HomePortraitsFrançois Béranger : Tout finit par des chansons

François Béranger : Tout finit par des chansons

Photo Annie Le Lann

François Béranger : Tout finit par des chansons

Pendant plus de trente ans, François Béranger a poursuivi une carrière sans concession. Ses chansons – telles des balises – forment une œuvre essentielle, à l’image de leur auteur : simple, humble, sensible et humain. Une œuvre qui fait corps avec une vie pas banale.

 « Je suis né dans un p’tit village / qui a un nom pas du tout commun / bien sûr entouré de bocages / c’est le village de Saint-Martin » nous apprend Béranger dans Tranche de vie, le premier titre qu’il enregistre en 1969. En fait de petit village, c’est à Amilly dans le Loiret, près de Montargis – pays de Bruant – que François Béranger naît « par hasard », en août 1937.

Photo fonds personnel François Béranger

Photo fonds personnel François Béranger

Il passe ses jeunes années à Suresnes, en banlieue parisienne, où la famille occupe un logement d’une pièce-cuisine.  « On disait logement chez les pauvres, appartement chez les riches » justifie Béranger. Le père, militant syndicaliste, travaille chez Renault, à Billancourt. Autodidacte, résistant, orateur de talent, il se voit également confié un mandat de député de la Nièvre entre 45 et 51 (ou 52). Béranger nourrit une grande tendresse, une grande admiration pour son père. Sa mère, couturière à domicile, améliore l’ordinaire quotidien à force de confections vendues à la pièce. Cela lui permet également de s’occuper du rejeton à qui elle transmet la passion familiale de la chanson. Pour l’essentiel, ce sont les tubes de l’époque : Eliane Célis, Damia, Fréhel, Trénet, Jean Sablon, Jean Lumière.

Après quelques humanités passées « à égale distance du vedettariat des premiers et de la honte des cancres du classement », Béranger décide d’arrêter les études pour se frotter au monde du travail. C’est ainsi qu’en septembre 54, il devient ouvrier chez Renault.

Il constate rapidement que lorsque l’on a fait du latin et du grec, on ne se prolétarise pas comme ça, que la culture et l’enseignement reçus forment une bien belle différence dans l’appréhension du quotidien. « L’usine c’est bien joli, mais ça abrutit vite ». Toujours dans Tranche de vie, Béranger expose ce constat : « Quand on en a un peu là-d’dans / on n’y reste pas bien longtemps / on s’arrange tout naturellement / pour faire des trucs moins fatigants / je m’faufile dans une méchante bande / qui voyoute la nuit sur la lande ».

Envolé son rêve ouvrier, Béranger rejoint une troupe, « une méchante bande », de théâtre-amateur : La Roulotte. Des jeunes issus d’horizons divers s’adonnent aux mime, danse folklorique, marionnettes, chant, théâtre. Ils se produisent devant des publics défavorisés : enfants délinquants, prisonniers, malades dans les hôpitaux. C’est au cours de cette aventure que François compose ses premières chansons, à partir des modèles que sont pour lui Félix Leclerc et Stéphane Goldman. Le métier le tente mais l’Histoire l’appelle ailleurs… sous les drapeaux.

C’est 1958, la guerre d’Algérie, cyniquement nommée « Opération du Maintien de l’Ordre »… Après quelques mois difficiles passés à Berlin, Béranger  « commence à comprendre… qu’il y a quelque chose de pourri dans le royaume. Rien par la suite ne viendra contredire ce constat. Septembre 1959. Il gagne le sol africain. A Oran, affecté aux transmissions, il est suffisamment tranquille pour dévorer 3 kilos de livres par semaine. Tranquille mais néanmoins témoin des actes de torture. Omniprésente, institutionnalisée, pratiquée systématiquement jusque sur des enfants. L’atmosphère à trancher au couteau , les images, les explosions, les cris interminables d’hommes torturés sont autant de menaces qui contribuent à immiscer la peur de tout et de rien en chacune des personnes. Un climat de…guerre.

Dix-neuf mois plus tard, c’est la quille. Mais aucune excitation. Béranger est vide, sans réaction, épuisé, mutique. C’est plus de trente ans après ces évènements que Béranger trouve la force d’évoquer ce retour douloureux, cette souffrance indélébile dans  La valise rose : « Dans ce bateau de libérés / c’est pas la joie qui surnage / Après trente mois de merdier / on est épuisé par la rage / Si tu veux pas sombrer foldingue / dans tes souvenirs cradingues / t’as plus qu’à t’échapper pépère / dans des mots imaginaires »

Pour Béranger, la réinsertion passe par le retour chez Renault. Sans conviction, il circule dans nombre de services de la Régie avant qu’on finisse par lui demander de chercher sa voie ailleurs. Ce dont il est lui-même convaincu…

Photo fonds personnel François Béranger

Photo fonds personnel François Béranger

Béranger est passionné pour le cinéma. Présenté à des amis par le père de sa femme, il débute comme assistant auprès d’un réalisateur de courts métrages. Il fait ses classes à « l’école pratique », sur le tas, où il multiplie les tâches : écriture de scénarios, découpages, budgets, préparations, plannings, régie, prises de vue, etc… Suite à cette formation, il est engagé au Service de la Recherche de l’ORTF, dirigé par Pierre Schaeffer. Béranger a beaucoup d’estime pour l’homme qui « vous apprenait tout » dit-il. Tour à tour régisseur, chef de production, réalisateur, producteur d’une émission de variétés expérimentale, il finit par quitter la maison pour sa voisine débutante, la Deuxième Chaîne. Il y devient chargé de production dans différents magazines d’informations et culturels, mais la façon non conventionnelle qu’il a de traiter les sujets le propulse vers la porte de sortie… Qu’importe, dehors il souffle un vent de révolte, un vent d’espoir. C’est mai 68.

Mai 68 explose au visage de la France et impressionne le monde entier. C’est tout une appréhension de la société qui va s’en trouver chamboulée. Béranger a de la sympathie pour le soixante-huitard, « malgré le ridicule de son look » ajoute-t-il. Cependant, âgé de 31 ans, lucide et expérimenté, il ne peut adhérer sans nuances aux tendances de tout poil de l’époque. Interpellé un soir par des jeunes composant une chanson collective, l’aventure de La Roulotte refait surface à l’instar de son envie d’écrire. Béranger vient de mettre en route sa révolution permanente…

Fin 68, Béranger enregistre une douzaine de chansons, sur une minicassette, qu’il fait écouter à quelques amis avec lesquels il a – entre temps – créé une société d’étude et de réalisation en relations publiques. L’un de ses collègues, à son insu, transmet cette cassette à une directrice artistique chez CBS. Convocation. Contrat de 5 ans. Premier 45 tours : Tranche de vie suivi d’un album dans la foulée, en 1970. Le succès est au rendez-vous. Des titres-phares tels que Natacha ou Une ville, figurent sur ce premier disque. Tout comme y’a dix ans, évocation limpide de la période de La Roulotte.  « Y’a dix ans je chantais partout / dans les rues dans les cours dans des trous / perdus / On frappait à la porte des hostos / On chantait dans des prisons des chantiers / des métros / La belle vie ». En dépit de l’accueil très favorable réservé à cet album, Béranger n’est pas pleinement satisfait et regrette la façon dont les producteurs travaillent.  « Vous donnez vos maquettes et quelques semaines plus tard on vous convoque au studio pour enregistrer la voix… »

Le deuxième album, Ca doit être bien paraît l’année suivante, en 1971. Avec le groupe américain Mormos, Béranger y impose une nouvelle formule musicale. L’engouement est plus discret, les ventes piétinent et CBS ravale ses sourires. Après une séparation à l’amiable, Béranger signe en 1972 sur un petit label indépendant : l’Escargot-Sibecar. Il y reste 10 ans et enregistre 8 albums.

Photo fonds personnel François Béranger

Photo fonds personnel François Béranger

Dans le même temps et de façon répétée, on lui propose de se produire sur scène.  »Chanter devant des gens est la seule justification – s’il en faut une – de ce métier » déclare Béranger. Il va ainsi se prêter au délicat et douloureux exercice de l’affrontement du public. Progressivement. D’abord seul, puis avec différentes formations acoustiques qui impriment une tonalité folk au répertoire. Malgré le succès rencontré auprès du public, Béranger n’est pas totalement satisfait de cette formule. Il estime que ses chansons relèvent davantage d’une « inspiration urbaine » passant nécessairement par l’électrique. Le groupe Mormos a ouvert la voie vers cette orientation mais c’est la rencontre déterminante avec Jean-Pierre Alarcen – « guitariste génial » – qui la concrétise.

C’est donc naturellement que le premier album de Béranger sur ce nouveau label s’inscrit dans la continuité de réorientation musicale du précédent. L’album appelé La chaise – en raison de sa pochette illustrée par Martine Hussenot – emprunte à toute forme de musiques populaires : tango, flonflon, folk, flûtes indiennes, tzigane, etc… Une sorte d’album patchwork lié cependant par une sonorité folk commune à chacun des titres. Le travail avec Alarcen se poursuit sur les albums suivants dans une parfaite cohésion. Le monde bouge, L’alternative, En public (double, 77) et Participe présent. Une vraie collaboration pour une œuvre qui offre une place de premier ordre aux musiciens. Certains titres comme Paris lumière ou Article sans suite durent 15 à 25 minutes… En dépit des reproches que l’on a pu lui formuler, Béranger a une conception artistique claire.  « La chanson, la bonne, l’efficace, est un genre qui impose concision, synthèse, clarté. Texte et musique sont indissociables. » Lucide, il l’est aussi sur la portée des chansons. Certes, la chanson a toujours existé et demeure la seule expression authentiquement populaire, mais  « Je sais bien qu’une chanson / c’est pas tout à fait la révolution / mais dire les choses, c’est déjà mieux que rien… » chante-t-il dans Nous sommes un cas.

En 1978, pensant avoir fait le tour de la question, Béranger et Alarcen cessent leur collaboration. François enchaîne aussitôt avec de nouveaux musiciens sous la direction de Bertrand Lajudie. Une impression de rafraîchissement et trois albums entre 1979 et 1981. Joue pas avec mes nerfs, Article sans suite pour Da capo lequel – pour ce dernier – bénéficiera de quasiment aucune promotion à sa sortie. L’Escargot-Sibecar vient d’être absorbé par RCA qui entend « dégraisser » nombre de chanteurs français de leur catalogue…

La gauche socialiste s’est installée au pouvoir en mai 1981. Désormais, la question de l’utilité des chanteurs engagés est posée. Néanmoins, l’espoir ne se poursuit pas au-delà de l’état de grâce présidentiel… Dès 82, sur l’album Da capo, Béranger posait LA question :  « Le vrai changement c’est quand ? » avant de déclarer : « Il y a un type de trahison qui laisse ma mémoire intacte… Je n’ai jamais cru au socialisme à la française. » Cependant, hasard ou pas du choix de la démocratie, c’est à cette période que Béranger décide de prendre du recul par rapport à sa carrière. Douze années de tournées ininterrompues l’ont saturé. Il s’offre un septennat sabbatique.  « De 82 à 89, j’ai vécu… ma vie. Farniente (glandage), voyages, musique, travaux alimentaires pour vivre. » Hélas, il est des absences qui plongent dans l’oubli…

Depuis son « départ » de RCA, Béranger reste sans contrat. En 1989, Il rencontre Francis Kertekian, patron de Justine, qui souhaite lui produire un album. L’aventure repart ! Dure-mère – dont la chanson-titre est bouleversante – est un album réalisé presque exclusivement avec des machines : claviers, synthés, boîtes à rythmes. Une tournée de 60 dates s’ensuit. La carrière de Béranger semble prendre un nouveau départ quand Justine se fait absorber par Fnac-Music…  « Ca recommence ! Je me retrouve dans une boîte qui n’a vraiment pas envie de moi. Ni moi d’eux. »

Photo fonds personnel François Béranger

Photo fonds personnel François Béranger

En quête d’un nouveau producteur, Béranger rencontre Antoine Crespin de Futur-Acoustic. Celui-ci croit en lui et lui propose de ressortir, progressivement, en CD toute sa discographie. En 1992, paraît un premier mini-album de six titres. On y retrouve des chansons essentielles qui n’avaient pas survécu à l’echec de Da capo, mais l’on y entend également deux nouveaux titres cinglants – Culture Mickey et Exterminator – qui remettent Béranger sur les rails du circuit.
Dans la dynamique, l’album dit du Cactus sort en 1997 avec la complicité d’une nouvelle équipe de musiciens autour du pianiste-arrangeur, Lalo Zanelli. Une orientation musicale différente, chaude, efficace. Un album sur lequel François reprend Présence en clin d’œil à Félix Leclerc, la référence absolue, et adapte également Marizibill d’Apollinaire. La tendresse de Béranger – fort présente dans l’œuvre malgré le qu’en-dira-t-on – y est plus que jamais palpable.
Un double album en public, retraçant 25 ans de carrière, sort l’année suivante. Le résultat est splendide, une des plus belles réussites de la carrière de Béranger. Sa grosse voix résonne, la justesse de « tous ces mots terribles » se mêle à la subtilité des arrangements de Lalo Zanelli.

Les chansons participent de notre mémoire collective. Celles de François Béranger forment une œuvre essentielle. La pensée de leur auteur y est contenue. Qu’on les écoute attentivement est ce qui peut leur arriver de mieux. » dit-il modestement.

Photo fonds personnel François Béranger

Photo fonds personnel François Béranger

Béranger est un personnage sans ambiguïté. Ennemi de la bêtise. Disciple du bon sens. Détracteur face aux injustices. Simple, sensible, humain, sans concession face à ses engagements. Il a payé pour cela le tarif de la censure, du rejet dans une quasi-clandestinité. Une mise au ban de la « grande famille de la chanson » pour délit d’ empêcher de caresser l’utopie en rond…Dans une société qui fait de l’art un produit de consommation, où la valeur d’un artiste se juge en termes de profits immédiats, il semble que ce soit le prix à payer.

Peu importe, Béranger n’en prend pas ombrage outre mesure. Inquiet pour l’avenir de la chanson d’expression, il se dit  « ni désespéré, ni cassé, ni battu. Les constats que je fais, les dénonciations que je tente sont l’expression d’un certain esprit de résistance. » Un esprit de résistance permanente. C’est bien cela qui anime Béranger. Dans la logique du message qu’il adressait en 1978 dans Ma fleur : « Réprimez-moi si vous voulez / Etre différent c’est un crime. / Etre noir ou jaune ou pédé. / Ne pas respecter votre frime. / […] Vous n’aurez pas ma fleur ! / Celle qui me pousse à l’intérieur / Fleur cérébrale et fleur de cœur / Ma fleur… / Vous êtes les plus forts / Mais tous vous êtes morts / Et je vous emmerde ! »

Tout finit par des chansons…

François béranger est mort en octobre 2003 alors que son retour sur scène était attendu après la sortie de l’album Profiter du temps.

Share With:

hexagone.lemag@gmail.com

No Comments

Leave A Comment