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Juliette Gréco, chanson exigeante et populaire

Juliette Gréco, chanson exigeante et populaire

Pour faire une parodie fâcheuse des propos de Pascal au sujet de Cléopâtre dans les Pensées, on pourrait dire que si le nez de Juliette Gréco avait été plus long, la face de la chanson française en aurait été changée… Car, hormis le scandale anecdotique qu’a provoqué le façonnement de son profil, comment nier l’omniprésence singulière de la Gréco dans la chanson que nous connaissons depuis les années 50. On ne lui sait aucun mentor, on ne lui connaît aucun disciple. Celle qui, sans interruption depuis 1949, arbore fièrement la qualité d’interprète, est et reste unique dans le paysage musical français. Une série de rencontres avec les plus grands auteurs et des représentations qui forcent le respect ont accompagné la transformation cette jeune fille un brin mutine de Saint-Germain-des-Prés en personnalité « classieuse » et talentueuse du music-hall. La télévision l’a faite connaître d’un large public à qui elle sert du Prévert, du Queneau, du Brel, Du Gainsbourg, du Dimey, du Ferré, du Desnos, du Béart et du Aznavour. D’abord au Brésil et aux Etat-Unis, puis en Allemagne et au Japon, elle devient l’ambassadrice de la culture française. Enfin, sa beauté et son insolence finissent de l’ériger en mythe vivant.

A Saint… Germain… Des-Prés…
Juliette Gréco est d’une beauté incontestable, de celle qui vous fait tomber à la renverse. Largement commentée, largement photographiée. Ses cheveux noirs, ses yeux de biche et sa silhouette sombre ont fait parler d’eux et ont fait chavirer les cœurs. Ses opérations esthétiques ont largement alimenté les conversations mondaines et la presse à sensation. Non pas qu’il soit exceptionnel de se faire refaire le nez, mais il semble incroyable de l’assumer au grand jour. En 1956, à l’occasion de sa seconde opération, le Franc-Tireur s’interrogeait : « Comment sera le troisième nez de Gréco ? » On pouvait y voir les photos de ses deux premiers nez et un troisième cliché masqué d’un point d’interrogation. Elle écrira non sans ironie dans ses mémoires : « Ce nez il en aura fait couler de l’encre d’imprimerie, il en aura soulevé des polémiques. » Jujube, autobiographie éditée en 1982, œuvre témoignant d’une force d’écriture et d’une vraie plume chez l’interprète dont on connaissait uniquement le sens de la répartie : lâcher un « la femme est faible » malicieux quand sur scène elle se mélange dans son texte.
Aujourd’hui, Juliette Gréco est forte de 53 ans de carrière durant lesquels elle n’a pas abandonné la scène plus de huit à dix mois. Mais 53 ans de chansons ne sont pas concomitants avec la célébrité. Évidement non, car s’imposer dans son art prend du temps pensez-vous… Pourtant déjà en octobre 1947, France Dimanche se demande « mais qu’est-ce qu’elles ont qui plait aux hommes ? » Et les charmes de Juliette Gréco, jeune fille de 20 ans, fraîche et rebelle en vadrouille de nuit à Saint-Germain-des-Prés, partagent les palmaires avec ceux de Lauren Bacall et d’Edith Piaf entre autres. Dans la distribution, elle est la seule qui n’avait pas encore chanté une seule note sur scène et n’était jamais apparue sur un écran de sa vie… Elle n’envisageait même pas encore d’être chanteuse, mais son mode d’être germanopratin lui apporte alors la renommée et elle s’en contente.

Le rose noir des nuits blanche

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Le Saint-Germain-des-Prés dans l’après-guerre connaît une effervescence jamais encore égalée. Autour des Deux Magots et du Café Flore, des grands noms se côtoient quotidiennement : Jean-Paul Sartre, bien sûr, Beauvoir, Camus, Merleau-Ponty, Vian…
Juliette a été emprisonnée à Fresnes en 1943. Avec sa sœur, elle est suspectée de faire circuler des informations pour la résistance comme le fait sa mère. Ce qui est vrai. Mais alors que sa sœur et sa mère sont déportées, elle, trop jeune, est libérée. Elle restera sans nouvelles de sa famille durant un an et demi, et c’est seule qu’elle vivra la libération. Lâchée aux portes de la prison, elle a alors 16 ans et un billet aller simple dans la poche. Sa destination sera la seule adresse qu’elle connaisse, l’adresse de son professeur de français, la comédienne Hélène Duc. A Saint-Germain-des-Prés bien entendu.
Et la silhouette de Gréco marque le quartier. Pendant les années de guerre, tout le monde manque de tout et Juliette use les toiles de ses habits. Elle porte aussi les vêtements qu’un ami veut bien lui donner. Pantalons trop larges, mais surtout « pantalons » ! Si les années d’occupation offrent assez souvent à voir ce genre d’accoutrement, à la libération, Juliette fait scandale à garder ses nippes d’avant 1945 : Col roulé noir et pantalon d’homme. Une hérésie. On la connaît dans Saint-Germain-des-Prés et on l’accepte, mais elle se garde bien de sortir du village dans son accoutrement sous peine de se faire insulter… Ces années de dèche ont peut-être eu le mérite de nourrir une seule chose : son interprétation de la Bohème d’Aznavour. Enregistrée il y quelques années, elle surpasse les interprétations précédentes, rarement la reprise d’un classique a été aussi poignante et surprenante.
A la fin des années 40, la Gréco s’est fait un nom avant de se choisir une carrière. Ses amis veulent qu’elle soit chanteuse et l’idée arrive aux oreilles de Jean-Paul Sartre. Il l’invite alors dès le lendemain matin chez lui pour qu’elle se choisisse des textes pour ses chansons. Il lui présentera ensuite à Joseph Kosma qui les mettra en musique. Les textes de son premier disque sont signés Desnos, Queneau et Sartre… Je suis comme je suis, une de ses premières chansons, écrite à l’origine pour Arletty mais que Prévert lui a demandé de chanter, devient alors l’apophtegme de cette femme qui en impose.

Spectaculaire

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A titre d’exemple, la première représentation à Bobino, le 9 mars 61, réunissait dans l’assistance : Brel, Brassens, Béart, Joseph Kosma, les frères Jacques, Georges Guétary, Raymond Queneau, François Mauriac, Eugène Ionesco, Marcel Carné, Jean-Claude Brialy entre autres… A ce même concert, elle interprète sur scène : Brassens, Brel, Ferré, Béart, Gainsbourg, Desnos, Dimey, Dréjac et Manouchka (future femme de Boby Lapointe et auteur du Gros Lulu chanson aïeule du sublime L’Amour en poudre d’Agnès Bihl)
Aussi, outre la fascination qu’il est compréhensible d’éprouver face aux charmes de Juliette Gréco, on conçoit aisément pourquoi Miossec chante à son sujet dans Madame « J’ai rien su dire devant cette femme ». En effet, cette phrase est parlante pour qui a un jour croisé le chemin de Juliette Gréco. Gainsbourg lui-même lors de sa première rencontre avec celle qui fut trop souvent appelée « la muse de Saint-Germain-des-Prés » avoue « j’ai été intimidé par cette femme très belle, j’aimais son arrogance. » Il lui offre un des rares tableaux de sa main – qu’il n’a pas décrit – et la chanson L’accordéon qu’elle continue d’interpréter sur scène. En été 62, alors qu’ils passent la soirée chez elle à boire du champagne et à écouter des disques, Juliette Gréco se met à danser une bonne partie de la nuit. Le lendemain, Gainsbourg lui adressera La Javanaise… Toujours à son répertoire.
Sa rencontre avec Jacques Brel est, elle aussi, restée dans les annales. Personne n’avait encore accepté de lui prendre une chanson lorsqu’un jour de l’hiver 1953/1954 Brel arrive chez elle. Il a déjà beaucoup chanté, mais il demeure pratiquement inconnu. Longtemps après, Juliette Gréco racontera dans un documentaire consacré à Brel : « Il était maigre, ardent, avec des yeux comme du charbon de bois derrière lequel il y avait des braises. Il avait l’air d’un loup, d’un animal un peu sauvage, avec une guitare au bout d’un bras… très long. Il a commencé à chanter et moi j’ai commencé à fondre, à me dissoudre. J’étais éblouie, émerveillée. J’ai dit :  » je ne veux pas chanter ce que vous chantez. Vous allez les chanter tout seul. J’en prends une qui est difficile à défendre ; c’est un combat – moi j’aime bien ça. C’est Ca va (Le Diable)’’ »
Sans réelle obligation extérieure à sa propre volonté, Juliette Gréco a toujours choisi elle-même ses chansons. La petite princesse a demandé et demande autour d’elle de façon répétée : « écris-moi une chanson. » Et elle semble s’être spécialisée dans les couplets qui dérangent. Un bon nombre de ses titres ont été interdits à la radiodiffusion. Parmi eux, un air où le texte se limite en tout et pour tout à la répétition 34 fois du mot « si »… Sulfureuse, gémissante, ses sous-entendus étaient manifestes et donc intolérables sur les ondes françaises.

Explication de texte

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Si tu t’imagines, Il n’y a plus d’après, Trois petites notes de musique, Le Bal perdu, Déshabillez-moi, Les Feuilles mortes, La Chanson des vieux amants, Madame, Un petit poisson un petit oiseau, Le Temps des cerises, Nos chères maisons… Juliette Gréco, non contente d’avoir choisi parmi les plus belles chansons du répertoire, leur donne les intentions qui lui chantent et il n’y a pas chez elle une once de naïveté. Aussi, si Gainsbourg avait fait chanter Les Sucettes à Gréco et non pas à France Gall, le traitement de la chanson eut été sensiblement différent.
Ainsi en 1960, lorsqu’elle a dit adieu à sa carrière hollywoodienne, lorsqu’elle décide de faire son retour définitif en chanson (« je m’ennuyais tellement à ne plus chanter » déclarerait-t-elle dans les journaux de l’époque), Juliette Gréco va chercher chez Ferré, dans son appartement du boulevard Pershing, ce qui deviendra un de ses plus grands succès de scène, Jolie Môme. Elle n’est pas sans ignorer les inclinaisons de cette chanson, mais plus que tout, elle sait ce qu’elle compte en faire : « c’est une chanson misogyne, avoue-t-elle, et je fais en sorte qu’elle ne le soit pas » En effet, sur scène elle évoque le corps féminin d’une façon plus provocante et plus explicite que Ferré ne le fera jamais, mais avec une gourmandise prévenante. Elle interprète Jolie Môme aujourd’hui comme elle le faisait il y a 40 ans, à tel point qu’on en vient à se demander comment une chanson aussi scandaleuse a pu si facilement passer pour un classique parmi d’autres (« T’as qu’un’ source/Au milieu/Qu’éclabousse/Du bon dieu/Jolie môme »).
Il est plus que légitime de voir écrit dans les journaux de 1964 – et plus précisément dans Paris-Presse – lorsque la « reine du music-hall » selon les termes du journaliste passe à Bobino : « Ce n’est pas un tour de chant, c’est une explication de texte. Dès l’instant où Juliette Gréco entre sur scène, on quitte le music-hall pour la faculté de lettres » Servir les auteurs qui ont écrit pour elle, c’est son idée fixe. Elle reste une des seules à citer systématiquement auteur-compositeur avant de commencer à chanter. Elle sera d’autant plus heureuse en 1966 quand le succès populaire de Belphégor la propulsera au TNP aux côtés de Brassens devant une salle comble : « C’est le meilleur public que j’ai jamais eu » déclarera-t-elle. En 1951 elle avait imposé Prévert à Montmartre à la stupéfaction de la presse qui saluait l’initiative de chanter de la poésie de qualité à un public qui n’y a pas habituellement accès. En 1966, elle chante au TNP les bijoux de la chanson française juste avant un des plus grands chansonniers du 20e siècle et devant un public qui paye moitié prix.
A Saint-Germain-des-Prés, elle était passée de jeune fille bohême à objet de luxe avant même d’avoir de quoi vivre correctement. En 1966, elle se félicitait d’être une chanteuse « populaire. » C’est peut-être pour ces raisons qu’elle a souhaité crever la bulle dans laquelle l’image de « muse existentialiste » l’avait enfermée. En effet, en 1960 elle se coupe les cheveux comme pour dire qu’elle n’est plus la jeune fille de la terrasse du café Flore – 12 centimètres en moins qui font scandale et lui valent de recevoir des lettres d’insultes. Elle chante alors un adieu à Saint-Germain-des-Prés Il n’y a plus d’après de Guy Béart : « Même les cafés-crème/N’ont plus le goût qu’tu aimes/C’est que tu es un autre/C’est que je suis une autre/Nous sommes étrangers/A Saint-Germain-des-Prés/Il n’y a plus d’après/A Saint-Germain-des-Prés »

La femme

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Juliette Gréco va de concert en concert, en France comme à l’étranger, aujourd’hui comme en 1950. Elle connaît le succès actuellement en Allemagne, au Japon et bien sûr dans son pays natal. Au milieu de ses classiques, elle se plait à défendre des chansons aussi nouvelles que belles. Comme celle écrites par Jean-Claude Carrière et composées par Gérard Jouannest pour son dernier album en date Un jour d’été et quelques nuits…
Elle était le 19 novembre dernier au Palais des Congrès du Mans, une date parmi d’autres dans l’hexagone. Toutes sortes de personnes étaient de la fête. Des asiatiques non francophone vous demandaient de leur céder le passage, et des dames plus âgées lui faisaient barrage à la sortie de la salle : « Vous devez être fatiguée… Deux heures de concert debout, quand même… » Conversation provoquée et futile, séance d’autographes avec celle qui est une des plus grandes dames de la chanson comme elle venait d’en faire la démonstration une fois de plus sur scène. Quand elle y a posé les pieds. Quand elle a ouvert la bouche. Et quand elle a enflammé les yeux de plusieurs centaines de spectateurs. Mais Juliette Gréco ne semble pas s’offusquer de l’attitude de ces dames et elle témoigne d’une patience infinie, elle est comme elle sait qu’on veut la voir, sans se compromettre. Elle lance des flopées de baisers à la fin de son concert comme repue d’émotion et ne se laisse pourtant pas aller à des élans d’affection aveugle. La figure mythique de la chanson est une personne et ne semble pas vouloir y renoncer.
Sur scène, comme à son habitude, sa robe en velours noir ne laisse voir que ses mains, très mobiles, et son visage, troublant et vif. C’est très peu à montrer et beaucoup à déshabiller. Car celle qui est appétissante, séduisante et scandaleuse l’a toujours été avec retenue. Sa provocation peut se résumer à un geste, celui de remonter sensiblement son col jusqu’au haut de son cou lorsqu’elle entame le sulfureux Déshabillez-moi et habille les silences – Chanson qu’elle chante encore pour nous prouver qu’il lui reste de l’humour, dit-elle. Audace qu’une Brigitte Bardot en petit short de sky sur une Harley Davidson n’a jamais eu l’intelligence d’égaler…
Sirène aux yeux d’égyptienne, elle entonne ses hymnes accompagnée par Gérard Jouannest, son pianiste et compagnon. C’est pour elle et elle seule que Jacques Brel a écrit Je suis bien d’une mauvaise foi insoutenable. Elle a été la seule à qui Brassens a donné un de ses titres avant même de l’avoir enregistré (Le Temps passé.) C’est à elle que le même Brassens a griffonné les paroles de L’Auvergnat dans les loges de L’Olympia en 1954 afin qu’elle puisse les chanter. C’est elle qui se refusait à Marlon Brando de passage à Paris en 1949 alors qu’il la raccompagnait chez elle. C’est elle qui a rencontré par hasard Picasso et Prévert la même année (1948) à Saint-Paul-De-Vence et ce dernier lui a demandé : « Tiens ! C’est toi, Gréco ? » C’est elle encore qui a fait découvrir l’amour et la liberté à l’américain Miles Davis lorsqu’elle se promenait à son bras dans les rues de Paris ou encore lorsqu’elle a craché dans la main du serveur qui ne voulait pas offrir une table à ce couple inattendu. Miles Davis qui quelques années avant sa mort – bien des années après son idylle avec Gréco – a dit à Jean-Pierre Foucault lors d’un show français qu’il avait consenti à faire un détour dans sa tournée européenne « because I love her. She’s my first love * » C’est elle qui a inspiré une phrase délicieuse de délicatesse au doux-amer Christophe Miossec : « Elle était de ces femmes qu’on embrasse sur les yeux » Elle qui défend sur scène une chanson déjà vieille, « une chanson d’amour, donc une chanson révolutionnaire… Une chanson révolutionnaire, donc une chanson d’amour » ainsi qu’elle annonce Le Temps des cerises. Et lorsqu’elle le fait à la fête de l’Humanité comme en 1999 ou sur la scène surplombée de verdure à l’occasion de la fête de Lutte Ouvrière en 2001, elle touche une fibre qui vous décroche des larmes. Et elle ne quittera plus jamais ceux qui trop jeunes ou trop distraits étaient passés jusque-là à côté de Juliette Gréco.

Flavie Girbal

*  » Parce que je l’aime. Elle est mon premier amour.  »


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