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3 minutes sur mer au Limonaire par Mad et Fred

3 minutes sur mer au Limonaire par Mad et Fred

Mad attacks

En tant que « serial concert man*, » je me suis fait un devoir de parcourir l’ensemble des scènes de mon territoire. J’avais bien identifié Au Limonaire comme un repaire de farouches défenseurs de la chanson cocardière, sans nul doute prompts à enduire de goudrons et de plumes tout mélomane anglophile avéré… Mais tel Rambo, qui ne peut s’empêcher de gaspiller chaque été la totalité de ses congés payés en voyages touristiques au Viet-Nam, je me sentais investi d’une mission. Saint Joe Strummer étant pour toujours et à jamais dans mon coeur, je ne doutais pas qu’il serait à mes côtés durant ce périple dans le no man’s land francophone. J’étais quand même loin de me douter de ce qui m’attendait ce soir là, pour cette carte blanche accordée à 3 Minutes sur mer.

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Photo Frédéric Petit

Perdu au fin fond d’une impasse du IXème, coincé entre des hôtels de luxe et la populeuse rue du Faubourg Montmartre, l’établissement susnommé avait de prime abord tout d’un banal estaminet. En approchant d’un pas assuré de ce bastion limonadier, je remarquai néanmoins qu’il se proclamait « bistro chantant » sur sa devanture. Ce n’est pas sans une certaine appréhension que je poussai la porte de l’établissement. Un grand escogriffe mal rasé se précipita à ma rencontre. Me rendant compte – un peu tard – que j’avais oublié mon camescope de poing, je reculai vivement. Vous me pardonnerez cet aparté en cet instant de tension palpable, mais si, par malheur pour vous, vous vous trouvez dans une situation semblablement critique, suivez mon conseil. Capturez à l’aide de votre appareil, l’image de l’idolâtre chansonnier et montrez lui immédiatement le résultat. Il tombera en pâmoison, totalement subjugué par son reflet numérique et ainsi vous pourrez franchir l’obstacle ! Je décidai donc de faire profil bas et grand seigneur, me rangeai pour laisser passer mon antagoniste. Celui-ci me fit signe avec un air agacé de rentrer, parce que lui voulait sortir. Je me fis donc pas prier deux fois et à peine à l’intérieur, me juchai précipitamment sur l’un des tabourets vacants du bar. Ce qui me prit une demi-seconde au vu de l’exiguïté du lieu. Je laissai mon regard errer dans la salle, lequel eut tôt fait de revenir au rapport et me délivrer le constat suivant. Le ventilateur au plafond, n’était ni vieux, ni énorme et ne brassait non pas un « air lourd d’odeur où on aurait pu palper la peur, » mais plutôt une chaleur de bon aloi dégagée par des convives, qui bien que serrés les uns contre les autres, semblaient profiter des plaisirs de la table. Chacun semblait se connaître, s’apostrophant volontiers de table en table. Quel était donc cet endroit pour lequel, pour une fois, le terme convivialité ne semblait pas galvaudé…

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Photo Frédéric Petit

Preuve vivante de cette atmosphère particulière, mon voisin de tabouret, manifestement pilier officiel du comptoir qui me recommanda d’entrée le p’tit côte du rhône. Je déclinai son conseil avisé autant qu’aviné, préférant la légèreté d’un rouge de Touraine. Je devais garder l’esprit clair, la mission avant tout ! Sans doute un rien vexé, il me délaissa et entreprit notre autre voisine, laquelle – vraisemblablement enseignante – était occupée à corriger des copies. Il lui fallut toute la patience légendaire propre à sa profession pour supporter ses remarques et ses questions, plutôt pertinentes au final… Tout cela pour vous faire comprendre que ma vigilance s’était relâchée la bougresse et que c’est avec horreur que je vis débouler vers moi tel un Attila des steppes ardéchoises, Fredo-two-shoots !! Comment avais-je pu oublier qu’il était un fan inconditionnel de 3 Minutes sur mer et qu’à ce titre il ne ratait aucune de leurs prestations ! Et je me trouvais en train de violer sans vergogne et à la hussarde, son territoire. Ça allait être ma fête une fois de plus… Je n’eus pas le temps de descendre de mon tabouret qu’il m’empoignait déjà par les deux épaules.

– Le Mad !! Sacrée raclure de british ! Viens là que j’te fasse un gros poutou !

Et joignant le geste à la parole, il m’étreignit avec la douceur d’un catcheur moldave, me fêlant probablement une côte au passage.

– J’te demanderais pas ce que tu fous là ! Tu sais que t’as de la chance, ici c’est terrain neutre. Comme la Suisse, sauf que ceux qui viennent ici, ils sont pleins aux as, de chansons qui les remplissent de bonheur ! On accepte même des amateurs de daube rosbeef comme toi, c’est dire !

Vous n’avez pas idée à quel point j’étais aux anges de constater l’effet bisounours du lieu sur ce dingo de photographeux…

– Allez, c’est pas que j’m’ennuie avec toi, mais faut qu’j’aille shooter au fait !

Je relâchais ma respiration en le voyant me tourner le dos, mais faillis faire une crise cardiaque lorsqu’il s’arrêta dans son élan et revint vers moi.

– Tu sais quoi, je viens d’penser un truc… T’aurais pas idée par hasard, de grosniquer avec tes gros mots habituels le concert  ?

Ma tête fut prise d’un mouvement horizontal et frénétique visant à lui assurer du contraire.

– Tant mieux… Parce que sur ce coup-ci, tu vois, en plus des photos, c’est moi qui m’y colle.


Fred riposte

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Photo Frédéric Petit

Manquerait plus que ça, qu’y m’pique mon taf, ce rosbeef ! (l’est pas anglais, le Mad, mais avoue qu’avec un pseudo pareil, hein…) Mon taf, dans mon troquet, sur mon groupe fétiche, et pis quoi encore, l’a vu la Vierge en string à la Toussaint, lui, ou bien ? Bref. « Bref. », ça coupe court à toute conversation, et ça fait baisser ma pression artérielle, rien que de le dire ! Et comme ça, je peux poursuivre, apaisé.

À 22 h pétante, donc, après avoir dégusté un de ces fameux petits plats mitonnés par Lolo et qui font la réputation de ce haut lieu de la chanson francophone, on annonce le début du concert (précédé du petit préalable nécessaire, quant à l’usage des téléphones portables, etc.) de… « 3 minutes sur scène » (ou « 3 minutes sur Seine »?) Acte manqué ou pas, ça n’aura pas échappé à personne. Même pas aux principaux intéressés, qui ne manqueront pas de faire remarquer qu’il fallait bien que ça arrive un jour, ce prenage-de-pied-dans-le-tapis au sujet de leur nom. Le programme de ce soir, les afficionados de 3’/m le connaissent bien, puisque c’est leur troisième, de Carte blanche, après les deux premiers numéros présentés début octobre. C’est initialement Camille Hardouin (ex La Demoiselle Inconnue) qui devait assurer le show ce soir, mais à cause d’un empêchement, 3’/m l’a remplacée, au pied levé si je puis m’exprimer ainsi.

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Photo Frédéric Petit

Le but de cette Carte blanche est de faire des reprises des chansons des artistes que le groupe aime particulièrement. Quelques chansons de leur cru (de leurs ancien et nouvel album à venir), aussi, mais surtout des reprises, à la sauce « 3 minutes sur mer ». Au menu donc, Louis-Jean Cormier (ex-leader du groupe Karkwa), Félix Leclerc, Pierre Lapointe/Richard Desjardins, Bernard Adamus… Du québécois, donc. Du vrai. Pas forcément avec la chemise à carreaux, la barbe de deux pieds de longs (se mélangent encore les pinceaux entre système métrique et british, ces québécois ! Foutus english !) et la hache négligemment posée sur l’épaule, prête à abattre le premier érable venu pour en soutirer la substantifique moëlle qu’est le sirop du même nom. Non, mais du québécois quand même. Mais pas que.

Parce qu’on aura droit, aussi, à du russe, avec Vladimir Vyssotski,  du brésilien, avec Rodrigo Amarante, du belge avec Dick Annegarn et Brel (si, si). Et… du français, avec « Voulchon » (mais si, mais si), voire Niagara (si je te le dis, c’est que c’est vrai !) Le point commun entre les chansons de ces artistes (et avec les propres chansons du groupe, d’ailleurs), c’est quand même le caractère franchement jovial, voire primesautier, pour ne pas dire badin, des textes. Et de leurs arrangements aussi. Donc une soirée festive et joyeuse en perspective. D’ailleurs, Guilhem prévient assez régulièrement, avant de commencer chaque concert, qu’un tube de Lexomil à portée de main peut être utile, au cas où. Mais ça serait sans compter sur la bonne humeur de la gang (c’est comme  ça qu’on dit, en bon québécois, et comme de québécois, il va en être question tout au long de la soirée, autant prendre les bonnes habitudes dès le début).

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Photo Frédéric Petit

À propos de gang, avant de rentrer dans le vif du sujet, présentons-les un peu. On a Samuel Cajal à la guitare/guitare (c’est-à-dire que quand il ne joue pas sur sa Gibson 335, il joue sur la Martin 000-15 de Guilhem), Guilhem Valayé, donc, le chanteur/guitariste (il fait, admirablement bien,  les deux en même temps, oui), Johan Guidou (maître ès-fûts, qui donne le tempo et qui fait accessoirement des bruits bizarres en tout genre avec la bouche ou avec n’importe lequel de ses 4 membres) et Matthieu Lesenechal (alors lui… il tâte de l’accordéon, du piano/Rhodes, de la guitare façon lap-steel, que sais-je encore…)

Aussitôt l’annonce du Limo terminée, la voilà donc, la gang, tout droit sortie de l’escalier qui mène aux bas-fonds de ce lieux (le bruit court que certains s’y étant aventurés sans y être invités ne sont jamais remontés…), Guilhem en tête, suivi par ses compères. Pas besoin de préciser « sous vos applaudissements » comme dans la p’tite lucarne, le public présent est déjà chaud bouillant, avide du spectacle qui l’attend. Comme à son habitude, Guilhem nous fait son petit speech d’introduction, et nous distille, ici et là, quelques petites anecdotes entre les titres. Anecdotes qui ne prêtent pas toujours à rire. Comme celle où Guilhem, tout juste revenu de Montréal au Québec, chante sur scène, avec son poto Louis-Jean Cormier,  une chanson de leur futur album, écrite par Sam, pendant que ce dernier joue sur scène, le même soir, au décalage horaire près, au Limonaire. Ce soir du 13 novembre 2015… Déjà que les gars étaient sur cette même scène, le 7 janvier dernier…

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Photo Frédéric Petit

D’ailleurs, autre anecdote, au sujet de leur futur album, L’endroit d’où l’on vient, Guilhem nous apprend qu’il est en passe d’être terminé. Cris de joie dans la salle ! Enfin… ça fait quelques mois, déjà, qu’il est sur le point d’être terminé, mais voilà, monsieur est perfectionniste, donc… Guilhem évoque aussi ce passage qui l’a amené dans la p’tite lucarne, justement, en début d’année, au détour d’une émission de télé-réalité. Mais il ne crache pas dans la soupe, loin de là. Ça lui a permis, entre autre, de redécouvrir une chanson d’un des fleurons de la scène française, qu’il a interprêtée, dans le cadre de cette émission, façon « 3 minutes sur mer.» Après avoir fait le buzz avec sa reprise de La nuit je mens, c’est en effet à Foule sentimentale qu’il s’était attaqué et qu’il nous réinterprète ce soir.

3 minutes sur mer enchaîne les titres, principalement des reprises, donc, mais aussi quelques chansons du prochain album (Ce n’est pas nous qui sommes mauvais, Catapulte, L’alouette en colère (qui est donc une reprise, et quelle reprise…) et du précédent (21 Hertz, À demain). Le clou du spectacle revient sans conteste à la prestation pour le moins étonnante et complètement barrée, de Bébé éléphant par Johan. Oui, Johan, le batteur caché habituellement derrière ses fûts et ses claviers est, cette fois-ci, sur le devant de la scène. Et pas qu’un peu ! Parmi les reprises « classiques » qui déboitent (c’est-à-dire sans que la Carte blanche soit le prétexte), on retrouve donc L’alouette en colère (Félix Leclerc), La fin du bal (Vladimir Vyssotski), Au bord du récif (Louis-Jean Cormier), Pendant que les champs brûlent (de Niagara, au sujet de laquelle Guilhem aime à raconter qu’il est toujours amoureux de Muriel Moreno, depuis son adolescence), les deux premières faisant partie de ces reprises qui te font carrément oublier les versions originales. Pour Au bord du récif, c’est moins tranché. Les deux versions sont juste magnifiques.

Et parmi les reprises « non classiques », Moi, Elsie. Du lourd. Très lourd. Faut dire aussi… Des paroles de Richard Desjardins sur une musique de Pierre Lapointe… c’est un peu le dessus de la crème de ce qui se fait de mieux au Québec. Le sujet ? Va faire un tour sur ton internet, et cherche les documentaires de Richard Desjardins. Tous méritent d’être vus (attention au coup de poing dans le bide par ici, la baffe dans la gueule par là), mais le sujet dont traite la chanson ici est très bien raconté dans Le peuple invisible. Quand Pierre Lapointe la chante, c’est déjà quelque chose, mais là, réarrangée par eux…

Guilhem s’est trompé sur un point. Ce n’est pas un tube d’antidépresseur qu’il faut. C’est un tube par chanson. Ou se taper après ça l’intégrale de La Compagnie Créole 10 fois de suite. Et encore…

L’indispensable « rappel » (le temps que les gars descendent et remontent l’escalier, quoi) clôturera la soirée, avec Acapulco (Bernard Adamus), reprise en cœur par le public, suivie de 21 Hertz, tout en claquement de doigts, a cappella. Un impondérable du répertoire de 3 minutes sur mer. C’est donc tout groggy / retourné / émotionné, comme à chacun de leur concert, que je quitte le Limonaire et les copains pour rentrer dans la nuit noire et glacée, vers d’autres aventures, non sans avoir au préalable versé mon obole au « chapeau » puisque c’est la tradition ici de rémunérer ainsi les artistes.


* Traduisons un brin pour toi hexagonien idolâtre, cela signifie amateur autodéclaré et invétéré de prestations scéniques et musicales et puis, si tu veux t’encanailler un brin, quitter tes contrées franchouillardes, va faire un tour sur le blog éponyme !

 

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Author

d.madelaine@noos.fr

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