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Mehdi Krüger, Arabstrait

Mehdi Krüger, artiste lyonnais, a fait paraître en 2015 un premier EP, Saint-Germain d’après. La sortie de l’opus suivant – le quatre-titres L’écume des nuits – est imminente. Personnage multiculturel refusant les dogmes, Mehdi Krüger se définit comme un « Arabstrait ». La formule est percutante, signifiante, et éclaire d’emblée sur le sens créatif et littéraire de cet artiste qui affirme : « Je suis trop devenu un chien errant pour faire de la musique de niche. » Rencontre avec un chanteur à la pensée bien aiguisée, aux confluents de la chanson, du slam et du hip-hop.

 
Dans quel environnement musical as-tu grandi ?
J’ai passé mon enfance au huitième étage d’une tour de Babel aux cloisons très fines. J’ai donc grandi entre le raï, la pop vietnamienne, l’italo-disco, le zouk, la variété turque… La chanson française n’était qu’une voix parmi d’autres dans cette polyphonie mondiale.

Par la suite, quel est l’univers musical que tu t’es construit ? Quels étaient les artistes, groupes, que tu écoutais ?
« Une montre cassée a quand même raison deux fois par jour. » Adolescent à l’identité instable, j’ai toujours été attiré par les artistes marginaux, les cascadeurs existentiels capables de ne se fier qu’à leur boussole interne. Ceux qui n’appartiennent vraiment à aucune chapelle. Peu importent les genres : Melody Nelson, Wu-Tang Forever et Juxtapose de Tricky ont éclaboussé mon adolescence de leur élégance sauvage, de leur originalité évidente. Ils m’ont insufflé ce grand principe : pourquoi vouloir être différent alors qu’on est tous déjà uniques ?

Tes textes affichent un lien direct avec la société et montrent un sens aigu de l’observation. Comment abordes-tu l’écriture d’une chanson ? Comment vient, naît une chanson chez toi ?
J’ai une écriture instagram-maticale. J’intercepte sur des carnets, bouts de papier, factures, des fragments de réel comme autant de pièces d’un puzzle à inventer. Je crois qu’il faut ensuite se laisser porter. Si le texte définitif ressemble à l’idée de départ, c’est que l’on n’a pas été assez ouvert aux possibilités qui germaient en lui. Une chanson d’amour doit avoir la liberté de devenir une chanson de rupture, lorsqu’on se rend compte qu’on a écrit inconsciemment à l’imparfait.

Que représente la chanson pour toi ? A quelles fins l’utilises-tu ?
J’ai le sentiment qu’à travers la chanson subsiste un des derniers liens entre poésie et culture populaire. Elle est aussi l’un des rares courants artistiques à transcender les générations et les classes sociales. J’y puise le réconfort de savoir qu’en ces temps de dissensions et de divisions nous pouvons tous avoir en commun ce socle culturel, créatif, vital.

Mehdi Krüger © David Desreumaux – Reproduction interdite

Depuis quand chantes-tu ? Raconte-moi comment tu en es venu à faire de la chanson et à professionnaliser cette démarche.
Si je devais donner un conseil à un artiste qui veut en faire son métier, je lui dirais de s’amuser comme les enfants : en jouant pour de vrai. Ose ce que tu n’as jamais osé, et tu obtiendras ce que tu n’as jamais obtenu. N’oublie pas non plus que les faiseurs de règles ne respectent vraiment que ceux qui les enfreignent. C‘est en suivant ces préceptes et en défendant l’idée d’une poésie pour tous, et par tous, que mon parcours de vie m’a conduit à vivre de mes chansons.

Qu’est-ce qui, de la musique ou du texte, a le plus d’importance pour toi ?
Le texte me semble primordial, mais aussi la voix. C’est l’instrument le plus intime. En nos voix sont contenues nos vies, brisées, feutrées… La voix colore le texte : chantée, scandée ou murmurée, elle y insuffle la vie. Au commencement fut le verbe, non pas le texte.

Parle-moi un peu de ton parcours discographique à ce jour.
Sous d’autres noms, d’autres formes, j’ai publié des textes et sorti des disques, mais le seul qui m’anime à chaque fois reste le prochain.

Ton premier EP, paru en 2015, s’appelle Saint-Germain d’après. Quel est le sens de ce titre ?
Les grands artistes de cet âge d’or sont autant de statues de marbre qui parfois bouchent l’horizon. Pourtant, à l’ombre de leurs piédestaux, poussent des fleurs inattendues dont on ne prend pas assez soin.
Avec une pointe d’humour et de provocation, ce titre signifie que la meilleure manière de maintenir vivante une tradition est de la laisser évoluer, plutôt que de la sanctuariser.

De par ses thématiques et ses ambiances musicales, Saint-Germain d’après a quelque chose de très urbain. C’est voulu ?
Je suis un enfant de l’urbain. Même les lignes de ma main ressemblent à un plan de métro ! La ville est imprévisible, bouillonnante, elle favorise les rencontres inattendues. Je voulais que l’auditeur ait la sensation de ce carrefour entre la modernité électronique, et l’intemporel de la chanson à texte. La chaleur organique des guitares, le velouté du quatuor à cordes contrastent avec la profondeur des basses synthétiques. Le phrasé et les textes deviennent en quelque sorte une passerelle entre les deux univers.

 

La langue est mon seul pays. « Langue houleuse et langoureuse / onctueuse ou langue tueuse. »

 

L’EP à venir sera-t-il dans la même veine que le premier ?
Chaque album, quelle que soit sa taille, doit être un monde en miniature. Je m’efforce de vivre chacun comme une aventure : comment surprendre un auditoire sans se surprendre soi-même ? Uniquement écrit et enregistré en guitare-voix, en contre-pied du précédent, L’écume des nuits sera l’histoire d’une vie jetée dans la tempête par une rencontre, puis sauvée des vagues par une autre rencontre.

Peux-tu me citer une personne que tu juges très importante dans ton parcours artistique ?
Immédiatement, je ne peux que citer Ostax, mon compositeur attitré et guitariste sur scène. Il est instinctif quand je suis cérébral, sa musique circule dans tout son corps quand la mienne passe par la tête. Il m’a fait comprendre que la vraie poésie doit se danser, être aussi charnelle qu’intellectuelle.

Quelle est la partie que tu préfères dans ton activité artistique ? La scène, le studio, la création… ? Pourquoi ?
Assez violemment, la première fois que j’ai foulé une scène, j’ai eu l’impression d’être un animal découvrant le goût du sang, une sensation très physique. Je prépare chaque concert comme un boxeur, car rien n’égale l’instant de l’entrée en scène, entre exaltation et sérénité d’avoir trouvé sa place dans ce monde.

On sent le goût des mots et du verbe chez toi, le plaisir du jeu sur les mots, les sons, le sens. Quel rapport entretiens-tu avec la littérature en général ?
La langue est mon seul pays. « Langue houleuse et langoureuse / onctueuse ou langue tueuse. » Les mots sont un bac à sable truffé de mines. Leur sens est contenu dans leur son : il suffit de prononcer « haine » et « amour » pour s’en apercevoir, là est la richesse de la littérature orale. Et comme beaucoup de monde, il me semble, je préfère entendre un « je t’aime » que le lire.

Mehdi Krüger & Ostax © David Desreumaux – Reproduction interdite

Ton œuvre se situe quelque part entre chanson traditionnelle, slam et hip-hop. Tu te définis comment ? Tes origines germano-algériennes sont-elles à l’origine de ce brassage artistique ?
Instinctivement, j’ai toujours fui les puristes, les défenseurs de dogmes. Je ne peux me revendiquer d’aucune souche, pourtant je les revendique toutes. Je suis un Arabstrait vivant entre deux portes d’embarquement, et je suis fier qu’il en soit de même avec mon écriture. Je suis trop devenu un chien errant pour faire de la musique de niche.

On sent chez toi (et on constate) un goût pour la photo, l’image. Les photos et visuels sont très beaux, recherchés. L’esthétique d’un projet est globale pour toi et ne s’arrête pas à la chanson ?
Beaucoup d’artistes se plaignent que la modernité a délaissé la chanson, mais la chanson n’a-t-elle pas quelque peu délaissé la modernité ? Or, l’une des grandes avancées créatives de notre époque est l’extension du champ artistique. Si mon stylo écrit tant sur un calepin que sur une tablette graphique, pourquoi m’en priver ?

Peux-tu me dire quelques mots sur le fait que tes chansons soient en totale gratuité sur ton site, accompagnées de ce texte : « Pour une gratuité équitable » ?
A chaque fois que je donne un album, j’achète ma liberté, artistique et humaine. Je m’affranchis des entraves économiques, pour dialoguer directement avec le public.
Dans cette même démarche d’indépendance farouche, je souhaite investir dans mon propre matériel de studio, en faire un laboratoire nomade. Mon rêve serait d’enregistrer un disque dans un squat d’artistes à Beyrouth, le suivant dans un appartement bourgeois de Lyon…

Sur ton site, on trouve également cette citation : « Écrire. Écrire et croire. Imaginer qu’un texte peut changer le monde tout en sachant que ça ne sera pas le cas. Mais si on n’en ressent pas l’intime conviction, juste l’espace d’une seconde, autant reposer tout de suite son stylo et ne pas gaspiller de papier inutilement. » Peux-tu expliquer ton rapport à l’écriture ?
Je crois en la poésie de combat, manifeste romantique ou couplet de rap, elle est l’arme des faibles, fragile et insaisissable à la fois : qui peut fusiller une chanson ? Bombarder un poème ?
A mon sens, le cynisme n’est qu’une forme sophistiquée de naïveté. Finalement, ne croire en rien n’est pas très différent de croire en tout.



 

Entretien paru dans le numéro 03 de la revue Hexagone (Printemps 2017).


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