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Allain Leprest : Clandestin d’une histoire

Allain Leprest : Clandestin d’une histoire

En plus de 30 années de carrière, Allain Leprest, s’est – non seulement – cousu un répertoire sur mesures mais il est également l’orfèvre du plus beau fleuron des interprètes. Auteur d’une rare puissance poétique, homme de scène exceptionnel – à l’égal des plus grands – il s’est imposé, malgré lui, comme le point d’ancrage de toute une nouvelle scène de la chanson française. Mal connu du grand public, il apparaît comme « clandestin d’une histoire ». Son histoire. L’histoire d’un homme fraternel, humble, dévolu à sa passion.

« Je ne savais pas à l’âge de 17 ans si j’allais faire de la chanson. Je savais simplement que c’était quelque chose qui de par mon univers familial me titillait. C’était pas encore établi dans ma tête que j’allais en faire un métier, je ne pensais même pas que c’était un métier » confiait Allain Leprest en mai 2002. Issu d’une famille ouvrière du Cotentin, Leprest, né en juin 1954, passe ses années de jeunesse dans sa Normandie natale. Peineux dans le domaine scolaire malgré ses aptitudes, il se destine à une carrière de peintre en bâtiment.

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Photo Chantal Bou-Hanna

Au fil de diverses rencontres, notamment celle avec Alain Bézu qu’il va voir chanter dans une MJ de la région, il prend conscience que la chanson se fabrique, comme une discipline manuelle. Qu’elle ne sort pas d’un tuyau, qu’elle existe autrement qu’en disque. Motivé par ce constat, il entreprend d’écrire ses propres créations. Durant plusieurs années, tout en continuant d’exercer quelques boulots alimentaires, Allain s’essaie, se teste, jusqu’au jour où conscient de l’omniprésence de la chanson dans son quotidien, il décide de rompre avec le travail et de partir tenter sa chance à Paris. « La chanson avait pris tellement d’importance dans ma vie, qu’au boulot, je n’étais plus vraiment présent. J’étais totalement inopérant pour le patronat. Un objet inutile. Alors, je me suis dit que j’allais devenir mon propre patron. Avec ma femme Sally et mes deux enfants, on a fait le choix de venir à Paris où il existait les derniers cabarets. »

Au printemps de Bourges, en 1985, Bernard Portales lui propose de participer aux « scènes ouvertes ». Ce « Tremplin » – où il empoche le titre de « révélation » – s’avère être le véritable point de départ de sa carrière. Pour tout orchestre, c’est accompagné d’un seul accordéoniste qu’il se produit. Son sens inné de la scène, sa présence exceptionnelle, la qualité de son interprétation sont immédiatement repérés par les professionnels dans la salle. Gérard Meys le fait signer sur son label qui compte déjà Jean Ferrat à son catalogue. Dans la foulée, en 1986, Leprest sort son premier album, Mec.

C’est à la même période, par le biais de Jean-René Pouilly, leur agent commun, qu’Allain Leprest fait la rencontre de Romain Didier. Une rencontre qui se transforme rapidement en amitié et qui va donner suite à une collaboration étroite, une complicité remarquable qui se poursuivra jusqu’au décès d’Allain. Romain Didier, outre le fait d’être un bon auteur, est un compositeur sensible. Dans sa quête de la note juste, il a su donner aux textes de Leprest une ampleur musicale considérable alors que ceux-ci ne manquaient déjà pas d’envergure poétique. Leur première création en commun, La retraite, offre un modèle de perfection, répondant ainsi à la difficile alchimie de la chanson : un bon auteur, un bon compositeur et un bon interprète. « Tiens c’est le fond de la bouteille / Ca y est nous voilà vieux ma vieille / Des vrais vieux qui trient les lentilles / Des vieux de la tête aux béquilles / Tiens voilà le bout de la rue / On souffle comme – qui l’aurait cru ? – / Du temps qu’on vivait à grand pas / Du temps qu’on leur en voulait pas / Aux étoiles de disparaître / La retraite ».

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Photo Chantal Bou-Hanna

Outre la collaboration avec Romain Didier qui aura enfanté quelques 70 chansons, de nombreux compositeurs talentueux ont répondu présents à l’invitation de Leprest. Gérard Pierron, Jacques Higelin, Kent, Gilbert Lafaille, Richard Galliano qui, pour ce dernier, a composé l’ensemble des musiques de l’album Voce a mano, paru en 1993. « J’ai la chance dans ce métier, sans sortir dans les pince-fesses, dans les galas petits-fours, de rencontrer instinctivement des gens qui m’aiment bien. Je leur demande des chansons comme je demanderais à mon copain plombier de réparer mon lavabo » s’expliquait-t-il modestement. Autant de collaborations qui ont participé d’une certaine reconnaissance de la profession envers l’artiste. Ainsi, Allain Leprest – aussi mal connu du grand public soit-il – a été distingué à plusieurs reprises : Prix spécial de la SACEM aux Francofolies de La Rochelle (1993), Grand Prix de l’Académie Charles Cros (1993), Prix Raoul Breton de la SACEM (1996), Grand Prix national de la musique (1999), puis, pour couronner le tout, Chevalier de l’Ordre national du Mérite. Distinction émérite qu’il doit en grande partie à Catherine Trautman pour les différentes actions culturelles qu’il mène à l’époque : l’atelier d’écriture qu’il anime à Ivry sur Seine, la chanson dans les prisons, dans les écoles, dans les hôpitaux, etc…

De la même façon que nombre de compositeurs ont mis leur talent au service de la plume d’Allain Leprest, une pléthore d’interprètes affichent le désir de chanter celui-ci. C’est ainsi qu’il a revêtu la tenue de parolier pour Enzo Enzo, Francesca Solleville, Isabelle Aubret, Romain Didier, Juliette Gréco et tant d’autres. Il semble évident que pour ces artistes, chanter du Leprest est un gage de qualité. Au même titre, la génération montante de la nouvelle scène française – Agnès Bihl, Wladimir Anselme, Stéphane Cadé, La Rue Kétanou, Jehan, Olivia Ruiz, Jamait, etc… – a trouvé en lui le point d’ancrage, la charnière évidente de la chanson d’expression. Malgré lui, Leprest apparaît comme une sorte de phare du music-hall. Un personnage hors du temps, hors mode.

Photo Chantal Bou-Hanna

Photo Chantal Bou-Hanna

Baigné dès l’enfance dans la culture populaire, nourri des œuvres des maîtres du music-hall, de Brassens à Piaf en passant par Ferré, c’est tout naturellement qu’Allain Leprest en vient à perpétuer la chanson réaliste. Son univers se construit – en quelque sorte – sur les ruines d’un milieu social oublié, méprisé. Artisan de la chanson, il a établi son atelier dans la rue, dans les bistrots, en banlieue. C’est de là qu’il prend le pouls du monde, cette « branloire pérenne » comme le nommait Montaigne, et qu’il nous fait partager ses émotions, ses passions, ses doutes, ses amours, ses faiblesses, ses introspections comme sur Nu, titre liminaire de l’album du même nom, paru en 1998 : « Nu, j’ai vécu nu / Aux quatre coins des gares / Clandestin d’une histoire / Qui n’a plus d’avenues / Nu, je suis venu / Visiter en passant / Un globule de sang / Un neutrone des nues / Nu, le torse nu / Je voudrais qu’on m’inhume / Dans mon plus beau posthume / …..Pacifiste inconnu. »

Allain Leprest est un personnage atypique de la chanson. Considéré par ses pairs comme un des meilleurs auteurs contemporains, il bouscule la scène française pendant que son œuvre fait référence et autorité dans le milieu. Au delà de ça, le grand public ignore même jusqu’à son existence. Là où l’on serait tenté de hurler à l’injustice, Leprest n’en a jamais guère pris ombrage, satisfait d’avoir tout simplement « réussi à élever deux gosses et à faire vivre [sa] famille avec 2 brins de musique et 2 brins de paroles, et de les avoir rendus heureux. » Car, ne cherchez pas ailleurs, le credo d’Allain Leprest a toujours été celui-ci : la passion de la chanson. Une passion sans concession, une passion désintéressée du vedettariat. Une passion. Tout simplement. Une passion d’un homme simple, généreux, fraternel, au talent aussi énorme que méconnu. Allain Leprest, « clandestin d’une histoire », mais quelle histoire !

Allain Leprest, âgé de 57 ans, s’est donné la mort le 15 août 2011 à Antraigues (Ardèche) où il était en vacances et avait été l’invité d’honneur du festival Jean-Ferrat organisé dans la commune mi-juillet.

Photo Chantal Bou-Hanna

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Comments
  • Salut,
    Pour avoir pas mal suivi Leprest depuis les années 90, je suis un peu choqué par le choix de publier la deuxième photo de cet article… Même aux pires heures de la maladie Allain Leprest n’a jamais eu cette apparence de freaks ou de mort vivant. Et je ne suis pas sûr que celles et ceux qui découvriraient Leprest à travers ce genre de photo aient envie de poursuivre la rencontre. Allain Leprest était une homme d’une générosité débordante, et c’est pas ce que je vois sur ces images. Dommage…

    8 juillet 2014
  • Salut,
    Pour avoir pas mal suivi Leprest depuis 1990, je suis assez choqué par la deuxième photo qui en fait une sorte de freaks mort-vivant. Je ne sais comment pourraient réagir des gens qui ne connaissent pas Leprest en voyant ce genre d’image, qui ne représente absolument pas l’homme généreux et vivant qu’il a toujours été en scène. Dommage …

    8 juillet 2014
    • On a dû se croiser récemment au vu des articles et des photos (Garçons, mais j’étais plutôt à droite dans la salle)
      Sinon pas de souci, pour le débat, j’ai été réactif car c’est un sujet (la photo de spectacle) qui est l’objet de pas mal de discussions -amicales- avec des comédiennes qui chantent, très expressives, et il est facile de « trahir » par une image.. Ou de n’avoir un écho qu’avec les personnes qui connaissent l’artiste, et retrouvent une expression particulière d’un instant particulier. Ce que je cherche, dans ce genre d’image, c’est l’image qui va donner envie de découvrir un artiste à des gens qui ne le connaissent pas, en évitant si possible le malentendu d’une image réductrice, comme une chanson en play list peut être très réductrice… Entre « La cane de Jeanne » et « Mourir pour des idées » ça va générer des échos différents chez les auditeurs … Et pour trouver LA photo qui va être juste pour les deux chansons …

      8 juillet 2014
  • Toute la problématique des photos de spectacle tient à ce qu’on veut montrer au public, et pour ma part, essayer d’avoir les images qui vont représenter ce qu’est le spectacle, ce qui va en rester dans l’esprit du public, pour être au service du spectacle et de l’artiste. Sans courtisanerie, ni artifice. Dans les dernières années d’Allain Leprest, il m’est arrivé de faire des photos, que je ne montrerai pas pour la plupart, même si elles sont photographiquement intéressantes, et je ne les publierai pas non plus dans l’avenir car il se sera pas là pour les voir, et j’aurais le sentiment de trahir l’artiste. Mais s’il s’agit d’un port folio sur l’homme et la maladie, c’est autre chose.
    Je réagis très peu en général dans ce genre de discussion à polémique, il se trouve qu’il y a quelques jours, en faisant une recherche, j’ai vu cette photo, la deuxième, qui m’a profondément choqué, (mais c’est comme ça que j’ai découvert Hexagone) donc j’ai cherché l’origine… J’ai sans doute des notions de respect des artistes un peu obsolètes… Mais dans ce cas, c’est surtout que je ne reconnais pas Leprest… Celà dit, moi non plus je ne me reconnais pas toujours quand je me vois en photo, en 2014… J’ai tendance à préférer mes années 75-80…

    8 juillet 2014
  • Merveilleux Leprest !

    11 février 2016

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