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Alexis, Georges et nous

Alexis, Georges et nous

« Georges et moi » Le nouveau spectacle d’Alexis HK.

Photo David Desreumaux

Photo David Desreumaux

Des concerts avec les chansons de Brassens j’en ai beaucoup vu – des dizaines notamment ayant fréquenté, plusieurs années durant, le festival Brassens à Vaison la Romaine – et des concerts d’Alexis HK j’en ai vu plusieurs – quatre ces dernières années du solo au groupe en passant par la tournée avec Dorémus et Luce – Mon avis ? Ce « Georges et moi » c’est le meilleur. Un régal !

Ce spectacle contient, bien sûr, tous les ingrédients d’un bon spectacle : la qualité et la beauté du texte (ah bon !), la qualité de l’interprétation avec cette voix grave et cette élocution caractéristiques d’Alexis HK, la qualité de l’accompagnement avec deux excellents musiciens discrets et apportant une saveur supplémentaire : Simon Mary à la contrebasse et Loïc Molineri à la guitare, et l’apport de François Morel à la mise en scène. Mais ce qui en fait un plat mémorable réside peut être dans l’idée du « concert concept ». Alexis HK utilise la scène pour avoir  un échange, plutôt un monologue, avec Brassens comme le suggère l’affiche explicite de « Georges et moi ». Il discute avec lui et, en fait, il parle avec nous « je vais tous vous appeler Georges ce soir » pour évoquer l’évolution du monde depuis le départ de Brassens sur les sujets comme l’irrévérence, la liberté notamment sexuelle, la subversion et la connerie. Pour parler de lui Alexis aussi à travers l’importance des chansons de Brassens dans sa vie. Toujours avec de l’humour, beaucoup d’ironie et un peu de distance. On rit et il nous incite à réfléchir. Dans ses précédents spectacles il parlait, de temps en temps, avec humour entre les chansons : ici une étape supplémentaire est franchie et réussie.

1. Affiche Georges et moi 01Le choix des chansons est dicté par les thèmes retenus.  Il démarre par Le pornographe suivi de La ronde des jurons : le propos est clair. Dans cette chanson il ajoutera sur le dernier couplet des termes d’aujourd’hui actualisant  « tous les sacrebleus et corneguidouilles». D’ailleurs au cours de la soirée, il parsèmera quelques « actualisations » bien senties comme « ptdr » pour « nous rigolâmes », et remplacera Claudel par BHL dans Mysoginie à part. Je disais que le sexe et le lien avec la femme étaient avec l’irrévérence l’un des piliers de la soirée. Il nous dira avoir découvert Brassens avec Fernande qu’il chantera comme Quatre vingt quinze sur cent « Quatre-vingt-quinze fois sur cent La femme s’emmerde en baisant Qu’elle le taise ou le confesse C’est pas tous les jours qu’on lui déride les fesses ». La fessée constitue un sommet du concert et mêle irrévérence et sexualité. Il s’approche de nous, assis sur une chaise, le micro de coté le laissant libre de ses mains et il nous chante et parle comme dans une veillée. Après chaque couplet chanté il s’arrête pour partager son « interlocation » et pour faire le parallèle entre ce qui était « chantable » voire possible à cette époque et qui ne l’est plus (fumer par exemple).

Alexis HK, chante souvent sans guitare et semble plus libre de s’exprimer corporellement. Il nous offre un choix judicieux de titres mêlant quelques standards et quelques pépites. Toujours avec un respect total dans l’interprétation et quelques belles mises en relief au niveau de l’accompagnement. Dans les standards on note Trompettes de la renommée superbe réussite sur un rythme plus rapide que l’original, La femme d’Hector, Le temps de fait rien à l’affaire « quand on est con on est con » avec le public qui, gentiment invité, reprend le refrain. Et aussi – est ce un standard très reconnu ? – le savoureux  Les funérailles d’antan (ah ! la manière de chanter  « Quand les héritiers étaient contents Au fossoyeur, au croque-mort, au curé, aux chevaux mêmes Ils payaient un verre »). Il continue d’évoquer l’adultère avec A l’ombre des maris titre choisi mais en faisant une citation sur la pêche rappelant Le cocu autre évocation de l’adultère chez Brassens.

Photo David Desreumaux

Photo David Desreumaux

Bien sûr toutes mes préférées ne sont pas là (comment serait ce possible d’ailleurs en un seul concert ?) mais quel plaisir d’apprécier les pépites moins connues. Comme ce constat, de plus en plus actuel, de la perte d’humanité quand celui qui offre à un inconnu La rose, la bouteille de vin et la poignée de main n’obtient qu’un refus quand ce n’est pas l’appel à un agent de police « On est  tombé bien bas, bien bas … ». Comme d’écouter Heureux qui comme Ulysse dont l’interprétation d’Alexis HK met en valeur la simplicité et la beauté de ce titre « Quand le soleil vous chante au cœur  Quand un ami fait le bonheur  Qu’elle est belle la liberté », chanté très rarement dans les concerts et festivals Brassens, et que je connaissais uniquement en tant que générique de film. Un nouveau grand moment avec La religieuse chanté avec un ton très posé, presque sombre, qui met en valeur l’écriture et aussi chaque refrain. Celui ci décrit les différentes étapes de l’évolution des enfants de chœur à l’évocation d’une sœur que l’on pense « libérée », et on peut citer les derniers : « Et les enfants de chœur, branlant du chef, opinent … » puis « Et les enfants de chœur se masturber, tout tristes …» Et, Alexis a parlé de Georges, de l’évolution des mœurs, de nous, mais en fait il a parlé de lui. De son épisode sur le divan de Michel Drucker qui le présente comme un chanteur d’une autre époque (!). « Aujourd’hui on n’entend plus chanter comme cela ». De sa filiation avec Brassens et il nous chantera Le cerisier de son vrai père. Une chanson qui traite avec intelligence et décalage des méfaits de la guerre, bien dans l’esprit « du maître ». Il finit son copieux rappel par un concentré d’irrévérence et d’humour sous la forme d’une fable en quelques strophes : Le roi boiteux caractéristique de l’œuvre de Brassens mais écrite au dix-neuvième siècle par Gustave Nadaud.

Photo David Desreumaux

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Un concert généreux de plus d’1h45. On en sort avec l’envie d’écouter à nouveau du Brassens ; de ne pas subir ce qui se passe sans réaction, de ne pas oublier l’irrévérence. Et le plaisir d’avoir vu « notre » salle du Bijou, affichant complet les deux soirs, avec des gens debout appuyés sur le côté et au fond de la salle, et présentant, pour l’occasion, une nouveauté : des places numérotées. Plus tard dans la soirée, autour d’une bière, Alexis HK dira sa passion pour Brassens et ses chansons «je pourrai chanter au moins cinquante chansons ou plus de Brassens tant elles sont toutes superbement écrites et actuelles mais on ne peut pas mettre cinquante chansons dans un concert». Il parlera aussi de son plaisir de jouer dans des – petites – salles et des lieux conviviaux comme le Bijou. Derrière lui, sur le mur on pouvait voir, parmi les affiches, l’annonce du prochain concert de Brassen’s not dead groupe « punk » local reprenant Brassens à leur manière.

Un peu après deux heures du matin, le rideau de fer du Bijou se baissant, je reprends mon vélo pour rentrer heureux chez moi et je vois, de l’autre côté du boulevard, une longue silhouette, une guitare à la main, rejoindre son hôtel à pied, dans la nuit Toulousaine, un peu pluvieuse. Je ne sais pas s’il a regretté d’avoir laissé ses musiciens prendre la voiture plus tôt dans la soirée, mais j’ai ressenti l’image de la solitude du chanteur de fond qui après avoir amené de la joie et du collectif repart seul. Et peut être se disait il, comme dans la note d’intention et comme il le montre dans son concert, « Brassens, dans la France d’aujourd’hui demeure, lorsqu’on est dans le noir, la lumière rassurante de notre intime liberté.« 

Bon en synthèse, comme je pourrai le dire quasiment à la fin de chacun de mes articles sur les concerts que j’ai beaucoup aimé : va voir ce spectacle ! La tournée continue, en province pour l’instant, et propose plusieurs dates dans les semaines qui viennent.


Alexis HK : Georges et moi le 26 Février 2015 au Bijou  à Toulouse 


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