Hippocampe fou : Défense et illustration d’un rappeur aquatique

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Hippocampe fou - ©David-Desreumaux

Hippocampe Fou, ou celui qui va vous faire kiffer le rap ! Non, ce n’est pas son blaze façon Mohican, sinon on aurait peut-être osé « Cheval-de-mer Fou » (ou pas…). Soyez donc rassurés, braves Hexagonautes, car Sébastien Gonzalez — Hippo pour les intimes — est tout, sauf un apache de banlieue. Des preuves ? On en a en veux-tu en voilà !

Avant d’vous les balancer, nos preuves circonstanciées, deux mots quant au pseudo du bonhomme, qui ne sonne pas franchement gangsta rap — c’est le moins qu’on puisse dire ! Selon le principal intéressé, ce pseudo est venu « comme ça » : « Ça ne s’explique pas, c’est le hasard, le destin. Si j’avais décidé de m’appeler autrement, je n’aurais pas eu tout ce délire autour du cycle de l’eau. En quelque sorte, ce nom explique a posteriori mon parcours. » Retenez cette fascination pour le milieu aqueux — nous y reviendrons. Première pièce au dossier : le gars est daron, quadra exilé à La Rochelle (et, du coup, trimballe sa valoche sur roulettes quand il vient faire sa promo à Paname). Un Demi-vieux, comme il le dit lui-même, « à mi-chemin entre le berceau et le cercueil ». Son père, d’origine colombienne, est guitariste, mais Hippo dit de son milieu d’origine que sa famille appartenait plutôt à la classe moyenne du 15e arrondissement. Pas du 93, donc, notre Cheval-de-mer — ce qui ne l’a pas empêché de tomber tout p’tit dans le chaudron du rap. « Durant mes études de cinéma, je me suis pris d’amour pour la versification. J’ai commencé à écrire en rimes et en rythmes, ce qui m’a amené à participer à des soirées slam. En 2007 j’ai intégré le groupe La Secte Phonétik. » Ses premières scènes engendrent une accoutumance immédiate : « C’est vite devenu une drogue. » Non mais restez, c’était une allégorie ! Reprenons… Ses concerts deviennent des aquashows, et après quelques EP pour se tester, en parallèle de collaborations avec d’autres rappeurs, il fait paraître en 2013 Aquatrip. Suivront Céleste, un album plus aérien, mais où les nuages occupent tout de même une partie du terrain, puis Terminus, très introspectif, plus sombre : c’est sous terre que ça se passe, en mode aquifère, comme il se doit. Une telle constance pour l’étude des milieux aqueux interroge. Notre hydrophile invétéré admet bien volontiers que sa fascination ne date pas d’hier : « J’ai toujours aimé mettre la tête sous l’eau, être en apnée. C’est quelque chose d’apaisant, de rassurant. C’est un monde mystérieux où les sons sont atténués, un véritable appel vers l’inconnu. » Une fois ce cycle terminé et passé l’intermède post-crise sanitaire Pas pour les jeunes (un EP qui préfigure Présent, son dernier opus en date), il crée avec le musicien Lucas Dorier L’odyssée d’Hippo, un spectacle tout public mêlant rap, musiques de films et animations vidéo. On sait que le rap, musique populaire depuis désormais un paquet d’années, est très gourmand en nouvelles têtes, pour ne pas dire en nouveaux produits vite périssables — succès industriel oblige. Hippocampe Fou est donc considéré comme un vétéran, que les moins de 18 ans ne connaissent ni d’Eve ni des dents. Sa propre fille s’en fait d’ailleurs malicieusement l’écho dans l’hilarant Tapalaref, qu’elle partage avec son père : « Au collège, personne te connaît / À part mon prof d’histoire fan de poney. » De l’art de la punchline direct dans ta face, mais mâtinée d’autodérision.

« J’ai toujours aimé mettre

la tête sous l’eau, être en apnée.

C’est quelque chose d’apaisant, de rassurant.

C’est un monde mystérieux où les sons

sont atténués, un véritable appel vers l’inconnu »

Son indubitable maîtrise du flow — cette manière de faire danser les mots à coups de scansion ultra-rythmée — et sa capacité à poser sa voix sur n’importe quel type d’instrumentation vous laisseront peut-être de marbre, mais si l’on vous dit que Hippocampe Fou puise autant son inspiration dans le rap hexagonal (Saïan Supa Crew, MC Solaar) ou aux sources même de cette musique américaine(The Fugees, Busta Rhymes) que dans notre françoise chanson, il y a peut-être là moyen d’une ouverture, non ? Car Hippo citevolontiers Barbara, Georges Brassens, et même s’il ne l’évoque pas durant notre entretien, sa fantaisie naturelle n’est pas si éloignée de celle d’un Boby Lapointe. « C’est peut-être mon côté clown refoulé. Depuis tout petit, je suis assez gauche et j’adore qu’on se moque de moi. » Sa légèreté se double d’une recherche d’authenticité, ce qui n’exclut pas une subtilité qui fait souvent défaut au rap. Pour illustrer son propos, il cite Barbara, dont le terrible secret n’a été révélé qu’après sa mort : « Quand on écoute L’aigle noir ouNantes, cela prend une saveur autre. » Il apprécie tout autant Papa de Philippe Katerine et ses « objets qui vivent plus longtemps que les gens » (Les objets). De la pudeur, il en aura également à ses débuts en tant qu’artiste. Venant d’un milieu qu’il estime privilégié, Hippo a mis du temps à se sentir légitime pour rapper. Si l’exercice est vite devenu pour lui un exutoire, il le pratique toutefois d’une manière très personnelle. Tout en sachant clasher son prochain avec brio, il use de l’autodérision et abuse sans vergogne de bons mots. Il est bien conscient de ce qu’implique cette manière de s’exposer : « Dans Underground, je disais être un peu dégoûté de n’être pas plus reconnu, mais que je m’y faisais. L’important pour moi, c’est de trouver sa place et de s’en accommoder. »

Autre argument qui devrait plaider en sa faveur à vos yeux : en 2023, Hippo obtient le titre de rappeur francophone au vocabulaire le plus diversifié[1]. On arrête de glousser bêtement dans le fond de la classe ? Sinon on va avaler de travers sa camomille ! « J’étais trop fier. C’est un algorithme qui l’a dit, on ne peut pas dire que c’était du copinage. Je me prends la tête pour ne pas répéter des rimes, des sonorités déjà utilisées et je me retrouve limité par mon propre vocabulaire. De fait, je risque de devoir utiliser des mots très complexes, voire ésotériques, ce qui va à l’encontre de mon envie d’être compris dès la première écoute. » Cette rigueur revendiquée, il l’attribue à son côté matheux et il la pratique depuis son arrivée dans le game : « J’ai vite souhaité raconter des histoires. Lorsque j’ai commencé dans les années 2000, à part IAM ce n’était pas trop la tendance. On avait plutôt affaire à une suite de pensées décousues, à la recherche de la punchline facile, ce qui générait des contradictions de sens. Par la suite sont arrivés le groupe 1995 (prononcez Un Neuf Neuf Cinq) avec des mathématiciens de la rime comme Nekfeu ou Alpha Wann, les Sexion d’assaut, Lomepal… » Sa famille, la fameuse « mifa » propre à tout bon rappeur qui se respecte, est donc celle des amoureux de la rime, du verbe et des recherches rythmiques. Ado, Hippo écoutait Nirvana, les Guns N’ Roses. Il retrouve dans la culture rap — un univers pourtant à mille années-lumière du sien — le même côté brut et authentique. Lorsqu’on lui demande ce qu’il pense du rap actuel, l’adhésion au genre — qu’il qualifie de « pop autotunée » — est un peu moins vivace. Il finit même par avouer que s’il découvrait aujourd’hui cette musique au même âge, il passerait sans doute son tour.

Hippocampe fou – ©David-Desreumaux

Par ailleurs, comme bon nombre de ses confrères, sans pour autant donner dans l’ego trip de manière excessive, Hippo raconte des histoires en mode « Je ». Mais il a vite su dépasser cette contrainte en ne se prenant pas au sérieux et, avec la paternité, la famille a également pris une place centrale dans ses textes. « La vie est faite pour qu’on la partage avec ceux qu’on aime », écrit-il dans Tout seul. Il nous confie que « Présent est une incitation à vivre l’instant, pour soi autant que pour les siens, à le capturer pour le savourer. » On devine en filigrane la perte d’un être cher, sa mère. Cet album consacré à sa famille, qu’il a réunie pour affronter ensemble le deuil qui l’a frappée, lui a paradoxalement « moins pris la tête » que les précédents. On est face à un exercice cathartique autant que pudique, assorti de l’inévitable touche d’humour — rire les larmes aux yeux est chez lui une seconde nature. Sa fille et sa femme chantent avec lui, il interprète en duo avec sa sœur Anaïs Respire et On a beau dire, on entend le témoignage de son père, dissertant tel un vieux sage à propos de l’éternité. Toutes et tous ont également été mis à contribution via l’application créée pour l’occasion. C’est Laurent Mizrahi, son complice de toujours, avec lequel il a tourné ses clips et une web-série, qui lui a soufflé l’idée, en imaginant une fiction interactive liée à la perte de son smartphone contenant des images familiales… et des maquettes de l’album. Un canular vite éventé qui lui permet de mélanger audio, vidéo et musique et d’assumer son côté « normal », voire banal, à l’heure du voyeurisme généralisé des réseaux sociaux. « Je continue à communiquer sur Facebook, mais ce que je lis dans certains commentaires me fait un peu flipper — ne parlons même pas de Twitter ! Je me retrouve beaucoup plus dans YouTube et Instagram, qui sont avant tout des médias d’images. » Les valeurs d’Hippo se traduisent également par son goût prononcé pour la transmission, qu’il a développé lors d’ateliers en milieux scolaire et carcéral. Cette volonté de partage d’expérience lui fait dire qu’il ferait sans doute un bon coach.

Sincérité et émotion ont été les deux mots-clés de cette rencontre… et ça ferait d’ailleurs une belle devise sur son blason, au gonze Hippo !

Mad

Portrait paru dans le numéro 35 de la revue Hexagone (Printemps 2025)


[1] Étude menée par le site RapMinerz concernant le vocabulaire des artistes rap & R’n’B.


Retrouvez le portrait d’Hippocampe fou paru dans le numéro 35 de la revue Hexagone (Printemps 2025)

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