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Francesca Solleville, « ça n’est pas une compétition la chanson »

Francesca Solleville, « ça n’est pas une compétition la chanson »

Francesca Solleville est venue chanter récemment dans le Beaujolais, chez Paul et Yves Bonnet au Comme chez soi. Paule est musicienne, Yves est viticulteur. Ils ont associé leurs compétences et aménagé dans leur ferme une salle où l’ont peut venir assister à des spectacles et déguster l’excellent vin d’appellation Terra Vitis, la plus écolo des appellations viticoles. Ils programment beaucoup de chanson, et de la chanson de qualité. Francesca Solleville était là en octobre. En novembre, pour le Beaujolais nouveau, c’est Thomas Pitiot qui sera sur scène pour une soirée qui sera probablement complète le jour où ces lignes seront publiées. J’ai donc profité de cette belle occasion pour assister au tour de chant de Francesca et pour la rencontrer pour Hexagone. J’écoutais déjà les albums de Francesca dans les années 60 au temps des cabarets parisiens et c’est donc très intimidé que j’ai engagé la conversation avec elle, le tutoiement de rigueur à Hexagone étant pour l’occasion impossible à pratiquer…. exceptionnellement.

Photo David Desreumaux

Photo David Desreumaux

Hexagone : C’est le hasard qui vous a conduite à chanter des chansons ?
Francesca Solleville : Oui c’est le hasard. J’étais destinée au classique. J’avais eu des bourses pour aller travailler à Salzbourg, à Venise. J’ai rencontré Léo Ferré un soir où Aragon présentait son livre, La Semaine Sainte, à la Mutualité. C’était plein de cégétistes et de communistes. On était transporté. J’avais une copine qui connaissait un musicien qui s’appelait Philippe-Gérard. C’est le premier à avoir mis en musique Aragon. Il n’avait pas trouvé de chanteuse pour les chanter. Une copine a proposé mon nom et ils m’ont fait chanter Un homme passe sous la fenêtre et chante et puis La rose du premier de l’an. J’ai fait un triomphe à la Mutualité avec ces deux chansons. Léo Ferré qui chantait pour la première fois ses dix chansons d’Aragon était là aussi. Quand je les ai entendues, quand j’ai vu ce public, je me suis dit « c’est ça que je veux faire ». Je ne veux plus aller chez les princesses et les marquises. Le public du classique est magnifique et j’en fais partie moi-même, mais quand on fait découvrir des choses à des gens qui n’ont jamais connu la musique, c’est autre chose encore. J’ai donc demandé à Léo Ferré s’il pouvait me confier ses chansons. Il m’a répondu « tu viens chez moi demain matin à 10 heures ». J’y étais le lendemain à 10 heures, accueillie par deux énormes chiens. Ces chansons n’avaient pas encore été éditées et publiées. Comme on n’avait pas de photocopieuse à l’époque, on est allé à la maison de la presse à côté de chez lui et il me les a photocopiées. J’ai toujours les photocopies de ces chansons écrites à la main par Léo lui-même. Avec cette richesse là, je suis allée à La Colombe où j’ai fait une audition. J’ai été prise tout de suite. Après, tout s’est enchaîné et j’ai rencontré tous ceux qui m’ont écrit des chansons.

Photo David Desreumaux

Photo David Desreumaux

Hexagone : Pourquoi n’y a-t-il plus aujourd’hui de grands interprètes comme il y en avait dans les années 60 et 70 ?
Francesca Solleville : A l’époque, il y avait en effet Monique Morelli, Marc Ogeret et Christine Sèvres qui était la meilleure des interprètes. Et Cora Vaucaire aussi bien sûr, qui était si charmante. La première tournée que j’ai faite, c’est avec elle en 1961. On a fait toute la Bretagne où on a donné 20 spectacles. Aujourd’hui les mots ont disparu et en particulier des radios. Pour les enregistrements aujourd’hui ce sont les ambiances musicales qui comptent. Ce ne sont plus les mots. Pour ceux qui m’écrivent des chansons, les mots comptent. Maintenant on met beaucoup plus la musique en avant. J’aime beaucoup le slam car au moins on comprend ce qu’ils disent. Je reçois toujours plein de textes qui sont dans la lignée d’autrefois parce que les auteurs comme Yvan Dautin, Jean-Michel Piton ou Bernard Joyet me connaissent. Mais j’ai aussi plein de jeunes qui m’écrivent des chansons. Pierre Lebelâge par exemple m’avait écrit C’est pas demain la vieille… mais je lui ai dit « tu la chanteras mieux que moi. » Catherine Ribeiro chante La mémoire et la mer… Je n’ai jamais chanté ça à cause de son interprétation magnifique. Il y a comme ça des chansons que je n’ai jamais chantées car j’étais tellement impressionnée par les interprétations d’autres chanteuses. Ça me rend heureuse de les écouter et puis ça n’est pas une compétition la chanson.

Photo David Desreumaux

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Hexagone : Le métier est devenu plus difficile aujourd’hui ?
Francesca Solleville : Nous n’avons plus aujourd’hui assez d’argent pour chanter avec plusieurs musiciens. On chante aux entrées ou très souvent au chapeau. Aujourd’hui on ne peut plus faire un disque sans un bon producteur. On ne peut plus faire de tournées sans un agent qui soit très efficace. Nous, on a disparu de la culture puisque dans les Maisons de la Culture on n’est plus programmés. Il y avait 3 ou 4 dates par mois pour un spectacle de chanson. Il n’y a plus que le théâtre, la musique classique et les marionnettes. La chanson c’est une fois par an avec un bon chanteur. Ça n’aide pas du tout les jeunes qui démarrent. On passe de plus en plus rarement à la radio et si je suis programmée une fois à France Inter, je reçois aussitôt 20 coups de téléphone d’amis qui me disent « on t’a entendue à la radio ».

Hexagone : L’engagement syndical a beaucoup compté pour vous ?
Francesca Solleville : On s’est battu pour avoir des feuilles de paye à une époque où on n’avait même pas la sécurité sociale. On était jeune et en bonne santé et on s’est battu avec Marc Ogeret et Claude Vinci avec qui on a formé un syndicat, le SFA (Syndicat français des artistes interprètes CGT). On s’est associé aux comédiens car, depuis Jean Vilar et Gérard Philippe, ils avaient déjà leur syndicat. Avec Claude Vinci et Marc Ogeret, on a fait des grèves et j’ai même été piquet de grève le même jour qu’une émission de Jacques Chancel où j’étais programmée. Il est venu me voir pour me dire « Vous ne pouvez pas faire grève, vous passez dans l’émission »… J’étais avec Gilles Vigneault. Ca devait être en 1973 ou 1974… c’était aussi l’époque de la lutte des Lip… On était vraiment très engagé. Chancel ne m’a plus jamais programmée mais je suis contente d’avoir été honnête.

Photo David Desreumaux

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Hexagone : Avec Ferrat et Antraigues, c’est une longue histoire ?
Francesca Solleville : On est allé chanter à Antraigues en 1964, à l’occasion d’une tournée avec Jean Ferrat. Le maire d’Antraigues qui était venu nous voir chanter à Valence nous a tous invités car nous avions deux jours avant de repartir pour Marseille. On s’est retrouvé dans ce petit village qui nous a accueilli chaleureusement et Jean s’y est installé en 1967. J’étais un peu la petite sœur de Jean et j’ai acheté une « ruine » que j’ai mis ensuite dix ans à retaper et en faire une magnifique maison. Comme elle est à 3 kilomètres du village, nous l’avons revendue avec mon mari il y a 7 ans à Jacques Tardi, le dessinateur et la chanteuse Dominique Grange sa compagne. Dominique était maoïste en 68 et on s’engueulait régulièrement pendant les manifs car moi j’étais communiste. Nous avons acheté une nouvelle maison dans le village près du cimetière d’où on voit les gens venir sur la tombe de Jean Ferrat.

Hexagone : Comment s’est passée la rencontre avec Allain Leprest ?
Francesca Solleville : Je savais qu’il y avait un gars qui s’appelait Allain Leprest qui chantait à Bourges et qui avait un succès extraordinaire. Il est venu à Antraigues mais je ne le connaissais pas encore. Un jour il a traversé la place et il est venu vers moi. Il était si beau. Il me dit « je t’écris 2 chansons » et moi je lui dis « non, tu m’en écris 12 ». On est parti le surlendemain chez Gérard Pierron et ils m’ont fait 12 chansons en 4 jours. Je gardais les enfants de Gérard, je faisais à manger, mal, et on buvait un peu. J’ai été invitée à les chanter à Toulouse et ils m’ont fait à nouveau 12 chansons pour le spectacle qui a donné lieu à un autre album. C’était un homme magnifique. Plus tard, 4 jours avant sa mort à Antraigues, il m’a donné 4 textes et m’a demandé de lui promettre de les chanter, ce que j’ai fait. Il parlait souvent du suicide et dans beaucoup de ses chansons il y a la corde. Il était écorché vif comme ces grands poètes… Rimbaud, Gérard de Nerval…

Hexagone : Vous continuez, vous, à chanter souvent ?
Francesca Solleville : Oui mais à mon âge je vois mourir tous les chanteurs de ma génération et de « mon groupe ». On ne reste que quelques uns avec Anne Sylvestre, Marc Ogeret…..

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yveslepape@free.fr

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