parties en premières parties, le répertoire s’est étoffé. Le fait de devenir musicienne intervenante en milieu scolaire m’interessait ( je pouvais faire à l’école avec la musique ce qui avait été fait pour moi avec la photographie). J’ai travaillé dans les classes de la ville de Lyon, de Saint Fons, puis dans les Monts du Lyonnais. J’ai fait ce métier pendant 5 ans et, de cette façon, j’ai pu être indépendante financièrement.

Photo Thibaut Derien

Photo Thibaut Derien

Hexagone : Et quand as-tu fait ta première scène ?
Jeanne : Ma première scène, je devais avoir 7/8 ans ; c’était un radio-crochet à La Bernerie en Retz, en Vendée, où je chantais C’est un hérisson qui piquait, la chanson du Hérisson de Philippe Chatel. J’étais déguisée en hérisson ; on était 3 et on avait fait un arrangement à plusieurs voix. J’avais adoré et je n’étais pas intimidée du tout. Mais mes premiers spectacle avec mes chansons c’est à 22 ans après le CFMI, en 2004, là, j’étais très intimidée. Je chantais avec mon accordéon. J’ai travaillé ensuite avec Aurélie Alvarez, flûtiste et violoncelliste de Bourg-en-Bresse avec qui nous avons monté le duo Carabosses, un duo pour lequel j’ai écrit des chansons pendant plusieurs années. J’ai travaillé ensuite avec Vanesa Garcia, percussionniste argentine qui vit en France. Nous avons commencé à jouer beaucoup, j’étais encore prof de musique. Un jour, il a fallu que je choisisse car les rythmes entre mes activités n’étaient plus compatibles, j’ai choisi les concerts. C’était en 2009 et je suis partie en solo à ce moment là. Le solo me permettait plus facilement de vivre avec les concerts et d’obtenir le statut d’intermittent. Et c’est une école, je trouve.

Hexagone : En solo tu t’accompagnais au piano ?
Jeanne : Entre 2004 et 2008, je m’accompagnais à l’accordéon. Mon rythme était trop soutenu entre mon métier de prof et la scène ; j’ai trop tiré sur la corde et je me suis fait très mal au dos. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de ne plus faire que de la scène. Je ne pouvais plus porter de poids… donc plus d’accordéon. J’ai repris mon instrument d’enfance et me suis remise effectivement au piano. Je suis partie toute seule en solo avec mon seul sac à dos et c’était plus léger.

Hexagone ; Et comment s’est passé la création de ton premier album ?
Jeanne : C’était en 2008. Quelqu’un m’a dit un jour « pourquoi tu ne ferais pas un album ? » Ça ne m’avait jamais traversé l’esprit. Je me suis dit « pourquoi pas ». Ce premier album que nous avons fait avec Vanesa Garcia était très instinctif ; le deuxième album qui est arrivé en 2011 a été plus réfléchi, plus arrangé. Aujourd’hui ils me paraissent tous deux très anciens. J’ai essayé de faire un troisième album qui aurait dû être là depuis bien 3 ou 4 ans maintenant mais je n’ai pas été jusqu’au bout.

Photo Christophe Péan

Photo Christophe Péan

Hexagone : Tu viens de passer par une phase de remise en question de ton métier de chanteuse.
Jeanne : Il y a environ 2 ans, je me suis sentie prise au piège d’une sorte de stérilité artistique. Je n’arrivais plus à écrire, à faire ce troisième album. J’ai donc choisi de lâcher tout. Ma relation avec mon tourneur, la pression de « jouer. » Je me suis rendue compte que j’aimais la scène, mais que je pouvais aussi bien m’en passer, et sans peine. Ce dont j’ai besoin en revanche, c’est d’être dans la création. Je n’ai jamais souffert d’un manque de scène mais de stérilité créatrice, de ça oui, j’ai beaucoup souffert. Mon désir d’être photographe m’est revenu à ce moment-là. Je retrouvais une joie et une fluidité énorme quand je pensais à ça. Alors je me suis inscrite dans une école de photographie, j’y ai découvert le monde de la photographie contemporaine que je ne connaissais pas du tout. Et, les vannes se sont remplies à nouveau ; j’ai recommencé à écrire énormément, des prises de notes, un journal, des poésies. Je me suis dit « qu’est ce que je fais de ça ? ». J’ai proposé mes poésies à une salle lyonnaise et j’ai été programmée pendant le Printemps de la Poésie. Ça m’a rendu très heureuse. J’étais comme une débutante pleine de trac lorsque j’ai présenté quelques poèmes accompagnée par Gilles Poizat, un musicien lyonnais. Ces poèmes me paraissaient beaucoup plus justes que ce que j’avais écrit pour la chanson jusque-là. Il y a au dessus de moi une école de la chanson que j’ai reçue en héritage. Avec la poésie, je suis sur un terrain que je ne connais pas. J’étais très fébrile et je sentais que c’était un vrai plaisir pour moi de faire ça. Ce court moment de scène n’était pas performant, huilé, mais je m’en fichais, j’étais heureuse, libre et sincère, et je sentais de la fluidité.

En photo j’ai été appelée dans plusieurs projets et c’est un bonheur, j’ai notamment travaillé sur une exposition pour les 80 ans de la Maison du Peuple de Vénissieux, initiée par le Théâtre exalté, compagnie de théâtre lyonnaise. C’était un plaisir immense, une commande de portraits ; j’adore faire du portrait. Je veux aussi continuer la musique, composer pour du théâtre, de la danse, de l’image. j’ai eu la chance de composer et d’accompagner une pièce de Théâtre radiophonique en direct cet automne, aux côtés du musicien Sebastien Quincez et invitée par le metteur en scène Baptiste Guiton, c’était du bonheur. Un projet très éphémère, qui existe à un moment T, et qui n’est plus. Je voudrais multiplier ce genre d’expériences de compositions, et de rencontre entre musique et autres formes.

Photo Jérémy Kerling

Photo Jérémy Kerling

Hexagone : Que vas-tu chanter lors de tes 4 soirées programmées à Agend’Arts ?
Jeanne : Ça va être une espèce de collage de tout ce que j’ai traversé depuis 2 ans, de ce parcours qui a pour seule direction celle que je m’invente désormais. Je vais inviter certaines personnes avec qui j’ai travaillé ces derniers temps, des amis aussi. Parmi eux Mikaël Cointepas, Thiphaine Rabaud Fournier, comédienne du Théâtre Exalté, Michèle Bernard, Sandrine de Rosa, Olivier Longre, Evelyne Gallet et peut-être d’autres. Je lirai quelques poèmes et peut-être que je projetterai quelques images. Les 4 soirées seront donc différentes en fonction des amis qui seront présents. Il est possible que je sois en solo sur une des soirées. Je chanterai aussi des poèmes que j’ai mis en musique et il y aura des morceaux uniquement instrumentaux. Je rêve de faire un album de mes compositions instrumentales. Rêve réalisable dans les mois qui viennent je pense.

Hexagone : C’est très différent pour toi d’écrire le texte d’une chanson et d’écrire un poème ?
Jeanne : Les chansons de Brassens sont des poèmes versifiés avec un nombre de pieds précis, des rimes ; celles de Brel, de Barbara aussi. C’est un code visible dans la chanson à texte. Il y a des chansons qui ne sont pas moulés dans cette forme, comme celles de Bashung, mais c’est beaucoup plus rare. Lorsque je parle de poésie je ne pense pas à une forme prédéfinie. En fait, c’est mon jargon. J’ai besoin de prendre de la liberté par rapport à la forme chanson alors je me raconte que je peux écrire de la poésie et je me sens libre et plus juste. Plus je retrouve de l’oxygène en apprivoisant des formes nouvelles, plus j’ai de plaisir à revenir à la chanson, cette maison si familière.


Carte Blanche à Jeanne Garraud à Agend’Arts du 21 au 24 janvier

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yveslepape@free.fr

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