Il a suffi d’une rencontre dans un café parisien où se retrouvent des étudiants pour qu’à partir de 2009 la vie de Ninon Moreau et celle de Yoan Giansetto soient bouleversées. Ensemble, à la scène comme à la ville ou à la campagne, le couple compose le duo Le Caribou Volant, même s’il invite régulièrement des amis musiciens à le rejoindre. Bohème théorie est leur quatrième album et, comme le livre qui l’accompagne, il témoigne d’un amour renouvelé de la langue et des notes. Vivre en poésie, boire les reflets de la lune, là exactement où l’existence prend une autre saveur.
Cet été, quelque part dans le tumulte du Festival off d’Avignon, au théâtre des Vents, Le Caribou Volant a présenté Bohème théorie, le bien nommé. Yoan Giansetto en a ciselé les textes. S’accompagnant à la guitare comme à la flûte traversière, il les chante avec Ninon Moreau, elle dont les arrangements sont toujours précieux. Au violon, à la mandoline, au clavier ou à la guitare, elle apporte sa touche aux douze chansons de l’opus. « Après des albums aux thématiques engagées, plutôt tournés vers l’écologie, nous avions envie de quelque chose de très différent, précise Yoan. Nous avons souhaité nous recentrer sur notre vie, notre parcours musical, revenir sur notre rencontre. L’idée du livre est venue dans un second temps, afin de réunir des textes que j’avais écrits durant la période de création des chansons. »
Au-delà du couple, le disque bénéficie du travail de musiciens de haut niveau, tandis que les albums précédents reposaient essentiellement sur la matière mise en commun par le binôme. Font partie de l’aventure : Gaëlle Bagot à la clarinette et aux chœurs, Vincent Fauvet à la batterie, aux percussions et aux claviers, Mathieu Ronfart à la basse et au piano basse et Raphaël Dubert à la guitare. Vincent Thermidor, dont les compétences sont reconnues, a procédé au studio de la Tour Fine à l’enregistrement et au mixage.
Ninon Moreau revient elle aussi sur la genèse de Bohème théorie : « Nous habitions encore en Île-de-France, mais plus dans Paris, la Ville lumière, que nous avions quittée. Nous ressentions de la mélancolie de ne plus pouvoir y habiter. Dans le même temps, nous avons eu notre enfant et vivions en réalité entre bonheur et nostalgie. C’est peut-être pour cette raison que, pour cet album, nous sommes partis de l’idée de l’intime. Du côté musical, après pas mal d’années passées à jouer en duo, nous avons eu envie de jouer avec des musiciens. Au tout début du Caribou Volant, il y a plus de dix ans, avant de nous professionnaliser, nous avons travaillé de manière festive avec plein de musiciens. »
Jamais Ninon et Yoan ne se coupent pour parler de leur expérience, enchaînant dans un enthousiasme commun, comme on bâtit une maison solide. Un équilibre qui se retrouve dans leur travail. « Le mot “bohème” a beau être galvaudé, être associé aux bobos ou à Aznavour, nous avons décidé de le valoriser à travers ce qu’il contient de moderne pour répondre aux contraintes de notre société », souligne Yoan. Ninon : « La formule “Bohème théorie” fait un peu anglophone ; ça fait penser à Big bang theory. C’est une expression qui sonne, comme une formule intemporelle. Je pense que les mots de Balzac, “La bohème n’a rien et vit de ce qu’elle a[1]”, nous caractérisent pleinement. »
Ninon, Yoan, et Eliott, leur petit garçon de 5 ans, ont fini par s’installer au pied du Vercors, où la bohème prend une tout autre saveur. Un choix que le couple a mûrement réfléchi, ayant tourné dans la région et y retrouvant nombre d’amis. « Cette montagne, confie Ninon, c’est comme une grande dame qui nous accueille en toute saison, chaque matin. J’ai vécu cette installation comme une renaissance. »

Pour en revenir aux origines, Le Caribou Volant doit son nom à la ville de naissance de Yoan, Québec, tandis que Ninon est une authentique Parisienne. Un patronyme que le graphiste de Bohème théorie a reproduit sur la pochette en caractères japonais. Le couple, en cherchant à baptiser son groupe, s’est donc choisi cet animal totem et rassembleur. Précisons que Yoan a des origines italiennes, comme il le chante dans la dernière chanson de l’opus, Ma baïta — « chalet », en italien ; une maison familiale que son père a rebâtie près d’Ivrea. « Quant à moi, dit Ninon, j’ai des origines berrichonnes et c’est important parce que ce violon, dont je joue depuis vingt ans, est un violon de famille qui a dormi longtemps dans un grenier. Lorsque ma grand-mère a vendu la maison, elle l’a retrouvé et j’en ai hérité. J’avais 20 ans. »
Que ce soit pour donner naissance à Graine de vie en 2015, Yapadam l’écho logique en 2018, Abeilles road en 2021, tous albums autoproduits, puis à Bohème théorie édité par La Caravane Créative, le couple a toujours gardé la même méthode de travail. Yoan : « Il y a une première phase d’écriture où je pars écrire des textes en solo dans la montagne, en Italie ou, plus récemment, en Dordogne, un endroit où je peux me couper du monde. Puis je reviens et là, Ninon y met sa patte, sa couleur. Parfois elle compose des morceaux, mais le plus souvent elle est aux arrangements. » Ninon ponctue : « Quand il part créer, je me fixe comme objectif ne pas l’embêter, de ne l’appeler que si c’est nécessaire. Mais avant qu’il parte, nous avons au préalable une discussion quant au projet à venir. » Le Caribou Volant ? Une jolie bête à deux têtes.
Didier Beaujardin
[1] In Un prince de la bohème, 1840.




