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Retour en 1983 avec Agathe (Regrets), Cléa Vincent et ses invités

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Photo Déborah Galopin
Photo Déborah Galopin

Ce Jeudi 14 janvier, nous avons fait un bond dans le passé. Nostalgique d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ? Morose ? Hâte que la semaine se termine ? Ou une envie dévorante de faire la fête ? Si tu ressens tout cela à la fois, c’était aux Trois Baudets qu’il fallait te rendre. Cléa Vincent s’est occupée de tout, tu n’avais qu’à t’asseoir dans le fauteuil de ton choix et à te laisser guider. Personnellement, c’est ce que j’ai fait.

C’est la troisième fois que Cléa Vincent organise une soirée autour d’une année donnée. Cette fois, c’est 1983, en partie grâce à l’invitée d’honneur : Agathe, du groupe Regrets. Cléa est arrivée toute pimpante sur scène, fière de nous présenter cette dame qui a marqué sa discographie. Cette fierté on la comprend. D’abord quand on sait que cette chanteuse n’est pas montée sur les planches depuis vingt-cinq ans et plus encore lorsqu’on rencontre le personnage. « Ca fait longtemps qu’on ne s’est pas vu » nous dit-elle, comme si nous avions été présents lors de sa dernière représentation. Qu’importe les cheveux blancs qu’elle a pris entre temps, elle brille de la tête au pied, entre sa jupe à sequins et son haut à paillettes. D’abord accompagnée d’un guitariste, elle entame un premier morceau. Elle semble avoir le trac, le même que celui d’une jeune fille faisant ses débuts. Agathe use de son humour pour l’évacuer. Une émotion particulière traverse la salle qui est comble, riant de bon cœur. Elle n’a pas perdu sa voix fluette, bien qu’elle exagère les descentes dans les graves. Agathe semble soulagée lorsque Cléa, Kim, Victorine et Guillaume la rejoignent sur scène pour « une version 2016 » de ses tubes. « Ils suivent bien, parce que moi je fais n’importe quoi ! » plaisante-t-elle de nouveau.

Photo Déborah Galopin
Photo Déborah Galopin

Le set ne dure que le temps de quatre ou cinq titres dont « tout le monde s’amuse ». C’est court mais lorsqu’on sait ce qui nous attend nous nous consolons vite. Agathe termine sur son titre phare, reprit en chœur par la salle. « Je ne veux pas rentrer / Je veux pas rentrer chez moi / Je veux pas rentrer chez moi seule.» Dans le public, un groupement de personnes au look tout droit sorti d’un de ses clips, se déhanchent, ajoutant un peu de folklore au cadre. On regrette presque que la salle entière n’en fasse pas autant. Toujours est-il que la sauce prend bien. Nous sommes chauds, prêt à accueillir les quatorze autres invités pour la seconde partie.

Ce sont des artistes de la nouvelle scène Française qui ont accepté de reprendre des anciens titres. Enfin presque ! Joyce Giani a été la première à s’élancer sur la scène, pour interpréter son propre titre « Miaou Miaou », chanson mignonette au sous-entendu. A la fin de chaque morceau, Cléa Vincent annonce le suivant.

C’est au tour de Marius alias Ashtray pour une version de Girls juste want to have Fun. Le public entier s’en amuse : le nominé est absent, nous offrant une version instrumentale du titre de Cindy Lauper. Le public se retourne, entre voisins on se regarde l’air amusé. Les musiciens assurent le show pendant qu’en coulisse, les éclats de rire fussent. L’inquiétude est loin, l’ambiance est détendue. L’erreur est rattrapée après que Simone Ringer, chanteuse du groupe Minuit nous a offert sa très belle version de David Bowie Modern Love, tout en puissance. Ashtray fait finalement son apparition. Sa voix diffère du style de la chanson, un peu brisée donnant une dimension autre à ce texte festif.

Photo Déborah Galopin
Photo Déborah Galopin

Si cette soirée n’a pas été uniquement consacrée à la chanson française, elle n’a pas été mise de côté pour autant. Mise au point donne lieu à un beau duo. Lockhart a poussé l’aspect parlé des couplets pour se rapprocher du rap. Le contraste est intéressant avec la voix de Lise à la tessiture haute lorsqu’elle entame « Juste une mise au point / Sur les plus belles images de ma vie / Sur les clichés trop pâles d’une love-story / Sur les état-d’âme d’une femme sans alibi. » Les deux s’harmonisent dans un dernier refrain, accompagné d’un saxophone qui apporte cette touche jazzy-romantique. Une autre chanson sentimentale écrite par Gainsbourg a été interprétée non pas par Jane Birkin mais Robi, Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve. Robi qui habituellement chante « On ne meurt plus d’amour », donne ici une bonne explication avec cette chanson, anticipant le basculement de ce sentiment fuyant et imprévisible. Les deux mains sur le micro, elle s’efforce à communiquer la même sensibilité que Jane. Elle ne lui vole pas la vedette, mais ça fait quand même un petit quelque chose.

LenParrot fête ce jour, son 27ème anniversaire. Age de la mort de beaucoup d’artistes, souligne Cléa, de quoi se sentir bien. Il est remarquable sur Une seule journée passée sans elle qui prend son rôle de Michel Jonasz à cœur. Ce grand blond en impose, hurlant la douleur « Une seule journée passée sans elle / Est une souffrance / Et mon cœur pendu au bout d’une ficelle / Se balance. » C’est certainement la bonne surprise de cette soirée. Cette interprétation me rend curieuse d’en entendre davantage de la part de cet artiste.

Fishbach semble prédestinée à chanter Poisson dans la cage de Daniel Balavoine de par son nom. Cette femme a la voix grave transforme le ton de la chanson, moins joyeux mais dynamique. D’autres titres s’enchainent, dont un duo avec Pirouettes, Laurent Saligault s’attaque à du flashdance, la candide Pomme interprètre Even the strong get lonely de Tammy Wynett contrastant avec le sexy que dégage Carmen Maria Vega sur Sweet Dreams.

Photo Déborah Galopin
Photo Déborah Galopin

Entre temps, Batist vient nous décrasser les tympans au cas où l’on se serait entre temps endormis. Ça avait peu de chance d’arriver vu les bonnes choses qu’on a entendues, mais sait-on jamais. « C’est pas vraiment une chanson d’amour, ça pique un peu les oreilles » nous prévient-il. Il nous livre une très belle performance de Seak and Destroy de Metallica à la guitare. Un jeu nerveux et précis, précis et gras comme il faut.

Un autre moment fort de ce concert : le retour en enfance que nous font vivre Victorine et Guillaumette Foucard avec le générique d’Ulysse 31. Combinaison argentée moulante, lasers et pistolets sont de rigueurs. Victorine pousse même le vice jusqu’à inviter deux personnes du public pour un combat épique de sabre laser digne du dernier Star Wars. On en redemande: « Ulysse revient, Ulysse revient », chantons-nous en cœur. Quiconque aurait ouvert la porte à ce moment précis, sans être au préalable prévenu de la programmation, aurait pris peur. La réaction la plus saine aurait été de fuir la salle. Mais pour nous qui sommes téléportés quelques années en arrière, tout va bien. On s’amuse et n’avons pas peur du ridicule.

Photo Déborah Galopin
Photo Déborah Galopin

Cléa Vincent apporte un peu de légèreté avec La reine des pommes de Lio. Une chanson qui correspond à merveille à son style un peu naïf mais joyeux. Cet esprit rétro lui colle à la peau, elle se l’approprie tout en écartant le côté vieillot.

Malgré la disparition de David Bowie, il est encore parmi nous. Le set se termine avec Let’s Dance dirigé par deux femmes sexy Carmen Maria Vega et bien évidemment Cléa Vincent. Touchés par cet hommage, nous ne pouvons que nous lever et témoigner la joie immense que ces quatorze artistes viennent de nous communiquer. Un dernier miaou miaou en rappel pour nous dire au revoir, même si sincèrement nous n’en avons aucune envie.

Cette soirée fut un beau tour d’horizon sur cette année, avec des genres différents. Du métal au dessin animé en passant par la pop, le rock et la variété Française. Il y en aura vraiment eu pour tous les goûts, avec du beau monde. Si certains pensaient avoir pris une ou deux rides, la musique nous rajeunit et égaie l’humeur. Merci Cléa, merci pour cette réunion de joyeux lurons. On n’oubliera pas de revenir en 2017 pour pousser encore la chansonnette des grands classiques.

Isabelle Bazin, une chanson entre tradition et contemporanéité.

Isabelle Bazin travaille depuis plus de 20 ans dans le monde des musiques traditionnelles. Elle y serait plutôt sur le mode « néo-trad » qui depuis 10 ans donne une nouvelle jeunesse aux musiques folk un peu partout en Europe. Isabelle compose ses musiques et elle a réalisé en 2014 un album de chansons françaises résolument contemporaines sans renier sa filiation avec le trad. Elle va présenter ce travail à Lyon le 22 janvier, invitée à la salle des Rancy par Christine Azoulay. Isabelle est déterminée à franchir les barrières qui imposent aux artistes de rester dans les cases où on aurait tendance à les enfermer. Elle rêve d’une musique sans frontières qui se chante ou qui se danse. Elle cherche un public ouvert et enthousiaste pour l’accompagner dans cette belle aventure.


isabelle-bazin-20-12-2015-@-170Hexagone : Après plus de 20 ans de parcours dans les musiques traditionnelles comment es-tu arrivée à la chanson française ?

Isabelle Bazin : Cela fait plus de 20 ans que je travaille dans le secteur des musiques traditionnelles. Mais je joue aussi dans d’autres réseaux artistiques, depuis 10 ans avec une conteuse qui s’appelle Françoise Barret ; dans le milieu du théâtre, et celui de la danse contemporaine, dans des milieux spécialisés tels que l’hôpital psychiatrique. Je suis aussi clown à l’hôpital au sein de Vivre aux Éclats. Bref, une touche à tout incurable ! Cela faisait longtemps que j’avais envie de me plonger dans un travail plus personnel et c’est le résultat d’un long cheminement que je vais présenter cette semaine à la salle des Rancy. Je l’ai commencé avec le trio Les Sylvaines, que j’avais fondé en 1994, pour faire de la chanson à plusieurs voix avec 2 autres musiciennes multi-instrumentistes avec qui je partageais une envie d’écrire et de composer. C’était un trio plus spectaculaire et ludique que concertant. J’ai quitté ce groupe en 2002. J’avais fondé en 1996 un duo, D’Accord Léon, avec Claude Seychal, duo avec lequel j’ai fait beaucoup de bals folk. En 2006 nous avons élaboré un spectacle de chansons écrites et composées par nous deux, qui s’appelait Les Léonnes. Puis ce duo s’est arrêté en 2010.

Hexagone : Tu es accordéoniste et tu composes toi-même tes musiques ?
Isabelle : Je joue de l’accordéon diatonique et mon répertoire est principalement basé sur mes compositions. Je ne me suis jamais plongée dans un répertoire de musiques traditionnelles, du type musique irlandaise ou bretonne. Ça ne m’intéressait pas et j’avais envie d’écrire ma propre musique. Je me sentais harmoniquement étriquée dans ce répertoire traditionnel, tout en appréciant aussi cette modalité, mais j’avais envie d’autres chemins harmoniques. Le monde du folk est maintenant très ouvert. Il y a toute une mouvance qui s’appelle le « néo-trad » qui est une vraie déferlante depuis une dizaine d’année. Un bel exemple : le site Boom Bal en Belgique qui touche beaucoup de jeunes entre 18 et 25 ans et c’est pareil en France où la moyenne d’âge des bals folk a chuté énormément.

isabelle-bazin-20-12-2015-@-199Hexagone : Comment as-tu construit ton projet de chansons françaises ?
Isabelle : Depuis 2011 j’ai arrêté plusieurs activités et je me suis concentrée sur mon propre projet. J’ai sorti 2 albums : D’ombres… en 2012 et Et De Lumière ! en 2014. Le premier est un solo d’accordéon avec des compositions exclusivement instrumentales. Sur le second, j’ai invité d’autres musiciens et chaque chanson est accompagnée par une formation différente. Il n’y a que des chansons et toutes ne sont pas composées par moi. J’ai écrit moi-même les arrangements. Pour le spectacle des Rancy, l’écriture est différente. Le travail a été plus collégial et j’ai commandé certains arrangements à d’autres musiciens. Aucun de ces musiciens n’est issu des musiques traditionnelles même si Marie Mazille et Stéphane Arbon ont un contact fréquent avec ces musiques. Marie a longtemps accompagné des artistes dans le milieu de la chanson comme Gérard Pierron ou Henri Courseaux et a joué dans plusieurs groupes de musiques traditionnelles. Avec Stéphane et Marie nous avons aussi un trio de musique pour les bals folk.

Hexagone : Il y a beaucoup de sonorités électro sur ton album de chansons
Isabelle : J’ai rencontré une perle rare. C’est Sylvain Berger que j’ai vu un jour sur scène au Polaris à Corbas avec ses claviers. Je cherchais quelque chose de fin, subtil, musical, pas de l’électro pur et dur. Sylvain a tout de suite compris ce qu’il pouvait apporter à mon univers, et ses notes subliment chaque chanson ! Comme il est aussi vidéaste, il a fait des petits teasers et un clip sorti en octobre 2015 pour la chanson À la dérive. Marie Mazille qui est multi-instrumentiste joue de la clarinette, la clarinette basse et du nyckelharpa, vielle à archet suédoise. Stéphane Arbon, qui est issu du monde du jazz et des musiques improvisées joue de la contrebasse. Ce sont des univers très différents qui se rencontrent. Le 22 janvier aux Rancy, nous allons profiter du concert pour enregistrer un album live, après les 3 jours de résidence qui le précéderont.

isabelle-bazin-20-12-2015-@--3Hexagone : Ta musique est très contemporaine et tes textes sont plus proches de la musique traditionnelle.
Isabelle : Certaines de mes chansons sont de facture traditionnelle car j’ai envie d’affirmer cette filiation. Et ces paroles écrites sur le mode traditionnel racontent les mêmes histoires, les mêmes peines, désirs et aspirations qu’il y a 100 ans et que dans 100 ans peut-être. Ce que j’aime beaucoup dans la chanson traditionnelle c’est toute l’imagerie et tout l’imaginaire qui s’en dégage. On y dit une chose sans la dire tout à fait par le truchement d’objets, d’animaux. On ne dit pas directement et crûment ce qu’on a à dire. Tout y est symbolique et subtil, malgré l’image « gros sabots » que l’on prête souvent à cette esthétique. Au contraire, la poésie se cache pour moi entre les lignes. Dans la chanson française, on se raconte peut-être plus directement. Mais dans le fond, je ne raconte que ma vie avec un voile de pudeur et ensuite, chacun se tricote l’histoire qu’il veut à l’endroit qui le touche.

Hexagone : Tes chansons ne s’inscrivent pas tellement dans l’actualité.
Isabelle : Mes textes ne renvoient pas du tout à l’actualité car, ça je ne sais pas le faire. C’est trop concret. Même si je suis très touchée par tout ce qui se passe au niveau politique au sens le plus large du terme. Mais suite aux attentats de novembre, j’ai jeté des bribes de texte par écrit. Je ne suis pas une chanteuse engagée mais je me sens très engagée par ce que je dis. L’univers que je fais affleurer est très engageant et dévoilant pour qui veut bien écouter. Et par exemple la chanson Le Luneux que j’emprunte avec bonheur à Malicorne, n’est autre qu’une chanson sur la décroissance !

Hexagone : Quelle est la prochaine étape pour ton projet ?
Isabelle : Pour le moment nous avons un gros travail de communication à mettre en place pour faire connaitre ce tour de chant dans le milieu de la chanson. Ce qui n’est pas gagné, malgré mon expérience de scène et bien que le premier album D’ombres… ait été chroniqué en 2012 dans Télérama, et que le second Et De Lumière ! ait été cité dans le bel article que François Gorin m’a consacré dans Télérama également, en janvier 2015. Les réseaux sont toujours extrêmement hermétiques. Personne ne connait les musiciens de jazz dans le milieu classique, personne ne connait les chanteurs de salsa dans le milieu des joueurs de tango… Et dans le milieu de la chanson, personne ne me connaît encore ! Mais ça ne va pas durer !!!


Isabelle Bazin Quartet en concert à la Maison Pour Tous – Salle des Rancy
Vendredi 22 janvier à 20h30
249 rue Vendôme 69003 Lyon
04 78 60 64 01 / maisonpourtous@salledesrancy.com

Jeanne Garraud, « j’ai besoin d’être dans la création »

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Jeanne Garraud vit à la Croix-Rousse, quartier de Lyon particulièrement prisé par nombre d’artistes de la chanson. C’est dans ce quartier, à Agend’Arts, qu’elle propose cette semaine 4 concerts, dans le cadre d’une carte blanche. Jeanne s’était éloignée de la scène depuis quelque temps. L’occasion était trop belle de faire avec elle le point sur sa trajectoire artistique.

Photo Jeanne Garraud
Photo Jeanne Garraud

Hexagone : Tu es croix-roussienne depuis longtemps ?
Jeanne Garraud : Je suis arrivée à la Croix-Rousse il y a 8 ans. J’ai grandi à la campagne près de Bourg en Bresse. A 17 ans, je rentrais à la fac en musicologie à Lyon 2. J’ai fait deux ans d’études à Lyon puis un an à l’université de Montréal pour finir une licence de musicologie. Je suis revenue à Lyon pour y faire le « Centre de Formation des Musiciens Intervenants à l’école primaire » (CFMI) pour être intervenante musicale en milieu scolaire. Pour entrer dans ce centre, il fallait avoir 20 ans et c’est en attendant mes 20 ans que j’ai donc fait la licence de musicologie. Ca m’a apporté une formation classique à la musique que je n’avais pas. Je fais de la musique depuis que je suis petite. J’ai commencé par la batterie, par la caisse claire plus exactement, à 6 ans. Mais mon rêve était de faire de l’accordéon. A l’époque ce n’était pas un instrument à la mode, il n’y avait pas de cours proposé là ou je vivais, j’ai donc appris le piano à 7 ans et j’ai pris 10 ans de cours avec un professeur particulier qui était très gentil. L’accordéon, je l’ai appris plus tard. Le piano était vraiment un jeu pour moi et je faisais toujours des surprises à mon prof. Il fallait que je m’amuse avec ça, que je ne m’ennuie jamais. Je couvrais le piano d’un drap, je croisais mes mains, jouais de dos. Je n’imaginais pas du tout en faire un métier, ou que ça puisse être sérieux. Mon prof me proposait de passer des concours, je ne voulais pas, je ne comprenais pas. En CM2, j’ai rencontré quelqu’un qui est venu nous apprendre la photographie (le labo argentique) à l’école et j’ai adoré ça. J’ai fait de la photo dans mon labo pendant tout mon collège, puis tout mon lycée. Je voulais devenir photographe.

Hexagone : Et tu écoutais quelle musique chez toi ?
Jeanne : J’ai un papa chanteur [Remo Gary] et on écoutait beaucoup de chanson française. Mais j’ai surtout entendu mon père avec sa guitare, des chansons de Brassens, et d’autres. Je crois que chez moi, la musique, on la jouait plus qu’on en écoutait. Je me souviens de mes premiers disques compact, que j’écoutais dans ma chambre, adolescente. Art Tatum, et Yann Tiersen.

Photo Jérémy Kerling
Photo Jérémy Kerling

Hexagone : Et ta première chanson, ça remonte à quand ?
Jeanne : J’avais 7 ou 8 ans et je connaissais un morceau au piano, un boogie-woogie qu’apprennent les enfants, et pour la fête des pères j’avais mis des paroles dessus. Je me souviens que c’était très dur de chanter et de jouer en même temps, et que suite à cette première fois, ça ne m’a plus jamais posé de problème. L’idée d’écrire des chansons était dans mon univers familial. Au collège, j’accompagnais la chorale au piano, puis au lycée, on avait un groupe avec les copains, on composait, on faisait des concerts dans les bars de temps en temps. Pendant mes études de musicologie, je chantais des reprises. Quand j’ai fait le CFMI, on nous demandait, à la fin des 2 années d’études, de faire un spectacle. J’avais alors 22 ans et c’était l’occasion de faire le pas d’écrire des chansons et j’en avais vraiment envie. Mais je me mettais la pression et j’étais sûre et consciente que ce que j’allais pouvoir sortir serait nul par rapport aux chansons que je choisissais jusqu’alors de chanter. C’était vrai en un sens, dans le sens où lorsqu’on commence, on commence, et j’étais prise sous le poids d’un héritage d’un certain style de chansons françaises que je connaissais bien, et que sans m’en rendre compte, je ne pouvais faire que dans une lignée, en me sentant toute petite. Tout ça crée des complexes que l’on met du temps à identifier. J’ai donc écrit 4 ou 5 chansons pour ce spectacle au CFMI. Le plus difficile, c’était de commencer. Je prenais ça comme un acte, et je décidais de ne plus me poser la question « qu’est-ce que je pense de mes chansons?  » mais d’aller vers « je le fais parce que j’ai envie ». J’ai commencé à présenter mes chansons et, de premières parties en premières parties, le répertoire s’est étoffé. Le fait de devenir musicienne intervenante en milieu scolaire m’interessait ( je pouvais faire à l’école avec la musique ce qui avait été fait pour moi avec la photographie). J’ai travaillé dans les classes de la ville de Lyon, de Saint Fons, puis dans les Monts du Lyonnais. J’ai fait ce métier pendant 5 ans et, de cette façon, j’ai pu être indépendante financièrement.

Photo Thibaut Derien
Photo Thibaut Derien

Hexagone : Et quand as-tu fait ta première scène ?
Jeanne : Ma première scène, je devais avoir 7/8 ans ; c’était un radio-crochet à La Bernerie en Retz, en Vendée, où je chantais C’est un hérisson qui piquait, la chanson du Hérisson de Philippe Chatel. J’étais déguisée en hérisson ; on était 3 et on avait fait un arrangement à plusieurs voix. J’avais adoré et je n’étais pas intimidée du tout. Mais mes premiers spectacle avec mes chansons c’est à 22 ans après le CFMI, en 2004, là, j’étais très intimidée. Je chantais avec mon accordéon. J’ai travaillé ensuite avec Aurélie Alvarez, flûtiste et violoncelliste de Bourg-en-Bresse avec qui nous avons monté le duo Carabosses, un duo pour lequel j’ai écrit des chansons pendant plusieurs années. J’ai travaillé ensuite avec Vanesa Garcia, percussionniste argentine qui vit en France. Nous avons commencé à jouer beaucoup, j’étais encore prof de musique. Un jour, il a fallu que je choisisse car les rythmes entre mes activités n’étaient plus compatibles, j’ai choisi les concerts. C’était en 2009 et je suis partie en solo à ce moment là. Le solo me permettait plus facilement de vivre avec les concerts et d’obtenir le statut d’intermittent. Et c’est une école, je trouve.

Hexagone : En solo tu t’accompagnais au piano ?
Jeanne : Entre 2004 et 2008, je m’accompagnais à l’accordéon. Mon rythme était trop soutenu entre mon métier de prof et la scène ; j’ai trop tiré sur la corde et je me suis fait très mal au dos. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de ne plus faire que de la scène. Je ne pouvais plus porter de poids… donc plus d’accordéon. J’ai repris mon instrument d’enfance et me suis remise effectivement au piano. Je suis partie toute seule en solo avec mon seul sac à dos et c’était plus léger.

Hexagone ; Et comment s’est passé la création de ton premier album ?
Jeanne : C’était en 2008. Quelqu’un m’a dit un jour « pourquoi tu ne ferais pas un album ? » Ça ne m’avait jamais traversé l’esprit. Je me suis dit « pourquoi pas ». Ce premier album que nous avons fait avec Vanesa Garcia était très instinctif ; le deuxième album qui est arrivé en 2011 a été plus réfléchi, plus arrangé. Aujourd’hui ils me paraissent tous deux très anciens. J’ai essayé de faire un troisième album qui aurait dû être là depuis bien 3 ou 4 ans maintenant mais je n’ai pas été jusqu’au bout.

Photo Christophe Péan
Photo Christophe Péan

Hexagone : Tu viens de passer par une phase de remise en question de ton métier de chanteuse.
Jeanne : Il y a environ 2 ans, je me suis sentie prise au piège d’une sorte de stérilité artistique. Je n’arrivais plus à écrire, à faire ce troisième album. J’ai donc choisi de lâcher tout. Ma relation avec mon tourneur, la pression de « jouer. » Je me suis rendue compte que j’aimais la scène, mais que je pouvais aussi bien m’en passer, et sans peine. Ce dont j’ai besoin en revanche, c’est d’être dans la création. Je n’ai jamais souffert d’un manque de scène mais de stérilité créatrice, de ça oui, j’ai beaucoup souffert. Mon désir d’être photographe m’est revenu à ce moment-là. Je retrouvais une joie et une fluidité énorme quand je pensais à ça. Alors je me suis inscrite dans une école de photographie, j’y ai découvert le monde de la photographie contemporaine que je ne connaissais pas du tout. Et, les vannes se sont remplies à nouveau ; j’ai recommencé à écrire énormément, des prises de notes, un journal, des poésies. Je me suis dit « qu’est ce que je fais de ça ? ». J’ai proposé mes poésies à une salle lyonnaise et j’ai été programmée pendant le Printemps de la Poésie. Ça m’a rendu très heureuse. J’étais comme une débutante pleine de trac lorsque j’ai présenté quelques poèmes accompagnée par Gilles Poizat, un musicien lyonnais. Ces poèmes me paraissaient beaucoup plus justes que ce que j’avais écrit pour la chanson jusque-là. Il y a au dessus de moi une école de la chanson que j’ai reçue en héritage. Avec la poésie, je suis sur un terrain que je ne connais pas. J’étais très fébrile et je sentais que c’était un vrai plaisir pour moi de faire ça. Ce court moment de scène n’était pas performant, huilé, mais je m’en fichais, j’étais heureuse, libre et sincère, et je sentais de la fluidité.

En photo j’ai été appelée dans plusieurs projets et c’est un bonheur, j’ai notamment travaillé sur une exposition pour les 80 ans de la Maison du Peuple de Vénissieux, initiée par le Théâtre exalté, compagnie de théâtre lyonnaise. C’était un plaisir immense, une commande de portraits ; j’adore faire du portrait. Je veux aussi continuer la musique, composer pour du théâtre, de la danse, de l’image. j’ai eu la chance de composer et d’accompagner une pièce de Théâtre radiophonique en direct cet automne, aux côtés du musicien Sebastien Quincez et invitée par le metteur en scène Baptiste Guiton, c’était du bonheur. Un projet très éphémère, qui existe à un moment T, et qui n’est plus. Je voudrais multiplier ce genre d’expériences de compositions, et de rencontre entre musique et autres formes.

Photo Jérémy Kerling
Photo Jérémy Kerling

Hexagone : Que vas-tu chanter lors de tes 4 soirées programmées à Agend’Arts ?
Jeanne : Ça va être une espèce de collage de tout ce que j’ai traversé depuis 2 ans, de ce parcours qui a pour seule direction celle que je m’invente désormais. Je vais inviter certaines personnes avec qui j’ai travaillé ces derniers temps, des amis aussi. Parmi eux Mikaël Cointepas, Thiphaine Rabaud Fournier, comédienne du Théâtre Exalté, Michèle Bernard, Sandrine de Rosa, Olivier Longre, Evelyne Gallet et peut-être d’autres. Je lirai quelques poèmes et peut-être que je projetterai quelques images. Les 4 soirées seront donc différentes en fonction des amis qui seront présents. Il est possible que je sois en solo sur une des soirées. Je chanterai aussi des poèmes que j’ai mis en musique et il y aura des morceaux uniquement instrumentaux. Je rêve de faire un album de mes compositions instrumentales. Rêve réalisable dans les mois qui viennent je pense.

Hexagone : C’est très différent pour toi d’écrire le texte d’une chanson et d’écrire un poème ?
Jeanne : Les chansons de Brassens sont des poèmes versifiés avec un nombre de pieds précis, des rimes ; celles de Brel, de Barbara aussi. C’est un code visible dans la chanson à texte. Il y a des chansons qui ne sont pas moulés dans cette forme, comme celles de Bashung, mais c’est beaucoup plus rare. Lorsque je parle de poésie je ne pense pas à une forme prédéfinie. En fait, c’est mon jargon. J’ai besoin de prendre de la liberté par rapport à la forme chanson alors je me raconte que je peux écrire de la poésie et je me sens libre et plus juste. Plus je retrouve de l’oxygène en apprivoisant des formes nouvelles, plus j’ai de plaisir à revenir à la chanson, cette maison si familière.


Carte Blanche à Jeanne Garraud à Agend’Arts du 21 au 24 janvier

Jean-Louis Bergère, « je suis plus un traducteur d’émotions qu’un inventeur d’histoires. »

« Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin. Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine. » On pourrait commencer ainsi à propos de Jean-Louis Bergère, empruntant sans vergogne à l’Apollinaire ces vers qui ouvrent vers un désir de modernité. Poète, Bergère l’est. Indiscutablement. Moderne itou. Homme de Lettres, homme de mots, il écrit comme un peintre voudrait mettre en lumière les sentiments. C’est le sensible l’objet de Jean-Louis Bergère. Nommer l’invisible, faire exister ce qui n’est pas. Le sentiment naissant, à l’instar d’une Nathalie Sarraute. Chercher, être en quête du soi intérieur.  Gratter le dedans, le trouble et l’informulé. A petites touches, comme les impressionnistes, Bergère dessine des chansons. Puis il les chante. Ca remue les entrailles sur fond de pop rock au subtil raffinement, en mode Dominique A. Rencontre avec un artiste aussi précieux que rare.

BERGERE Presse ©M.Durigneux-1
Photo Michel Durigneux

Hexagone : Peux-tu raconter le parcours qui t’a mené vers la chanson jusqu’à la parution du premier album en 2002 ?
Jean-Louis Bergère : Je dirai que tout remonte à l’adolescence, à un moment où l’écriture en premier est apparue comme un vrai refuge dans la confrontation un peu difficile et douloureuse que j’avais alors avec mon milieu familial, avec l’école, avec le monde autour en général. La musique était déjà là aussi, avec l’école de musique  en classe de trompette, et puis rapidement la guitare au lycée et la découverte de la musique pop/rock anglo saxonne et américaine des seventies. Une autre grande respiration salutaire. Mes premières chansons datent de cette époque, enregistrées sur un petit magnéto à cassette au fond de ma chambre. Je n’envisageais rien de précis par rapport à la musique mais je pressentais bien que ça allait prendre une place importante dans ma vie. Mes premières scènes débutent alors dans les cafés concerts avec des reprises du répertoire français (Souchon, Bashung, Couture, Ferré, Brel), et les souvenirs mémorables des soirées où je tentais en vain de faire passer mes chansons… rude école des cabarets où le bruit ambiant étouffe rapidement toute ambition démesurée. L’étape suivante est venue beaucoup plus tard. A la fin des années 90 j’ai eu l’occasion de participer à une compilation sur le groupe Ange, avec un premier enregistrement studio pour le label Muséa. Et tout a vraiment démarré à partir de là. Ma version de Ode à Emile a été remarquée par la presse spécialisée (premier concert parisien au Théâtre Clavel) et je me suis dit qu’il était peut-être temps de mettre en forme mes propres créations. J’ai réuni des musiciens autour de moi, avec un premier groupe à consonance plutôt classique (piano, violon alto, xylophone et percussions), et puis un autre groupe plus électrique avec lequel j’ai enregistré le premier album Une définition du temps en 2002.

BERGERE Presse 2 ©Egna-4
Photo Egna

Hexagone : Tu as sorti 3 albums à ce jour. Peux-tu nous parler de ta discographie ?
Jean-Louis Bergère : Une définition du temps (2002) a été enregistré mixé et masterisé par Pasquale Ianigro – Studio Karma avec Alain Ricou (guitares), Yannick Coudreau (clavier/piano). C’est un premier album ramassé (8 titres) et cohérent avec ma géographie d’écriture de l’époque. C’est un album qui me touche toujours (ce frémissement du premier…), avec quelques errements internes, qui parfois me font sourire, mais qui sont je crois, d’une grande sincérité. Peu de moyens sur cette première production, mais des contraintes bénéfiques en fait, qui se sont révélées enrichissantes, notamment sur la recherche sonore et globale de l’album. Avec trois musiciens en tout et pour tout. L’album suivant Au lit d’herbes rouges (2007) a été enregistré avec la même équipe technique et pour les musiciens, deux nouveaux se sont ajoutés : Hervé Moquet (basses) et Dominique Garnier (batterie). C’est un album plus conséquent (trop peut-être) avec 14 titres et sur lequel je me suis un peu égaré en termes de choix artistiques, d’arrangements, de production, avec pas mal de mouvements irréguliers sur le corpus même de l’album. Pour être tout à fait sincère, s’il devait être réédité, je ferais des coupes sombres, pour ne garder que les quelques titres (une petite moitié) qui me semblent encore debout. Demain de nuits de jours (2013) a été enregistré et mixé par Léo Lelièvre et Julien Sabourin – Studio Mezzanine et masterisé par Antoine Thibaudeau – Studio Rumble Sound avec une équipe musicale totalement refondée. Hervé Moquet (basses) Blaise Desol (guitares), Xavier Pourcher (piano, claviers), Antoine David (batterie) et des invités Laurent David (tenor) et Evelyne Chauveau (chœurs). C’est pour moi l’album le plus accompli artistiquement parlant et le plus abouti en  termes d’arrangement, d’homogénéité, de production, de réalisation. Un troisième album c’est déjà le début d’une histoire dans l’expérience discographique et bien sûr on avance différemment avec le bénéfice des leçons tirées et apprises jusque là. C’est aussi l’album qui ouvre une nouvelle direction dans mon travail. A suivre donc…

BERGERE Presse © E. Chauveau-3
Photo E. Chauveau

Hexagone : Ces albums révèlent-ils tous quelque chose de différent de toi ? Quelque chose de lié à une période de ta vie à chaque fois ? Ou sont-ils une continuité ?
Jean-Louis Bergère : Ils sont différents bien sûr, parce que liés aux différentes périodes de ma vie mais s’inscrivent, je le crois, dans une continuité que je ne pourrais pas encore bien définir mais qui est là, bien réelle (peut-être le début de ce truc qu’on nomme « style » et qui se dessine au fur et à mesure de l’avancée). On apprend d’album en album, c’est un chemin nécessaire, et bien entendu chaque album est une photo sonore de l’instant T dans lequel il est réalisé. Instant temporel de vie, d’époque. Donc oui, ces albums révèlent de moi des facettes différentes, et sont un peu comme des marqueurs sur le déroulé de ma vie, d’autant que l’expression générale de mon travail est nourrie le plus souvent par ce qui me traverse au plus profond. De ce fait, je suis plus un traducteur d’émotions qu’un inventeur d’histoires.

Hexagone : Qu’est-ce que construire un album à tes yeux ? Un projet artistique à part entière ? Une photo à un instant T ? Simplement exister aux yeux des professionnels ? Ou autre chose…
Jean-Louis Bergère : Si comme on vient d’en parler, l’enregistrement d’un album est effectivement la photo sonore de l’instant T, c’est aussi un élément de construction dans l’élaboration d’un projet artistique à part entière. Je crois réellement, et sans aucune prétention à « l’œuvre ». A son caractère sacré même, dans la trace et la mémoire de l’histoire humaine. A cette toile, ce paysage qui prend forme petit à petit, touche après touche. La construction d’un album s’inscrit pour moi dans cette configuration ; la partie intégrante d’une entité globale. C’est aussi pour ça que je ne suis pas vraiment séduit par les diffusions disséminées au titre par titre, EP ou autres formes actuelles qui répondent le plus souvent à la nécessité d’occuper l’espace à tout prix, de faire le buzz au plus vite et d’une manière répétitive, et de se conformer peut-être ainsi au plan marketing d’une diffusion professionnelle. Ça n’a pas de sens pour moi. C’est maigre et vide. Et c’est malheureusement dans l’air de l’époque, cette compression à l’infini, cette production d’objets consommables et renouvelables, à faible durée de vie…un circuit court sans consistance. L’objet artistique, dans toutes ses expressions, s’élabore sur un mode de fonctionnement diamétralement opposé. Son temps est celui qui lui est nécessaire pour prendre forme, celui de la réflexion, de la lenteur parfois, de la patience aussi et de la maturation.

Hexagone : Tu écris et chantes des chansons mais tu écris aussi d’autres textes, d’autres formes de poèmes. Que t’apporte la chanson que ne t’apportent pas les autres formes d’écritures ? Et inversement.
Jean-Louis Bergère : La chanson m’apporte la géographie musicale. La chanson résonne uniquement pour moi dans cette dimension musicale. Une chanson c’est un texte associé à une musique. Mais ça doit être avant tout un objet sonore global. Et c’est presque une revendication chez moi cette recherche constante de cohérence, d’équilibre entre la musique et le texte. Une vraie cohérence qui met à égalité les deux parties, sans prédominance aucune et qui peut même aller jusqu’à considérer le texte comme un outil sonore en soi. C’est ce que je veux réussir à faire. Une chanson ça doit être ça. Sinon il faut arrêter de faire de la musique et se consacrer exclusivement à l’écriture. Pour ce qui concerne mon travail édité en poésie, l’écriture des poèmes a toujours accompagné mon travail d’écriture en chanson. Ce sont des modules d’écriture assez proches dans leurs formes courtes, dans leurs capacités à condenser. Et pour les deux formes la question du rythme reste toujours centrale et primordiale. L’équilibre que j’attends (j’entends) dans un texte poétique n’est pas si éloigné de celui que j’attends (j’entends) pour une chanson. Notamment dans le récitatif de certains titres. Dans Demain de nuits de jours le texte du titre Les distances est construit à partir de plusieurs textes assemblés, issus du livre Jusqu’où serions-nous allés si la terre n’avait pas été ronde paru aux Editions Gros Textes. Le poème restera quand même pour moi, la forme la plus libre dans sa plus simple expression, il se suffit à lui-même. C’est vers lui que je reviens aussi, après la grande dépense d’énergie que demande la réalisation d’un album, avec juste carnet et crayon…

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Photo Michel Durigneux

Hexagone : Demain de nuits de jours est le dernier album paru en 2013. Peux-tu nous éclairer sur la signification de ce titre ?
Jean-Louis Bergère : C’est toujours difficile pour moi de donner des titres à mes chansons, à fortiori pour un album. A chaque fois j’essaie de trouver le meilleur compromis entre le titre qui immédiatement va pouvoir séduire, ou tout du moins retenir l’attention, et celui qui donne à entendre le contenu de l’album dans sa dimension la plus large. Jusqu’à maintenant j’ai écrit chaque album autour d’un thème central, à la façon d’un album/concept (très marqué par le grand Melody Nelson de Gainsbourg). Le thème de ce dernier album était l’apparition/disparition. Le titre Demain de nuits de jours m’a semblé réunir plusieurs éléments significatifs, la puissance de la métaphore avec sa part de mystère, une lecture possible à plusieurs niveaux, la sonorité même des mots dans le rythme intérieur de cet assemblage, la notion des temps apparus et disparus entre aujourd’hui et demain, entre présent et passé, entre nuit et jour…

Hexagone : Tu sembles écrire à la manière d’un chercheur du sensible. Tu questionnes l’être. Que cherches-tu à mettre dans tes chansons ? Que racontent-elles ou que doivent-elles raconter ces chansons pour tenir la route ?
Jean-Louis Bergère : Elles doivent être au plus près de moi, je pense. De mon ressenti. De ce qui me traverse au plus fort, au plus profond. C’est ce qui me paraît essentiel dans mon travail, cette retranscription du sensible. Comme je le disais précédemment, je suis plus un traducteur d’émotions qu’un inventeur d’histoires. Nous sommes tous continuellement traversés et habités. Nos pensées, nos états d’âme, nos rêves… C’est un truc incroyable et fabuleux en soi cette présence intérieure, cette conscience de l’être, et celle aussi que nous avons de notre propre existence, de notre propre finitude. Ça m’a toujours impressionné et questionné. C’est un champ d’investigation sans limites. C’est cette vibration intime et prégnante de l’être que j’essaie de traduire, de saisir. Celle qui nous singularise autant dans tout le tissu vivant. La vibration la plus légère, la plus invisible qui soit, la plus silencieuse, et la plus ténue dans notre sensation du vivre. Dans ma sensation du vivre.

Hexagone :  La critique salue cet album pour ses qualités poétiques. Je suis également de cet avis. Comment travailles-tu tes textes ?
Jean-Louis Bergère : Ca dépend de beaucoup de choses, du moment, de mon humeur, de mes dispositions à recevoir ou ne pas recevoir. Je laisse toujours les choses venir, je ne m’installe jamais à mon bureau en me disant « aujourd’hui j’écris sur ça ». Je ne sais pas faire ça. Il faut qu’il y ait un déclic, l’apparition d’un paysage réel ou mental, une situation particulière, un sentiment qui me traverse. Parfois le texte naît rapidement, d’un seul coup, comme si quelque chose guidait ma main, je ne sais pas d’où ça vient mais c’est totalement plein, magique et surprenant. La chanson Rien ne nous sera épargné est arrivée comme ça, comme un cadeau du ciel, comme une évidence. C’est plutôt rare quand même, et précieux bien entendu. Même si j’écris beaucoup plus vite qu’avant. Souvent c’est beaucoup plus laborieux. Après un premier jet, je peux rester bloquer des heures, des jours, des semaines entières sur un seul mot, sur l’ingrédient manquant qui empêche le texte de prendre, de rouler, de sonner. Je prends beaucoup de temps pour peaufiner. C’est un temps absolument nécessaire. Il faut laisser reposer la pâte, s’éloigner puis revenir, retoucher puis s’éloigner à nouveau et ainsi de suite jusqu’au moment décisif où je décide de figer le texte. C’est un peu comme le travail du sculpteur qui, par petits éclats successifs, va faire apparaître le visage. Si ça ne prend pas du tout, j’abandonne et je passe à autre chose. Ca ne sert à rien de s’entêter, c’est inutile. Ecrire, c’est une chose inouïe et terriblement excitante. Il n’y a pas vraiment de recette. Pour moi ça restera toujours un mystère, cette alchimie de l’écriture.

BERGERE Presse © Indie Music - F. Lombard-17Hexagone : C’est une étude de la mélancolie ton œuvre ? Ou autre chose ?
Jean-Louis Bergère : Non. Je ne suis pas quelqu’un de mélancolique et la teneur de mon travail ne se révèle pas dans cet espace presque pathologique de la « melancholia ». Je pense être un optimiste lucide qui cherche à apprivoiser l’inquiétude (comme le commun des mortels), à travers l’expression artistique. Je crois à ça en tout cas. Je n’étudie rien en particulier. On a souvent qualifié mon univers d’impressionniste, et c’est quelque chose qui me convient assez bien. Lyrique me semble être encore le terme le plus approprié. Lyrique pour l’expression de sentiments, des sentiments, d’états de pensées liées au paysage mental, à la métaphore, au panorama. C’est mon domaine privilégié. C’est l’état d’âme dans toutes ses dimensions, que j’essaie de traduire à travers mon travail musical et poétique, avec cette touche « mineur » sans doute que j’affectionne plus particulièrement. Ce mode mineur qui, et c’est une réalité physique, nous fait tous vibrer plus intensément…

Hexagone : Si je te demandais de me résumer ton univers en 3 mots, auxquels penserais-tu ?
Jean-Louis Bergère : Difficile de répondre soi-même à cette question… sans avoir l’impression de s’auto congratuler si je dis : lyrique – ambiant – contemplatif. Tu es peut-être mieux placé que moi pour répondre…

Hexagone : Musicalement, l’album trempe dans une pop, une pop-rock, aussi planante et raffinée que le sont les textes. Peux-tu parler de ta façon de travailler les musiques, les mélodies.
Jean-Louis Bergère : Je compose essentiellement à la guitare et parfois au piano. Avec un texte déjà écrit ou pas. Parfois c’est le texte qui appelle une musique, et d’autres fois c’est le contraire. Mais ces deux composants musique et texte, doivent pour moi s’accorder parfaitement. C’est ma première exigence. Ensuite, à partir de cette base mélodie/texte achevée, j’enregistre une version guitare/voix ou piano/voix et je la  transmets aux musiciens. Le travail en groupe à proprement parler peut commencer. Pour le travail d’arrangement qui suit, je suis peu directif d’une façon générale, et je m’appuie beaucoup sur les compétences des musiciens avec qui je travaille. Et j’ai la chance de travailler avec d’excellents musiciens. Créatifs aussi et inspirés. Des musiciens qui maintenant connaissent bien mon univers et se sentent concernés par le projet artistique. C’est primordial. Il faut du temps pour constituer l’équipe idéale. C’est un atout précieux. Avec Blaise Desol (guitares), Hervé Moquet (basses) et Evelyne Chauveau (voix et claviers), le noyau dur du groupe, on se connaît bien, on s’apprécie et il n’y a pas de problème d’ego. L’objectif pour tout le monde, c’est le résultat final. La porte est ouverte à toutes les suggestions, et chacun peut s’exprimer dans cette zone d’échanges. On cherche ensemble, et on expérimente pas mal. Et puis comme pour l’écriture, à un certain moment, quelque chose d’un peu plus précis se dégage. Semble s’imposer. On tient peut-être la chanson déjà, ou une belle piste de travail… On avance comme ça, en affinant au fur et à mesure. C’est seulement au bout de ce processus que je reprends la main, en validant ce qui me semble être le plus proche de ce que j’avais imaginé au départ.

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Photo Isabelle Sanchis

Hexagone :  On sent une culture anglo-saxonne dans ta musique. Quelles sont tes racines musicales ? Les personnes qui ont compté pour toi, qui t’ont influencé ?
Jean-Louis Bergère : Elles sont nombreuses et diverses. Mais j’ai grandi en écoutant essentiellement la musique pop/rock anglo-saxonne et américaine des seventies. Avec les grandes figures de l’époque ; Neil Young, Pink Floyd, Bob Dylan, les Rolling Stones, King Grimson, Genesis, Patti Smith, Led Zeppelin, Foreigner, Lou Reed, Leonard Cohen, America, Kansas, Fleetwood Mac, Alan Parson Project et tant d’autres qu’on allait dénicher chez le disquaire, le casque rivé sur les oreilles pendant des heures… Et toute cette musique qui me donnait la chair de poule était simplement constituée d’une musique, d’une voix (voire même d’un timbre) et d’un texte auquel je ne comprenais rien… C’était vraiment magique. Et je suis certain maintenant que le souvenir de cette émotion pure, produit par un objet sonore global, s’est alors durablement inscrit en moi. Pas grand-chose en français à ce moment-là sur la platine. Les premiers à atterrir dessus : Yves Simon, Gérard Manset, Ange, Jean Guidoni, Charlélie Couture, Alain Bashung et Léo Ferré. Léo Ferré est sans conteste l’artiste qui a le plus marqué mon parcours. J’ai eu la chance de le rencontrer deux fois et c’est lui le premier qui m’a encouragé à poursuivre. Avec une grande bienveillance. Une rencontre importante comme celle-là (l’œuvre et puis l’homme ensuite) quand elle se produit, c’est véritablement fondateur pour un débutant. Il reste un maître absolu pour moi. Quand je dis « maître » c’est pour signifier seulement que je le considérais alors (et toujours aujourd’hui) comme un artiste en pleine possession et maîtrise de son art. C’est le premier artiste français qui, à travers le grand souffle de sa musique, de sa voix, de ses textes, m’a donné à entendre la force des images, des flagrances poétiques, des mots dans le flux des sonorités, des rythmes, des couleurs…Un peu à la manière de cette magie dont je parlais tout à l’heure et qui opérait avec la musique pop/rock de mon adolescence. Ferré est le premier à avoir surdimensionné la chanson française dans cette acceptation d’un objet sonore global. Dans cette dimension lyrique, poétique, intemporelle aussi de son écriture, de sa musique.

Hexagone :  Sur la scène française actuelle, quels sont les artistes que tu apprécies particulièrement et pour quelles raisons ?
Jean-Louis Bergère : Le premier qui me vient à l’esprit, c’est bien sûr Dominique A. C’est une autre révélation choc pour moi au début des années 90. Avec son écriture singulière, son sens de l’épure, cette ligne de force qui se dégage et sa grande cohérence. Fer de lance d’une chanson qualifiée de minimaliste, il fait partie pour moi de cette famille musicale française qui a su associer brillamment musiques amplifiées, électriques et texte exigeant en français. Avec aussi des artistes comme Jean-Louis Murat, Christophe et les précurseurs comme Gérard Manset, sans oublier Alain Bashung. J’aime aussi la fantaisie de Bertrand Belin, la fausse légèreté d’Albin de la Simone, et puis toute cette galaxie d’artistes découverte sur les réseaux parallèles et indépendants. Je pense notamment à des gens comme Filip Chrétien, Orso Jesenska, Fred Signac, Lou, La Rive, Catherine Watine et tant d’autres encore… Ça fourmille de belles choses et je pense que contrairement à ce que certains affirment, on vit une époque de grande créativité musicale.

Bergere TNT 1 © michel durigneux-7
Photo Michel Durigneux

Hexagone :  Tu vis en Anjou je crois. On ne te voit hélas quasiment pas sur scène. Est-ce difficile d’exister « musicalement » et artistiquement si l’on n’est pas à Paris ? Et du coup, vivre « loin » de Paris, c’est source de création ?
Jean-Louis Bergère : Oui je suis angevin. Quand tu dis qu’on ne me voit pas beaucoup sur scène, tu veux certainement parler de scènes parisiennes ? Parce qu’en ce moment, je tourne plutôt pas mal (en province) avec une dizaine de dates prévues sur le premier semestre 2016, pour la fin de tournée de Demain de nuits de jours. Et c’est plutôt bien dans la période actuelle. Pour la deuxième partie de ta question, je pense sincèrement qu’il est plus facile d’exister « musicalement » et artistiquement en dehors de Paris. Paris n’est pas (plus) la ville rêvée pour un développement de carrière. C’en est bien fini du chanteur qui débarquait de sa province et qui pouvait espérer après quelques années de vache maigre, se retrouver à l’affiche de l’Olympia. C’est un modèle du passé (dépassé). Les lieux de découverte, avec leurs chasseurs de talents comme au temps de Canetti, ou Barclay n’existent plus vraiment. Les jeunes diplômés des maisons de disque ne s’emmerdent plus avec ça. On ne mise plus sur la qualité d’un artiste et sur le temps nécessaire qu’il lui faudra pour être reconnu. C’est terminé. Ce qui compte là encore, c’est la rentabilité à court terme. Et je dis ça suite à des expériences personnelles, et après avoir passé quelques entretiens édifiants avec des gens du métier. Sans parler sur Paris des conditions financières et d’accueil dans certaines salles. Plus de programmation véritable, de prise de risque par un producteur de spectacle, de contrat de cession digne de ce nom. Au mieux, tu te retrouves en coréalisation, au pire ça te coûte de l’argent (location de salle, déplacement, hébergement…) et tu te débrouilles pour la communication et remplir les gradins. C’est sans doute un peu noir comme tableau, mais malheureusement c’est assez proche de la réalité. Et quand j’entends certains musiciens parisiens me parler des difficultés qu’ils rencontrent pour jouer, pour travailler, ça ne fait pas envie… En province il y a encore tout un tissu vivant de salles, de réseaux, de festivals,  avec des vraies programmations (achats de spectacles) et des possibilités d’accompagnement. J’ai la chance d’être soutenu par des professionnels de ma région qui suivent le projet de très près, en l’accompagnant vraiment. Présentation de spectacle, accueil en résidence, sortie d’album, suivi de projet… c’est précieux. C’est aussi motivant pour le travail d’équipe et sur la création-même, ça permet de poursuivre ma recherche artistique avec plus de sérénité et dans des conditions confortables.

Hexagone :  La scène, est-ce une chose que tu aimes ou alors un exercice après lequel tu ne cours pas forcément ?
Jean-Louis Bergère : J’aime beaucoup la scène même si je pense que ce n’est pas la partie la plus importante, la plus fondamentale dans l’expression de mon travail. L’album discographique oui. Mais ça reste une surface privilégiée extraordinaire, où le temps est suspendu, où la réalité n’est plus tout à fait la même, et où l’on peut se révéler avec une grande liberté… C’est aussi un mélange de sentiments contraires. On peut y vivre les pires et les meilleurs moments qui soient. L’exaltation totale, et aussi de grands moments de solitude. Il m’a fallu beaucoup de temps pour apprivoiser cet espace. Pour m’y sentir bien et debout. Pour m’y trouver vraiment. Personnellement ça m’a demandé un long cheminement physique et mental. Aujourd’hui j’y suis vraiment bien et chez moi. Et c’est une drogue dure, avec un fort pouvoir d’addiction…

BERGERE scène 1 THV © Isabelle Sanchis-15
Photo Isabelle Sanchis

Hexagone :  On te verra au Forum Léo Ferré à Ivry, fin février. Quelle sera la formation scénique ? A 4 ? T’arrive-t-il de jouer solo également ?
Jean-Louis Bergère : Oui nous serons en concert le jeudi 25 février au Forum Léo Ferré. En quatuor certainement. C’est la formation de base, pour le spectacle de Demain de nuits de jours. Il m’arrive aussi de jouer en solo, et en duo également, notamment sur les programmations liées à mon travail d’auteur, lors de rencontres, de lectures, de lecture/concerts et aussi bien sûr dans les petits lieux, les espaces plus confidentiels.

Hexagone : Quels morceaux privilégies-tu sur scène ? Plutôt rock, planant ?
Jean-Louis Bergère : En fait ce qu’on joue sur scène actuellement c’est le spectacle de Demain de nuits de jours, créé en résidence au THV (théâtre de l’hôtel de ville) de St Barthélémy d’Anjou. C’est un concert qui présente l’album dans toute sa diversité avec une vraie réflexion sur la construction du set. Le rajout de ponts musicaux entre les chansons, de silences, d’ambiances et quelques nouveaux titres aussi…le tout réhaussé d’une très belle création lumière d’Augustin Sauldubois. Forcément, suivant les salles, on ne peut pas toujours présenter le spectacle dans toute sa dimension… et c’est frustrant parfois.

Hexagone : Travailles-tu déjà à un nouvel album ? Dans quelle direction musicale ? La continuité de Demain de nuits de jours ?
Jean-Louis Bergère : Oui le nouvel album est en cours…les chansons sont là, on va démarrer le travail d’arrangement dans les jours à venir. Et ce sera, je pense, dans la continuité de Demain de nuits de jours, dans ce mélange ambiant électrique que je veux continuer de creuser, d’approfondir… et avec cette belle part d’acoustique également. C’est le début d’une nouvelle aventure, musicale et humaine, avec tout ce que ça comporte d’inconnu et de surprises à venir. Rendez-vous début 2017 si tout avance bien…


Anouk Aïata et Luciole, poésie, fraicheur et sensibilité au New Morning

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Photo Déborah Galopin
Photo Déborah Galopin

Ce samedi 9 janvier, la première soirée concert de la « petite écurie – chanson française » a été lancée au New Morning. Au programme, deux artistes de la nouvelle scène : Anouk Aïata et Luciole suivies d’une jam session. Un petit attroupement est présent devant les portes, et pour cause : au New Morning, pas de réservation, tout se fait sur place et pour la première, nous ne pouvions pas louper ça ! Quand les portes noires s’ouvrent, le trottoir déborde. Une belle salle nous accueille, créant la surprise. La scène est spacieuse avec une fosse en cercle, entourée de banquettes où siroter son cocktail. Qui s’y attendrait quand on voit une devanture sauvagement placardée d’affiches de concerts ?

C’est à 21h30 qu’Anouk Aiata entre sur scène, entourée de Pomme au violoncelle et de Ben Benoliel à la guitare. Un chapeau noir, les cheveux détachés, un vernis rouge carmin accordé à son rouge à lèvres, Anouk Aiata incarne cette sensualité pleine de classe et d’élégance qu’elle retransmet également dans sa musique. On n’aura pas le loisir de chanter avec elle « Pourquoi regardes-tu la lune ? », mais Anouk sait tout de même satisfaire son public. Le set est presque essentiellement composé de ses nouveaux titres. A cette annonce, je me sens privilégiée. Bien sûr, comme souvent ça parle d’ « histoire d’amour qui se casse la gueule. On n’va pas se marrer des masses », clame la chanteuse, pourtant faut dire qu’elle a une belle façon de nous les raconter. Sa voix pleine de caractère évoque cet amant qui lui échappe. Toute l’émotion est contenue dans le refrain de A toi. Elle use de son vibrato par ces deux mots qui évoquent la destination de son voyage qu’elle n’atteint pas. Après la tristesse, elle apporte la joie, par son sourire qui illumine la salle.

Photo Déborah Galopin
Photo Déborah Galopin

Installée en haut de sa chaise, Anouk Aïata instaure une ambiance intime. Le premier rang peut s’apercevoir de ses mains tremblotantes, mais sa voix, son attitude, restent impeccables. Elle fait rire son public, le rapproche d’elle, mieux : le convainc.

On a tout de même eu droit à un titre de son premier album, Les ronds de fumée. De ses doigts, elle mime les volutes de fumée, ils se meuvent sur la mélodie joyeuse. Qu’importe qu’elle parle de cigarette puisqu’elle en fait ressortir la beauté et la poésie. « Allongée sur le sable blanc / J’écoutais la mer en fumant / Le vent caressait doucement / Ce joli matin de printemps. Etendue là et si légère / je regarde danser dans l’air / Quelques volutes de fumée / Loin de ma bouche échappée ». La femme mangeuse des nuages du ciel, fait rêver son public.

Elle se risque à prendre la guitare et à jouer seule sur le titre Mois de mai. Malgré ses doigts que Pomme compare à des pains au lait, elle évite les fausses notes. Le jeu près du corps, révèle un son proche du ukulélé, qui apporte légèreté et un peu de la chaleur de ce mois. Elle termine son set avec L’oiseau de passage, morceau écrit pour Pomme, qu’elle a chanté en duo avec son interprète.

Après avoir eu l’exclusivité de ces nouveaux titres, on ne peut être qu’être impatient à la sortie de son nouvel album. Et que l’artiste se rassure, non, « ce n’était pas trop la mort » de l’entendre chanter, c’était un enchantement.

Photo Déborah Galopin
Photo Déborah Galopin

L’enchantement s’est prolongé avec Luciole, accompagnée de sa troupe de musiciens : David Monet, clavériste, Antoine Kerminon, batteur, et Nilem, guitariste. Je l’avais déjà vue sur scène aux Trois Baudets le 11 mai 2015. Elle m’avait agréablement surprise et conquise. Cette première impression s’est confirmée.

Le set a commencé avec un morceau instrumental Autour. Une belle introduction qui nous fait monter dans son bateau de papier. Ce repos n’a été que de courte durée. Le trio de musiciens enchaine avec Glacée, titre sur lequel Luciole débarque sur scène telle une petite bombe. Les pieds nus, elle dégage une fragilité, une aisance. Pourtant, ne vous laissez pas berner par son apparence toute mignonnette. Luciole a dans les yeux une volonté qui ne trahit personne. Le regard agressif, elle chante « Tiens tu n’as qu’à voir, j’ai le coeur tout gonflé / si j’avais su que c’était si vif de t’aimer / tu es là près de moi quand mes yeux sont fermés / J’ai beau puiser en moi, je suis glacée ». Quand la musique s’empare de son corps, c’est dans des gestes saccadés et brusques qu’elle se met à danser. Elle transmet des émotions, les extériorise. L’accalmie a presque naturellement repris le dessus dès le morceau suivant C’est comme. La grâce lui colle de nouveau à la peau, lorsqu’elle se met à marcher sur la pointe des pieds, telle une funambule.

Photo Déborah Galopin
Photo Déborah Galopin

Luciole nous confie qu’elle ne sait écrire que sur ce qui la touche. Elle transforme ses soucis en autre chose. C’est probablement la raison pour laquelle elle parvient autant à nous toucher à notre tour. Qui n’a jamais eu le sentiment de se retrouver dans le terrier du lapin blanc à tenir une clé, sans savoir quelle porte ouvrir ? Cette solution qu’on n’a pas.

Tout comme Anouk, elle nous présente certains nouveaux titres comme Sur les toits, endroit où elle se réfugie et écrit. Elle chante Nos mots a cappella pour leur donner plus d’ampleur. Les claquements de doigts du public battent la mesure. La beauté du cadre nous saisit lorsqu’elle construit devant nos yeux son bateau de papier en chantant ces quelques mots, puis le jetant sur scène, sonnant la fin du concert. Ce petit objet qui en apparence n’est pas grand chose, symbolise cette soirée, notre présence ici et tout ce que nous avons partagé ensemble. Pour la dernière, artistes et public donnent tout ce qu’ils ont sur J’attends, pour clôturer ce set comme il se doit.

Elle est venue nous jeter sa magie aux yeux, faisant valser notre cœur d’une émotion à l’autre, entre puissance et douceur. Luciole, c’est un petit ouragan, qui nous soulève et nous emporte dans son monde. Je suis repartie, le dos courbaturé, mais avec dans le cœur cette petite flamme qui danse.

Elie Guillou, « on ne choisit pas le réel »

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Elie Guillou est un habitué des colonnes d’Hexagone. En décembre 2015, il est venu chanter à Lyon, invité par A Thou Bout d’Chant et par Nicolas Bacchus avec qui il a partagé la scène pendant trois soirées. J’en ai profité pour le rencontrer et évoquer avec lui  son parcours, la Bretagne, son père, le Kurdistan…. Elie Guillou a beaucoup de choses à dire, à raconter. Avide de rencontres, inventeur permanent, il met son art au service de l’humanité. Elie Guillou fait partie des artistes trop rares qui réinventent et veulent ré-enchanter leur métier. Un regard lucide et juste sur le monde et ses dérives. Un chouette moment avec un artiste des plus précieux.

Photo David Desreumaux
Photo David Desreumaux

Hexagone : Elie, peux-tu nous raconter comment tu es arrivé à la chanson ?
Elie Guillou : J’y suis arrivé par la voie royale, celle d’entraîneur de ping-pong. Mon père est chanteur, donc, je sais depuis toujours que l’art est un métier. J’ai commencé à écrire des chansons et à faire des concerts vers la fin du lycée, en parallèle de mon autre passion : entraîneur de tennis de table. Artiste ou entraîneur ? Je savais que ça serait l’un ou l’autre et priais pour commencer par la mauvaise solution pour n’avoir aucun regret quand je choisirai l’autre ensuite. C’est ce qui s’est passé. Rapidement, j’ai senti mon cœur basculer et c’est le chant qui l’a finalement emporté.

Hexagone : Peux-tu nous parler de ton père ?
Elie : Il s’appelle Gérard Delahaye. Il a commencé sa carrière au début des années 70 en Bretagne en fondant la coopérative Névénoé avec Patrick Ewen, Mélaine Favennec, Yvon Le Men, Annkrist, Kristen Noguès… Pendant 10 ans, cette troupe d’artistes va contribuer au renouveau culturel de la Bretagne avec la volonté de vivre et de travailler au pays. Rien à voir avec une démarche nationaliste, simplement l’intuition que la décentralisation était une question clé à laquelle il fallait répondre concrètement. Ils ont fédéré un public qui s’est reconnu dans cette démarche là. Mon père a donc commencé avec la chanson folk puis dans les années 80 et jusqu’à aujourd’hui il a eu une double carrière en faisant parallèlement de la chanson pour enfants. Depuis 10 ans il fait également partie du trio EDF avec Melaine Favennec et Patrick Ewen. Mon père a été influencé à la fois par le rock, le folk irlandais, écossais, nord-américain de Planxty à Bob Dylan, la chanson française de Brassens et Ferré et la musique bretonne. Il a réussi à faire un mélange de toutes ces influences et le trio EDF a maintenant des chansons en anglais, en français et en breton. Une des choses que je retiens de cette démarche c’est le choix de s’enraciner dans un territoire, une culture et s’en servir pour dialoguer ensuite avec tout l’extérieur. C’est un mouvement d’ouverture qui commence au bon endroit : qu’est-ce que j’ai à donner ? Ces artistes, je les ai fréquentés et je les fréquente encore. Ils sont d’un grand conseil aussi bien sur le plan artistique que pour la démarche professionnelle. Yvon Le Men, je vais le voir chez lui, à Lannion, plusieurs fois par an : on échange, il me conseille des lectures. Tous ces interlocuteurs d’une autre génération me permettent de mettre mon expérience en perspective. C’est vraiment une richesse d’avoir cet appui-là.

Photo Flavie Girbal
Photo Flavie Girbal

Hexagone : Où as-tu fait ton apprentissage de la musique avant d’écrire tes premières chansons ?
Elie : J’ai commencé en pur autodidacte et pour l ‘écriture je le suis resté. J’ai forgé mon écriture en dialoguant avec d’autres auteurs. Je continue. Il n’y a rien de plus heureux pour moi que la rencontre avec un nouvel auteur qui élargit mon panorama. Pour la guitare et le chant, j’ai pris des cours. Mon père est un artiste mais ça n’est pas un professeur. Mais il y a quand même beaucoup de choses qu’on attrape par mimétisme : on regarde et on apprend. Il y a un an, je jouais sur l’île d’Yeu à l’invitation de Clément Bertrand. Des gens sont venus me voir à la fin du spectacle pour me dire : « votre voix ça nous fait penser à un chanteur breton. Je ne sais pas si vous connaissez, il s’appelle Gérard Delahaye.» Ca m’arrive souvent. J’ai quelque chose dans le timbre qui est proche du sien. Après va savoir où commence le mime, où s’arrête le gène…

Hexagone : A l’inverse de ton père et de ses amis, tu n’es pas resté travailler au pays.
Elie : Je me sentais trop voyageur pour ça ! A 20 ans, je suis parti à Paris. Un ami comédien y commençait une école et m’a proposé de le rejoindre, je n’ai pas réfléchi longtemps. J’avais envie d’aller voir ailleurs si j’y étais. J’ai toujours cette envie-là, chevillée au corps.

Hexagone : Mais pour ton premier album tu as pris le chemin du retour avec ton Paris-Brest.
Elie : J’ai fait ça en 2009. Avec le recul, je me rends compte maintenant qu’il y avait la volonté de faire un pont entre là où j’étais et là d’où je venais. En étant à Paris je m’étais éloigné de la Bretagne et de mes racines et j’ai eu envie de faire un geste en direction de ce territoire qui me constitue. Mais il y avait aussi le désir d’une sorte d’errance, un vagabond sans attaches. Le vagabond est une figure qui me passionne parce qu’il n’est jamais dans un rapport de domination. Il n’est pas attaché à un territoire. Dans l’errance, la conquête n’a aucune place. Ce qui prime, c’est la relation, le dialogue. C’est la route qui amène les rencontres. On ne choisit pas qui et quand, on accueille, c’est tout. La troisième idée de ce Paris-Brest était de repenser le métier de chanteur. Je ne me reconnaissais pas dans l’industrie du disque telle qu’on me la présentait. Son but, ses obsessions, ses contraintes… tout ça m’était complètement étranger. Mon premier disque est un carnet de voyage sonore : il y a des chansons mais on entend aussi des gens qui parlent ; ça n’est pas du tout calibré et il y a des chansons très longues. C’était un sentiment d’être dans un format différent et de l’assumer.

Photo Flavie Girbal
Photo Flavie Girbal

Hexagone : Ton Lavomatic Tour, dont Hexagone a déjà parlé, c’est aussi hors format.
Elie : Le Lavomatic Tour, ce sont des scènes ouvertes dans les laveries. Des artistes, amateurs ou professionnels, de tous âges et tous arts viennent s’y rencontrer. J’en organise à Paris mais ça existe dans 7 villes maintenant. Dans chaque ville, une équipe autonome l’anime et le gère. C’est important pour moi que l’organisation corresponde à une volonté locale. Je pourrais aller dans toutes les villes et développer le concept comme une franchise conquérante mais ça n’a aucun sens. Pour revenir à cette chose : le hors-format. Je n’aime pas ce terme. Je suis simplement dans mon format à moi. Quand on dit hors-format, on se positionne par rapport à un format qui serait le bon. Aujourd’hui, qui détermine le format ? C’est la radio donc les publicitaires. Ça n’a aucun intérêt, sur le plan artistique. Sur le plan économique, c’est autre chose. Mais c’est déjà une telle quête d’exprimer quelque chose de juste qu’il n’y a pas de temps à perdre avec le reste.

Hexagone : Tu as écrit des chansons sur demande pour des particuliers et, en tant que « chanteur public », tu en as fait un album ?
Elie : Là, je suis en pause ! Mais pendant 3 années de ma vie je me suis consacré exclusivement à écrire la vie des autres. Ca m’a passionné et appris énormément sur l’écriture et sur la singularité de chaque vie. J’ai eu à traiter des situations très différentes : une déclaration d’amour entre un homme et une femme de 55 ans, un CV d’ergonome en site internet, des pardons, des mercis, des deuils… j’ai appris à me projeter dans des réalités étrangères. J’ai dû écrire environ 35 chansons et en retenir 10 pour faire un disque. Après cette expérience, passionnante mais épuisante, j’ai eu besoin de parler de moi à nouveau. C’est vraiment de mon histoire dont il s’agit dans le spectacle Rue Oberkampf que j’ai joué à A Thou Bout d’Chant à Lyon : l’histoire d’un jeune chanteur qui fait ses débuts et qui découvre ce qu’est l’industrie du disque. C’est encore l’histoire de la singularité contre la norme, contre le calibrage. C’est la même question que posait mon père, au niveau du territoire, c’est encore celle-là que l’on retrouve dans les révoltes Kurdes : quel est ce monde qui impose un modèle unique à une réalité faite de cas particuliers, de nuances, autant de richesses en puissance ? C’est mon obsession : ce massacre de la diversité que l’on retrouve partout, au niveau écologique, culturel, au niveau du langage…

Photo Flavie Girbal
Photo Flavie Girbal

Hexagone : Tu as évoqué les Kurdes, tu as fait un détour par le Kurdistan. Qu’es-tu allé faire là-bas ?
Elie : J’y suis allé 3 fois. Au début, c’était pour la musique : les kurdes ont des chanteurs, les dengbejs, qui sont une forme de ce que je cherchais avec le Chanteur Public. En improvisant, ils racontent la vie du village, questionnent l’actualité politique ou racontent de vieilles fables. Lors de ce premier voyage, en Turquie, j’ai très peu vu comment ils chantaient mais j’ai beaucoup vu comment ils se faisaient casser la gueule. J’ai découvert la situation politique du Kurdistan en assistant à des manifestations de soutien à des prisonniers politiques et la violente répression de l’Etat. Ca m’a questionné et ému. Au retour, je suis devenu membre d’une association rennaise qui défend les droits des Kurdes : l’AKB.

Lors du second voyage, je suis allé au Kurdistan irakien. J’avais obtenu une bourse de la mairie de Paris dans le cadre du dispositif « Paris Jeunes Aventures » pour faire la collecte de chants. Ce voyage m’a permis de découvrir d’autre facettes régionales : le difficile sort des arabes sunnites depuis la chute de Saddam qui a donné le terreau à l’émergence de DAESH, la richesse du folklore Kurde menacé par l’arrivée du libéralisme sauvage et son pouvoir de nivellement, les camps de réfugiés et beaucoup, beaucoup de viande de mouton.

J’y suis retourné une troisième fois, en Avril dernier, dans le nord de la Syrie, au sein d’une délégation composée par l’association rennaise dont je fais partie. Cette région, le Rojava, est majoritairement Kurde mais peuplée également d’Arabes sunnites, d’Assyrien, de Tchétchènes… Lors de l’éclatement de la Syrie, les Kurdes ont résisté militairement à Bachar Al-Assad, puis Al-Qaida puis DAESH. Après avoir sécurisé un territoire assez large, ils ont mis en place un système démocratique basé sur la participation de toutes les composantes ethniques à la vie politique. C’est un « confédéralisme démocratique » basé sur une démocratie participative à très haute dose. L’ensemble du système repose sur les assemblées de quartier. Pour la première fois, j’ai vu là un système politique vraiment différent de notre démocratie représentative. J’ai vu l’impact de ce système sur la vie des gens : j’ai reconnu chez tout le monde une énergie très active. Le sentiment d’être le maçon d’une société absolument nouvelle doit être très grisant. Ce que je dis là, ce ne sont que des intuitions (confirmées par des tas de lectures) car nous n’avons pas pu y rester assez longtemps.

Photo David Desreumaux
Photo David Desreumaux

La question Kurde continue à m’intéresser. En Turquie, les Kurdes traversent à nouveau des heures très sombres. J’aimerais y retourner au mois d’avril. Le théâtre d’Ivry Antoine Vitez vient de me proposer d’être artiste associé pendant 3 ans et je compte profiter de cet accompagnement pour créer un spectacle autour des Kurdes. Toute mes obsessions sont réunies là-dedans : le voyage, l’errance, la rencontre, l’oppression, la lutte pour la différence, le rapport entre l’abondance et la pénurie et toujours ce massacre au nom d’une unité lâche, une unité par le bas.

Cette question de la différence est directement liée à celle de l’ouverture. Et nous vivons une période où le modèle économique tend à tout ramener à des formes semblables. L’art joue un rôle clé dans cette question : s’il y a un formatage de la chanson par la structure, la longueur, le ton à utiliser pour accéder à une reconnaissance, ça induit un type d’identité. Le public est alors confronté à des identités toujours semblables. Il perd l’habitude d’apprivoiser le sentiment de rejet qui naît lorsque l’on est face à une identité nouvelle, opaque. Un des rôles de l’artiste, c’est de proposer une représentation de l’altérité, d’assumer le rejet qu’elle engendre et de le surmonter, par la voie de la beauté. Lorsqu’un peuple est habitué à affronter des propositions artistiques audacieuses, il est plus à même, sur le plan social d’accepter des identités différentes. L’art conduit à la souplesse. Bon, une fois qu’on a dit ça, on allume la télé, on regarde les résultats des dernières élections et on se dit que c’est pas gagné. Alors on se remet à écrire.

Photo Flavie Girbal
Photo Flavie Girbal

Hexagone : Ton spectacle Rue Oberkampf s’achève devant le Bataclan.
Elie : Mon spectacle parle d’un jeune chanteur qui part du haut de la rue Oberkampf et dont le but est d’atteindre le Bataclan, tout en bas de la rue. Après les attentats, la question s’est posée de changer ou non quelque chose. J’ai choisi de ne presque rien changer. Bien sûr, l’imaginaire associé au Bataclan est bouleversé. Ce nom est maintenant un symbole de souffrance causée par le terrorisme. En gardant le mot « Bataclan », j’ai choisi d’habiter ce nom avec mon imaginaire. Un imaginaire positif. Il me semble que ça fonctionne : pendant le temps du spectacle, le public arrive à entrer dans cet autre imaginaire. Les 5 premières minutes les gens y pensent mais peu à peu, ils sont embarqués dans l’histoire. Changer le nom, c’était une mise en quarantaine ; comme si on n’avait plus le droit de dire le nom d’un mort. Au début du spectacle, je distribue un texte pour expliquer ce choix et qui se termine par ces mots : « « On ne choisit pas le réel. En revanche, on peut choisir de quel imaginaire on l’habille. En rêvant, on transforme l’émotion – donc le dialogue – que l’on entretient avec lui. En transformant l’émotion, on transforme le réel. Rêvons donc, puisque c’est l’arme que nous avons choisie. Arme insuffisante – parfois – mais toujours indispensable. »


Les prochaines dates d’Elie Guillou :

20 Janvier au théâtre du Sphinx (Nantes)
17 Mars au Retour du Jeudi (Albi)
20 Mars au Café Plum (Lautrec)
8 Avril au Théâtre Gérard Philippe (Montpellier)

Lili Cros et Thierry Chazelle font Peau neuve au Zèbre – Places à gagner

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COVER peau neuveDuo créé en 2008, le couple Lili Cros & Thierry Chazelle a donné, en sept ans d’existence,  plus de 500 concerts. Après Voyager léger en 2011 et Tout va bien en 2013, voilà qu’un nouvel album déboule dans les bacs à partir du 5 février prochain. Son titre, Peau neuve, informe d’emblée sur la volonté des deux oiseaux à se renouveler, à se régénérer, à faire sa mue pour apparaître dans une nouvelle robe. Dans de nouveaux habits.

Cette peau neuve, cette mutation, se traduit sur le disque par l’interprétation en duo de certains morceaux alors que Thierry et Lili s’en tenaient à chanter à tour de rôle précédemment. L’album est d’une belle musicalité, balançant entre rythmes d’Afrique chers à Lili et autres compositions plus mélancoliques convenant d’avantage à Thierry. L’ensemble est fort réussi et confirme le bien que l’on pensait déjà de ce binôme qui ressemble désormais à deux inséparables. De drôles d’oiseaux disais-je…

Ce Peau neuve, Hexagone t’invite à le voir sur scène. Lili Cros et Thierry Chazelle présenteront leur nouvelle progéniture durant 12 soirs au Zèbre de Belleville, du 13 au 30 janvier. Les dates plus précisément : 13, 14, 15, 16, 20, 21, 22, 23 27, 28, 29 et 30 janvier. On offre, en partenariat avec VSCOM, 3 fois 2 places pour le concert de ton choix. Il te suffit d’envoyer un mail à l’adresse indiquée (hexagone.lemag@gmail.com) en indiquant « Peau neuve » en objet, tes coordonnées et la date de ton choix.

A bientôt au Zèbre !

Cabaret All’arrabbiata : 10 jours au Théâtre du Grand Rond

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Je t’ai déjà parlé fin 2014 du Cabaret All’arriabbata. Un gros coup de cœur lors des toutes premières représentations. J’écrivais ceci : « Un cabaret satirique à voir, et à revoir. Je pense, et espère, que ce cabaret n’en est qu’à ses débuts d’une belle et longue carrière méritée. Pour l’instant une seule date de sûre au théâtre du Grand Rond en janvier… 2016. » Et nous nous retrouvons en janvier 2016 avec le cabaret à l’affiche du théâtre pour dix représentations en deux semaines. Alors, ce mercredi, je suis venu voir All’arrabbiata pour … la cinquième fois. Et je ne change rien à ce que j’ai écrit l’an passé.  

Cabaret 25Depuis longtemps, je n’avais plus vu un spectacle aussi fort, aussi prenant. Construit à base de textes issus de chroniques d’Ascanio Célestini et de chansons de lutte en italien, il procure un grand plaisir de spectateur puis occupe notre esprit durant plusieurs jours. Les textes sont cyniques, d’une grande intelligence et d’une âpre dureté. Chaque scène débute comme une fable. On sourit, on rit, parfois jaune. Sous le prétexte d’une histoire, le doigt est mis sur ce que l’on accepte et que l’on ne devrait pas, sur nos lâchetés au quotidien et on se sent mal à l’aise. Cela parle du pouvoir, du rapport entre les dominés et les dominants, des dominés qui ne se révoltent pas, de la cruauté, de notre non humanité. C’est surtout un spectacle réussi. Avec un trio de comédiens chanteurs vraiment fantastiques. La mise en scène ne nous laisse pas nous poser, les chansons et leurs mélodies mettent de la gaieté et de l’enthousiasme, l’écriture amène des images surprenantes, l’humour est très présent. J’ai demandé aux trois artistes un petit échange et nous nous retrouvons le jeudi sur la scène, assis autour de la petite table utilisée dans le spectacle (regarde la photo au dessus). Je te fais les présentations. En face de moi, Renata Antonante, ritale théâtreuse (dixit le site), comédienne que l’on a pu voir récemment dans un film espagnol, elle a passé ses sept dernières années à Toulouse avant de déménager récemment sur Paris. A ma droite Pablo Seban, il a grandi à Montpellier où il découvre le théâtre. Professeur de maths à Toulouse, il a présenté récemment au Bijou sa conférence gesticulée, Mes identités nationales. A ma gauche Lucas Lemauff, musicien de formation, pianiste et chanteur, évoqué sur Hexagone, au moins pour sa participation au spectacle collectif Virage à droite et pour l’accompagnement de Piérick. Écoute-les te parler de la création de leur spectacle, de ces représentations de janvier et du futur envisagé pour ce cabaret.

Photo Michel Gallas
Photo Michel Gallas

Hexagone : Comment ce spectacle est né ? Quel cheminement avant sa création Chez ta mère en fin 2014 ?
Pablo : Depuis très longtemps, Renata et moi voulions faire ensemble du chant et du théâtre. Je ne me souviens pas quand est arrivé Ascanio. Mais cela se compte en années. Ascanio arrive et on se dit qu’on va peut-être faire quelque chose de cela : le présenter devant des potes, faire une petite soirée.  On a traduit les textes que nous trouvions vraiment formidables. Et puis on a essayé de les mettre en scène un peu comme on pouvait et … on ne pouvait pas ou peu. On avait besoin d’aide. De l’aide pour un regard extérieur et on a demandé à Olivier (Marchepoil) qui a accepté de suite. De l’aide sur la musique et on a demandé à Lucas.
Lucas : Ils sont venus me voir pour les arrangements musicaux, c’est une demande que j’ai souvent. Donc j’allais dire non. Puis ils m’ont montré les textes. Là j’ai dit Waouw ! « Je veux le faire avec vous. » On a commencé à travailler. Puis on est allés voir Olivier (programmateur de Chez ta mère). Il nous a dit : « je vous fais confiance je vous programme dans trois mois. »
Pablo : Alors que l’on avait rien, juste une idée et les textes. On avait l’échéance, on s’est mis au boulot et on l’a fait !

Hexagone : Donc représentations Chez ta mère en Octobre 2014, puis en décembre. Résultats : du monde et de très bons retours. Vous vous y a attendiez ?
Lucas : Nous étions confiants sur la qualité et l’impact des textes. Nous n’étions pas confiants et on se posait plein de questions sur le rythme du spectacle, sur les chansons, sur notre présence.
Renata : Au début on s’était dit : allez on le fait. C’est un test et puis on voit. Si ça ne continue pas,  au moins, on aura essayé. Et Chez ta mère on s’est dit : mais en fait, ça marche !
Pablo : Le deuxième soir, la représentante du Grand Rond nous dit « je vous programme en 2016″. Alors ok : ce projet a un an et demi devant lui et il prend de suite une dimension temporelle énorme.  

Photo Michel Gallas
Photo Michel Gallas

Hexagone : Plus d’une année entre Chez ta mère et le Théâtre du Grand Rond : que pouvez vous en dire sur les différentes représentations, les éventuelles évolutions du spectacle ?
Renata : Une douzaine de représentations depuis Chez ta mère. On s’est surtout rendu compte qu’on pouvait le faire dans des contextes très différents : des petits lieux avec vraiment beaucoup de proximité, deux fois en plein air, le jour et la nuit, en sonorisé ou pas. Du coup, ce qui a vraiment évolué c’est la « machine spectacle ».
Pablo : Dans les petits lieux, c’était par exemple dans le salon d’amis, dans un restaurant en poussant les tables pour pouvoir se fabriquer une scène au milieu. Et puis on a tourné dans deux gros lieux sonorisés. Une salle dans un festival avec plus de cent personnes et une en extérieur dans un amphithéâtre naturel avec cent quatre-vingts personnes.
Renata : On n’a pas ajouté ou enlevé un texte, la structure est identique. On continue à discuter de temps en temps des possibilités d’ajout de texte ou de chanson. Comme les textes sont indépendants on peut piocher sans modifier le corps du spectacle.
Lucas : On en a envie. Mais cela demande du recul et il faudrait que l’on travaille plusieurs jours sous forme de résidence. Et pour l’instant, comme on n’est pas tous au même endroit cela ne s’est pas encore fait.

Hexagone : Je trouve le spectacle original, voire unique. Votre intention c’est de provoquer, faire rire, émouvoir, faire réfléchir ?
Renata : Tout ça ! Les textes choisis nous faisaient beaucoup rire. Et ils sont très politiques. Et bien sûr nous avons envie de toucher, émouvoir.
Pablo : On sent des réactions très différentes. On a eu des rires très explicites, enthousiastes, des gens qui se marrent comme à un spectacle comique. Et aussi des rires très très jaunes au point que tu ne sais pas si les gens rient ou pleurent ou sont énervés. Ces deux réactions me semblent correspondre à ce que l’on propose : avec ce spectacle, tu peux te marrer, tu peux vraiment être sincèrement dérangé, ou tu peux juste réfléchir.

Photo Michel Gallas
Photo Michel Gallas

 Hexagone : Parlons un peu du spectacle. Et d’abord dites m’en un peu plus sur le choix des textes, des chansons ?
Renata : A la base, les textes d’origine ne sont pas écrits, ce sont des chroniques dites par Ascanio à la télévision, face caméra, d’une traite, sans prompteur en semi impro. Ascanio est issu de cette tradition d’oralité, de conte. Un peu à la Dario Fo pour le théâtre engagé. Pour qu’un texte puisse se raconter sans le connaître par cœur donc avec une marge d’impro il faut une structure claire. Ses textes sont très structurés, utilisant souvent la répétition.
Pablo : On a choisi les textes les plus métaphoriques. Les textes du spectacle sont assez homogènes dans leur forme par rapport au panel plus large qu’il a proposé à la télévision. Parmi les textes de cette forme allégorique, on a choisi ceux qu’on aimait le plus et puis ceux qu’on pouvait traduire et adapter.
Renata : Pour les textes, souvent je proposais et Pablo me disait « non, c’est intraduisible » comme par exemple Le discours du citoyen que fait Lucas. Alors je disais « NOOONN on va trouver, on va trouver ! » Et puis on a travaillé la traduction et l’adaptation et … on a trouvé.
Pablo : Les chansons de lutte choisies sont celles qui nous ont marqués, Renata et moi, les deux italiens, celles qui ont marqué notre enfance ou notre histoire personnelle.

Hexagone : Deux fois, en dehors des chansons, on entend de la musique sur les textes. Pourquoi ce choix ? 
Lucas : En fait c’est un choix de mise en scène. On voulait pouvoir maîtriser le spectacle du début jusqu’à la fin sans être tributaire des applaudissements. Si jamais on se dit que les spectateurs vont applaudir et qu’ils ne le font pas, alors on est dans l’embarras. S’il y a des applaudissements tant mieux sinon il faut qu’on avance. On envisage le spectacle comme cela, avec le rythme qui est le sien. Et pour avancer, on ponctue par la musique. C’est utilisé pour deux textes qui se suivent (cela se produit deux fois dans le spectacle). La musique permet la transition puis on la garde pour accompagner.
Pablo : Et c’est une question de rythme aussi. Olivier, notre metteur en scène, nous fait beaucoup travailler le rythme. Dans le texte La merde, l’idée de la progression, de la montée de l’enthousiasme est renforcée par l’accompagnement musical.

Photo Michel Gallas
Photo Michel Gallas

Hexagone : Vous partez de textes italiens et oraux. Quelle place vous donnez à l’adaptation  ?
Renata : Au départ, ce sont des monologues. Déjà une adaptation existe pour les transformer en dialogue, en trilogue.
Lucas : La question de l’adaptation est un vrai débat entre nous et on se la pose souvent. Dans Le discours je parle du Pacte de responsabilité. On a mis cette citation à un moment donné où cela faisait complètement écho à l’actualité et correspondait totalement au propos. Et cela fait réagir le public. Aujourd’hui le pacte de responsabilité est un peu loin et peut être on va devoir chercher une autre référence aussi parlante.
Renata : Je pense qu’on peut adapter au contexte français, au contexte politique mais avec un écart, un recul. Là maintenant faire une référence directe aux attentats, c’est non !
Pablo : Par exemple le texte dit « des fusils pour nous et des fusils pour les plus volontaristes d’entre eux qui accepteront de se battre avec nous contre tous ces terroristes. » Et hier pour la première fois je l’ai entendu d’une autre manière. Sans changer le texte, il prend une dimension autre. 

Hexagone : Pouvez vous préciser quelques choix de mise en scène?
Pablo : Dans ce spectacle on n’a pas fabriqué les personnages, on travaille l’intention et le rythme. 
Renata : Vu la nature et la force des textes on n’a pas besoin de travailler les personnages. On n’a pas besoin d’une identification, d’une reconstruction. Notre rôle c’est de transmettre le texte.
Lucas : Oui, d’où aussi la sobriété de la scénographie et de notre habillement. C’est aussi la force de ce que nous a proposé Olivier. On n’a pas travaillé les caricatures, ces personnages qui sont caricaturaux et extrêmes. On a essayé de trouver quelque chose qui nous ressemblait un peu, une simplicité dans la prise de parole. Et cela donne, je crois, une grande force, une vérité.

Photo Michel Gallas
Photo Michel Gallas

Hexagone : Un texte présente au début une femme dans un bus et à chaque fois un homme lui touche les fesses. Pablo, pourquoi c’est toi qui joues le rôle de la femme ?
Pablo : Ascanio Célestini est un homme et c’est lui qui disait ce texte. Si on avait choisi Renata, on aurait volontairement dénaturé le propos initial. Et vu la teneur du texte cela me paraît évident que c’est plus fort joué par un homme.
Hexagone : Vous chantez tous les trois. Renata et Pablo, ce n’est pas votre métier mais vous êtes très à l’aise. Quel est votre rapport à la chanson ? Et puis j’en profite pour caser ma question rituelle : quels sont vos goûts en chanson française? 
Renata : Je chantais dans le chœur à l’Opéra. Puis j’ai eu un groupe au lycée. J’adore Anne Sylvestre. Il faut continuer à chanter ses magnifiques chansons.
Pablo : J’ai fait un concert Pablo chante Brassens. J’ai été élevé à Brassens et à Renaud. Cette culture m’a été inculqué par mon père italien. Sinon ma culture c’est Noir Désir, Têtes Raides, les Ogres de Barback, La Tordue.

Hexagone : Et maintenant, vous êtes au Grand Rond pour dix jours consécutifs. Mardi après-midi avant de démarrer comment vous l’envisagiez ?
Renata : On se disait « Trop bien on va avoir le temps d’affiner.»  On peut toujours essayer de réajuster, de se questionner sur les détails. Et c’est intéressant de continuer de travailler, de se dire que c’est jamais fini.
Lucas : Et puis, on a chaque jour, avec Olivier le debrief sur notre travail de la veille. On se disait aussi « on aura des moments faciles et des moments difficiles ». Et hier soir par exemple cela a été un moment difficile pour nous. Très peu de rires, et en tout cas des rires très contenus, moins de réactions que d’habitude. Alors que la veille le public avait beaucoup ri. Donc, on sait que l’on peut avoir les deux situations, ces deux manières de fonctionner, n’importe quel soir. Cela nous rend aussi plus fort et c’est un très bon moyen de tenir la barre quoiqu’il arrive.
Pablo : Le fait d’être dix jours dans un lieu comme le théâtre du Grand Rond donne une légitimité à ce spectacle. Sur les deux premiers soirs deux programmateurs sont venus et on sait que d’autres viendront. C’est enthousiasmant de se projeter sur des suites, de savoir que le spectacle va exister dans la durée.  

Hexagone : On a parlé du spectacle avant le Grand Rond puis de ces dix jours. Comment voyez vous 2016 pour ce cabaret ?
cabaret 7Renata : Une semaine de tournée en Bretagne fin avril dans des petits lieux, cinq soirées d’affilée.
Pablo : Avec aussi la volonté d’un démarrage sur Paris. Là aussi sur des petits lieux, avec la possibilité de faire venir des programmateurs. Cet été, nous avons décidé d’y consacrer du temps ensemble, soit pour travailler, soit sous forme de tournée.
Lucas : Nous irons certainement à Aurillac, au festival de théâtre de rue.

J’ai senti, au cours de cet entretien à travers leur manière de répondre ensemble, de se compléter, la notion de « troupe » impression encore accentuée par leur metteur en scène qui est venu nous rejoindre à la fin de l’interview et qui est présent à chacune des dix séances.

Ce cabaret est vraiment un spectacle extraordinaire à la sauce relevée, piquante, qui reste en bouche et procure du plaisir. Un spectacle qui continue à avoir du succès avec plus de 9o spectateurs par séance lors de la première semaine. Et si vraiment, après mon précédent article et cette interview il te fallait encore un argument, je t’informe qu’il se mijote qu’un plat de pâtes (all’arrabbiata bien sûr) sera servi un des soirs de cette seconde semaine. Et toi Hexagonaute, tu sais que tu auras régulièrement des nouvelles des prochaines aventures des « arrabbati » et de leur cabaret satirique.


Cabaret All’arrabbiata du 5 au 16 janvier au théâtre du Grand Rond à Toulouse (31). Interview réalisée le 7 janvier après avoir vu la représentation du 6.

Comédiens chanteurs : Renata Antonante, Pablo Seban et Lucas Lemauff. Mise en scène Olivier Marchepoil

Avis aux Hexagonautes bretons, le Cabaret All’arrabbiata vient chez vous  du 24 au 29 Avril (lieux sur le site)

Une Private Parts 4, avec formule à 2 !

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Cette nouvelle édition, mercredi 9 décembre au Chinois d’Montreuil, prouve une nouvelle fois que les Private Parts de Demi Mondaine se suivent mais ne se ressemblent… jamais ! Le lieu, leur set, leurs invités ont changé à chaque fois et pour ce numéro 4, c’est en duo que se produisent Béa et son Mystic Gordon de guitariste, imités en cela par Johnny Montreuil et son apache de Géronimo… et aussi d’Alone and me !

Photo de Jean Fabien
Photo Jean Fabien

Je vous entends déjà, chafouins hexagonautes que vous êtes, ALONE AND ME – alias Emilie Clem – était déjà présente au Cirque électrique et de plus, elle est seule en scène. Bon, on ne va pas ergoter des heures…. Emilie n’a besoin de personne* pour donner corps avec une sensualité toute nuancée, à sa musique, empreinte toute à la fois de mélancolie et de rage. Sa guitare, son jamman et ses pédales d’effets lui suffisent amplement. Est-ce parce qu’elle demeure assise, encadrée de ses deux micros, que le public gardera étrangement ses distances ? Mettons plutôt cela sur la réserve naturelle avec laquelle on accueille bien trop souvent les premières parties… Car dès l’écoute du premier titre, Harmony, on sent bien que beaucoup sont réceptifs, séduits par son indéniable présence sur scène et par la puissance de sa voix. Ils se laisseront vite emporter par des morceaux comme The Man qui démarrent folk – un rien énervé tout de même – pour s’emballer, boucles de choeurs et riffs de guitare saturées aidant, vers des mélopées plus rock. Comme pour accompagner ce changement de rythme, Emilie se lève et tout le monde se réveille en la voyant arpenter la scène ! Elle nous fera le même coup pour le final, sortant comme à son habitude façon sauvage, non sans avoir auparavant claqué une bise à Béa et l’avoir remerciée pour cette invitation…

Photo Dan Pier
Photo Dan Pier

Béa, qui lui succède – en compagnie donc de Mystic Gordon – a revêtu une robe rouge vermillon, qui lui sied à merveille et cache habilement l’attente d’une heureux événement. Mystic arbore lui un feutre trilby noir qui dissimule son fameux tatouage crânien. Bon, j’arrête là mes velléités de chroniqueur mondain, sinon Dave D. le tout puissant DG hexagonal va me montrer la lourde vite fait, bien fait… C’est avec Jour blanc que DEMI MONDAINE commence son set et sur Paris sous la neige, le duo est rejoint par David X, beat box man époustouflant de talent. Et puisque nous avons ouvert la boîte à louanges, notons que cette formule à deux permet d’apprécier à leurs justes valeurs les choeurs de Mystic, impeccables sur Garde fou ou J’t’aime pas. Outre Rid on me, une cover de P.J. Harvey ou l’inévitable Private Parts – le titre offert à Béa par Iggy Pop et qui donne son nom à cette série de concerts – Béa et Mystic nous filent deux autres titres in english, Junk kiss et Like I breathe, tous deux issus de leur prochain opus Paris désert. Je me souviens d’avoir écrit pour le Private Parts 2 – je me cite et j’ouvre les guillemets tellement j’ai mis dans l’mille – que « l’ombre du grand Jacques planait sur Paris sous la neige« . Et que nous balance Demi Mondaine pour le rappel ? Ni plus, ni moins qu’une version d’Au suivant, en quatuor cette fois puisque Johnny Montreuil et Geronimo sont de la partie, un moment magique !

Photo de Jean Fabien
Photo Jean Fabien

JOHNNY MONTREUIL et son complice Geronimo, dernier duo de ce tiercé gagnant montreuillois attaque bille en tête par une gigue façon gypsy qui donne de suite envie de tricoter des gambettes ! Johnny fait péter grave la contrebasse et Geronimo excelle toujours autant au violon. Cerise sur l’gâteau, David X les rejoint dès leur second morceau, Riton, pour ne plus les lâcher durant presque tout le set. Son interprétation de balais fait merveille sur la cover de Johnny Cash, There you go… Et il est contagieux le bougre puisque Geronimo se risque même au scratch sur Artiste de bar ! J’avoue avoir eu comme un pincement au coeur à l’écoute de Devant l’usine, hymne popu au combat syndical et je ne pense pas avoir été le seul parmi le public ce soir là… Johnny & Geronimo nous ont eux aussi gratifiés d’un final va-va-voum avec une autre cover qui sonne comme une évidence pour eux ; Apache des Shadows et ça décoiffe autrement que l’original, croyez-moi ! Une petite info people pour finir car sachez que chez Hexagone, on fait aussi dans l’investigation de pointe. Nos voleurs de poules montreuillois aux blazes de gangster audiaresques, se nomment en fait Benoit Dantec (ex Prince Chameaux) et Emilio Castiello et sont biens connus de nos services… Pièce à charge et sans appel, leur album Narvalo City Rockerz sorti cet année que je vous recommande vivement !


* Dave D. ! Je t’entends d’ici ; remets immédiatement ta harley davidson of a bitch où tu l’as trouvée !


Un GRAND merci à Jean Fabien et Dan Pier pour leurs photos !

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