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Francesca Solleville, belle et rebelle

Photo David Desreumaux

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Francesca Solleville, en cinq morceaux au Forum Léo Ferré, on t’en avait causé un brin déjà. Pour ce second acte, résolument placé sous le signe du printemps, Hexagone a bougé ses os de mars pour sauter sur le forum.

Fin d’après midi ensoleillée, la Porte d’Ivry semblait belle. Le moulin d’Ivry avait fière allure, imposait une ombre magistrale et ne faisait carrément pas ses 300 balais bien sonnés. Face à lui, ce fameux forum, tenu admirablement par Gilles Tcherniak et l’équipe de « la chanson pour tout bagage. » Avant de te causer plus avant de Francesca, il convient de saluer le boulot d’importance effectué par cette asso qui a su reprendre ce lieu, sans le dénaturer, mais en l’ouvrant à toutes les formes de la chanson d’expression et de qualité. A toutes les générations également. Une entreprise des plus salutaires dans un climat ambiant peu propice à la diffusion des arts en général et de la chanson indépendante en particulier. Voilà c’est dit.

Photo David Desreumaux

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Francesca, alors. « La petite italienne, » comme la chante Michel Boutet sur son dernier très bel album. En habituée des lieux, Francesca Solleville offre en cinq actes, de février à juin, plus de cinquante ans de carrière, cinq décennies à interpréter les plus grands auteurs. Parce que cette dame, c’est une interprète. On a coutume de faire la part belle aux ACI sur Hexagone, mais ce serait mépriser l’art de la ritournelle que de faire l’impasse sur ces artistes qui ne sont ou qui n’ont été « que » des interprètes. Certes la matière est moins en vogue qu’au siècle dernier mais l’on recense toujours aujourd’hui quelques interprètes qui valent le détour. Claire Elzière ou Camélia Jordana par exemple pour n’en citer qu’une. Comme les grands couturiers ne font pas de robes pour eux-mêmes, les grands auteurs savent mettre leur art au service des voix.

Photo David Desreumaux

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En cette journée internationale de la femme, le répertoire était tout entier dédié au beau sexe. A quoi avons nous eu droit exactement ? Autour d’une mise en scène et d’une présentation de Nathalie Fortin, sa pianiste et amie depuis un bout déjà, Francesca Solleville découvre sur les planches, en même temps que le public, nombre de surprises qui lui sont réservées. Francesca sait de cette soirée seulement les chansons qu’elle doit interprèter.  Pour le reste, c’est surprise party. Des moments forts et intenses ont parcouru la scène et la salle du forum. Une projection de photos de jeunesse, quelques extraits vidéos parmi lesquels on voit et entend la mère de Francesca, des extraits d’émission télé qui pour certains datent de 1959 et du tout début des années 60. Oui, à l’époque la chanson avait droit de cité à la télé, ça semble presque incroyable aujourd’hui… On y voit Francesca chanter Série Noire, restée inédite, accompagnée au piano par Philippe Gérard. Boris Vian n’est pas loin non plus.

Photo David Desreumaux

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Sur le plan de la mise en scène, Nathalie Fortin faisait alterner chanson et entretien. Causerie, bavardage amical. Après plusieurs titres interprétés, les deux complices rejoignaient régulièrement leur « cuisine ». En effet, la mise en scène offrait le spectacle d’une Nathalie Fortin en candide, en apprentie cuisinière façon mamma italienne. Elle questionnait Francesca sur sa vie, sa jeunesse tout en préparant la fameuse sauce pour les pâtes sous les directives de l’interprète. Beaucoup de plaisir, d’humour et de complicité entre les deux artistes. C’est ainsi que Francesca a raconté l’histoire du grand-père, Luigi Campolonghi, que Leprest aura replacée habilement dans une chanson, Al Dente, parce que « Allain comprenait tout à la seconde. »

A un moment, Nathalie Fortin, propose d’écouter Pauline Julien, le pendant québécois de Francesca. Non tu n’as pas de nom résonne dans la salle et l’on voit une Francesca pénétrée, la tête dans les mains recevoir comme des éclats d’émotion dans la poitrine. C’est sûrement de la bonne mitraille mais de la mitraille quand même que de suivre le déroulé de sa propre carrière, aussi longue et prestigieuse, en 90 minutes.



Photo David Desreumaux

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Récital exclusivement tourné autour de la femme donc. Le public a pu entendre ceux qui ont fait de Francesca cette interprète hors normes. De Leprest qui l’a captée à merveille, en passant par Anne Sylvestre dont on te met le morceau vidéo ci-dessous. Je chante, excuse-moi, une chanson magnifique comme Anne Sylvestre, présente dans la salle aux côtés de Marie-Thérèse Orain, en a écrit un paquet. Mac Orlan aussi est convoqué, comme Gilbert Lafaille, Brassens et Pierre Perret. Des morceaux que Francesca a chantés régulièrement mais également des raretés. On ne peut pas ici tous les nommer mais ce qu’il faut retenir de ce spectacle, c’est que c’est une manière de biopic en direct, du vivant de l’artiste et avec l’artiste. Ca semble un peu cru de le dire comme ça mais si les moments sont aussi touchants et poignants, c’est beaucoup en raison de cela. Francesca Solleville parle, se raconte en toute simplicité, sans pathos, avec humour même et nous autres dans la salle, on prend une sacrée claque.

Photo David Desreumaux

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En partant, j’ai appris que Francesca n’était pas venue discuter dans la salle après le concert parce qu’elle était trop touchée, émue de se voir ainsi dans le miroir de son histoire. Elle aurait eu aussi un peu honte de ne plus chanter aussi bien qu’auparavant. Où vont les artistes quand le rideau se referme ? Moi, j’ai vu une femme de 83 ans, une artiste magnifique, qui m’a mis les larmes aux yeux. Et pas qu’une fois. Il reste 3 actes d’ici juin, trois spectacles différents puisque chaque date visite une nouvelle thématique. J’ai pas de conseil à te donner, mais vas-y. C’est un hommage des plus touchants que le Forum Léo Ferré, Merlin Prod et Nathalie Fortin rendent à cette interprète, à cette figure de la chanson en résistance. Une femme debout, libre, belle et révoltée depuis toujours.


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